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A la loyale (tome 2)

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7.

Francis explosa le clavier de son ordinateur portable d’un seul coup de poing. Il se traînait à vingt-cinq pour cent, Isabelle plafonnait à vingt, l’ogre à seize mais Alilo, le fantôme, le dur à cuire, le miraculé, pointait à dix-sept pour cent à deux mois du premier tour. C’était inconcevable, hallucinant, un véritable non-sens. Comment autant de crétins de Français pouvaient-ils ne pas envisager de glisser son nom dans les urnes ? Quelle aberration ! Poings serrés à s’exploser les phalanges, il ne raisonnait plus, il pestait. Alilo était invisible et se classait à trois points de Isabelle. Le second tour lui tendait les bras et il se terrait dans sa cambrouse à la noix. Que se passerait-il si cet énergumène, cette grande gueule au grand cœur mais aux idées précises et au moral en acier trempé lui était opposé au second round ? Tous les sondages donnaient l’homme de droite vainqueur face à l’ogre (réflexe républicain oblige) et face à Isabelle (réflexe machiste et misogyne des Français). Aucun des ténors du sondage n’avait devisé sur cette impensable tête d’affiche. Francis la redoutait. Thibault, l’homme de main, n’en menait pas large. Ses talents le cantonnaient aux pressions, aux menaces et aux négociations musclées à sens unique. Se muer en redoutable enquêteur n’était dans ses cordes. Il avait fait chou blanc. Sa démarche de gorille et ses questions agressives, répétitives, avaient attiré l’attention de quelques journalistes. De là à devenir persona non grata, il n’y avait qu’un pas.
— Où est-il, cet enculé de cul terreux !
— Je ne sais pas, patron. Je n’arrive pas à mettre la main sur la moindre piste. Il s’est volatilisé. Et il y a un os : je suis repéré, des journaleux à scandales me collent aux fesses.
— Tu fous le camp trois semaines en congés en Corse, tu fais tes bagages.
— Euh... patron, je n’ai pas les moyens de me payer de telles vacances !
— Et l’argent des adhérents au parti, c’est fait pour quoi, pauvre pédale ? File à la comptabilité et hors de ma vue.
L’apprenti gangster dégagea sur-le-champ. Avant de passer à la caisse – noire, est-ce utile de le préciser ? -, il vérifia son artillerie personnelle. La Corse étant, par définition, truffée d’ennemis de Francis, ils s’en trouveraient inévitablement des physionomistes qui associeraient sa gueule à celle de son employeur.
Tout à coup, Francis eut un trait de génie. Il siffla une douzaine d’assistantes mini jupées (et non mini Juppé) et donna ses ordres :
— Allez à l’I.N.A. et visionnez toutes mes interviews, déclarations, émissions. Récoltez tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à une idée, à une proposition de réforme, de loi. Même les trucs les plus insensés.
— Que va-t-on en faire, patron ? Questionna la plus futée d’entre toutes mais pas la moins gironde.
— Un programme que nous allons publier ! Les femmes s’extasièrent :
— Whaou !
Francis venait de trouver la parade pour enrayer l’érosion : être le second à proposer un programme. Il serait démagogique, irréaliste, fondé sur une croissance utopiste, sur le léchage de bottes aux Etats-Unis et sur l’exploitation totale des masses salariales. Quant au financement, il appliquerait la bonne vieille recette : il creuserait les déficits en tirant un bras d’honneur à l’Europe et aux banques et il casserait les tirelires des ménages aux revenus modestes. D’un coup, il se sentait requinqué.
En catimini, une brune demanda à une blonde :
— C’est quoi, l’INA ?
— L’Institut National de l’Audiovisuel, évidemment ! Pfff.... Fit la blonde.
Enfin une justice pour les blondes trop brocardées !


8.

Le sondage tant redouté venait de tomber. Dans le cas d’un affrontement Alilo-Francis au second tour, l’alter mondialiste serait battu d’une très courte tête. Le leader de la droite ultra libéral ne pavoisait pas, bien au contraire. Gagner avec cinquante virgule trente pour cent de voix, c’était jouer dans un mouchoir de poche. Pas assez de marge de manœuvre. Il n’avait pas le choix, il devait lécher les bottes claquantes de l’ogre et chasser sur les terres du centre. Il devait les inviter tour à tour en leur faisant miroiter des places dans un hypothétique gouvernement d’union nationale et les gaver d’OGM. Il n’avait plus que trois semaines pour agir.
Il donna ses ordres, passa les consignes. Opération charme tous azimuts. La cible prioritaire, c’était Isabelle. Il fallait en faire une ultra libérale forcenée, que le caviar lui sorte par les trous de nez, qu’elle boursicote comme une dingue, qu’elle prenne des parts dans des sociétés high Tech et qu’elle se propose de taxer tout et tout le monde. Bref, il fallait absolument qu’elle pousse son mari à causer en public pour démoraliser les forces de gauche. Il devait leur concocter un déjeuner où la dose d’OGM serait maximale. Naturellement, il convoquerait la presse sur le perron de la place Beauvau et là, il laisserait l’égérie féminine de la gauche, flanquée de son ours balourd, s’engluer dans les questions pièges des journalistes en mal de petites phrases et balancer quelques Bushismes bien retentissants qui la feraient reculer dans le classement général. Décrédibiliser la candidate, c’était empêcher un certain report de voix au second tour sur Alilo, l’ultime rempart contre les libéraux. Une stratégie de sous marinage qui avait mille fois fait ses preuves par le passé.
Il lança personnellement ses invitations après avoir composé le menu avec le chef complice. Les pseudos gauchistes, friands de bonne bouffe, gratuite, ne se gêneraient pas pour venir s’attabler.


9.

Il était près de vingt heures. Alilo, de retour de sa retraite islandaise, à l’abri des éventuels attentats fomentés par les protecteurs des gros actionnaires se goinfrant à coups de dividendes, avait regagné sa maison écologique. Il était rétabli. Une haie d’honneur de tracteurs, de moissonneuses batteuses, de vendangeuses et autres engins agricoles l’avait accueilli en héros. Elle formait également un infranchissable cordon de sécurité autour de la propriété du sérieux prétendant à la course présidentielle. Les chasseurs de scoops étaient tenus en respect par des chasseurs tout courts dont les vieux tromblons avaient été chargés de cartouches au gros sel de Guérande
(Tant qu’à plomber le croupion de paparazzi, autant les habituer à la qualité !).
Tous les proches de Alilo croisaient les doigts. Ses chances de figurer au second tour ne relevaient pas de la science-fiction. L’explication tenait en un prénom : Isabelle. Une fois de plus, elle s’était exprimée en public et comme à son habitude, cela avait tourné à la bérézina et les journaux, télévisés, à scandales, radiodiffusés ou émis par Internet, en avaient fait leurs gorgées chaudes.

Tout était arrivé à l’issue du repas organisé par Francis au ministère de l’intérieur. Isabelle, suivie comme son ombre par son encombrant mari, les bras chargés de sacs remplis de cadeaux, n’avait pas pu se priver de quelques déclarations à l’emporte-pièce face à la meute de reporters en embuscade.
Quand quelques futés et avisés interviewers la questionnèrent sur les mesures concrètes de son hypothétique programme, elle argua qu’elle ferait le maximum pour provoquer la croissance.
Par tous les moyens. De fait, certains demandèrent des précisions. S’allumant une clope devant l’assemblée et vidant son cendrier de voiture dans la cour de la place Beauvau, elle prétendit vouloir abroger la loi Evin sur l’interdiction de fumer, indiqua que les fabricants de cigarettes auraient le droit d’installer des distributeurs automatiques dans les enceintes de collège, lycée, facultés et même en primaire. Toujours en matière de réforme scolaire, elle était disposée à remplacer les cantines et autres self-services par des fast-foods Mac Donald’s, à instaurer un régime carcéral pour les élèves les plus récalcitrants, traités par des fonctionnaires de police recrutés à l’occasion servant de juge et d’exécuteur. Les professeurs n’étant pas assez rentabilisés à ses yeux, elle se proposait de les faire travailler en trois fois huit heures par jour pour maximiser l’ingestion de connaissances dans le cerveau des branquignols de service foutant le bazar au fond des salles de classe.
Dans la série des annonces à effet garanti, elle voulait réunir l’environnement, l’industrie et l’énergie en un seul ministère. Le hic, c’est qu’elle escomptait confier la gestion de ce portefeuille au président du plus grand groupe pétrolier français, trustant ainsi l’hypothétique développement des énergies renouvelables. Son futur gouvernement se dessinait d’ailleurs comme un échantillon représentatif du haut patronat français et même américain. Et comme il n’y a pas de petits profits, elle se proposait de rouvrir les maisons closes !
Face à un parterre de journalistes, attachés de presse et autres personnages clefs de l’information, elle paracheva le tableau grâce à son ineffable et encombrant compagnon. L’un des sacs en plastique masquant les nombreux cadeaux reçus de Francis, en gage de bienveillance, céda sous le poids de la marchandise. Une lourde boîte de deux kilos de caviar roula jusqu’aux yeux électroniques des caméras, des appareils photos, qui ne manquèrent pas d’immortaliser la scène. Aux yeux de la France populaire, de ceux qui se réclamaient de l’esprit de Léon Blum, de Jean Jaurès, la candidate était grillée. Quant aux scélérats, aux usurpateurs, qui affirmaient d’un ton péremptoire perpétuer l’esprit du général de Gaulle, ils ne dupaient plus personne depuis des lustres.

Dix-neuf heures cinquante-neuf. Le suspense était à son comble. La journaliste vedette prit la parole, effectua le rituel du décompte final et annonça le résultat : Francis arrivait en tête avec près de vingt-cinq pour cent des suffrages. Alilo était second à dix-neuf pour cent. L’ogre de l’extrême droite le talonnait à dix-huit pour cent. Isabelle plongeait à moins de quinze pour cent, ce qui constituait une déculottée jamais atteinte dans l’histoire du plus puissant parti de la gauche. Les autres résultats vinrent très rapidement. François réalisait un score moyen et toutes les factions de droite cumulées ne donnaient pas l’assurance d’une victoire de Francis au second tour. Au quartier général, dans le bunker, le chef des ultralibéraux arborait le masque des mauvais jours malgré une liesse triomphante de son état-major. Il n’avait pas creusé l’écart escompté.
En dépit des traitements successifs aux OGM, de ses bourdes naturelles, de son boulet de compagnon, Isabelle avait cristallisé des votes de gauche aveugles. Encore trop ! Les plus lucides avaient jeté leur dévolu sur Alilo, le résistant, le survivant, le maquisard. Francis avait beau faire et refaire les comptes, il devait aller à la pêche aux voix d’extrême droite. Ces électeurs étaient très versatiles, imprévisibles. Même si les théories extrêmes ne lui déplaisaient pas, il n’ignorait pas que chaque tentative de rapprochement n’échapperait pas aux foudres des journalistes et écornerait son image de marque. Mais une autre idée diabolique germa son esprit retors.
Dans le Larzac, l’heure était à la fête. Alilo était le plus heureux des hommes. Pour la première fois de sa vie, il sentait entre ses mains se concrétiser les leviers qui lui permettraient demain, peut-être, enfin, de rendre à la Terre un peu de sa dignité.
Même s’il devait lancer la France seule dans le combat pour la terre, pour l’authenticité, pour l’autonomie, pour la préservation de ses maigres ressources minières, pour le recyclage, il relèverait le défi et appliquerait à la lettre son programme.
Et nul poison ne viendrait l’en empêcher.


10.

Entre les deux tours de la Présidentielle, ce fut comme au début de la seconde guerre mondiale. Une drôle de guerre où, en théorie, les hostilités étaient ouvertes, la déclaration clairement édictée par les belligérants mais où rien ne se passait.
L’entre deux prenait la même allure, les camps en présence s’observaient, cherchant la faille, la bévue à exploiter. Francis négociait une certaine bienveillance de l’ogre, cherchait le compromis sans la compromission, difficile exercice d’équilibriste sur un filin tendu au-dessus d’un précipice.
A quatre jours jour du dimanche fatidique, ce fut le coup de théâtre. Isabelle appela les électeurs qui avaient glissé son nom dans l’urne, de reporter leurs voix sur l’unique candidat qui, à ses yeux, pourrait défendre l’économie française :
Francis !
Ce dernier n’en crut pas ses oreilles ! Une telle aubaine, une manne de voix tombées du ciel ! Plus besoin d’aller courtiser l’ogre et de dévoiler sa véritable nature. Les OGM avaient transformé l’égérie socialiste en clone de Margaret Thatcher !
Un succès annoncé grâce aux inventions américaines.
Alilo tombait des nues. Chaque discours, chaque parole de Isabelle lui avait semblé n’être que des coups de poignard dans la politique sociale dont il rêvait. Les derniers sondages des instituts lui prédisaient un flop, un sombre avenir. L’issue était mathématiquement démontrée par les plus grands statisticiens !
Le grand soir arriva enfin. Francis, face aux caméras, posté dans sa banlieue chic, affichait un sourire carnassier. Alilo, au milieu de ses chèvres, assis sur un simple tabouret, lissait sa célèbre moustache avec une nervosité non dissimulée. Un vidéo projecteur retransmettait le journal télévisé sur un mur blanchi à la chaux. Deux paires d’enceintes distillaient les taux d’abstention. Autant ils avaient été sans précédent au premier tour, autant les Français s’étaient mobilisés en masse ce dimanche.
Que signifiait ce sursaut républicain ?
Un kaléidoscope formé des visages des deux prétendants se dessina sur les écrans. Les parcelles du puzzle dansèrent jusqu’au décompte final. Les traits du nouveau président se dessinèrent : front buriné, pattes d’oie marquées, moustache proéminente.
Une clameur monta sur le plateau du Larzac et s’amplifia dans toutes les Causses, dans l’Aveyron. La France entière se leva pour saluer un miracle. Le peuple des sans grades, des déçus, des sans espoir, s’était mobilisé pour appuyer le projet d’un homme à la volonté de fer, un défenseur de l’humanité, un croisé bataillant contre les dérives de la folie scientifique, un croyant en des valeurs autrefois maîtresses. Les flashs crépitèrent, les faisceaux de lumière immaculée se focalisèrent sur les yeux rougis de Alilo, sous le coup de l’émotion.

***

Francis pouvait espérer que Alilo n’est pas en connaissance de son triste passé. C’est bien une des choses qui serait capable de le perdre... or, Alilo est très certainement au courant.


11.

Francis sursauta dans son lit en loupe d’orme, taillé sur mesure. Il poussa un tel cri de fureur que ses gardes du corps, de faction à l’extérieur de la chambre, crurent à un attentat. Ils débarquèrent flingues en main dans la pièce, sur le qui-vive. Leur boss les rassura.
Il était trempé de sueur, agité, la gorge sèche. Un cauchemar, il avait fait une saleté de cauchemar.
Alilo président !
Quelle hérésie !
La France n’était pas prête de se mettre au vert, au développement durable, à l’écologie, au partage équitable.
Il en faisait le serment.
Il se leva et fila droit vers la cuisine. Il avait une soif inextinguible.
Ce fichu cauchemar ! Il avait dû avaler, en rêve, des tonnes de roquefort produit par la figure de la Confédération Paysanne. Il aurait bu la mer et ses petits poissons pour se désaltérer !
Il prit un verre et le remplit d’eau du robinet. Il la but d’un trait. Elle avait un goût désagréable, curieux. Décontenancé, il se rabattit sur le réfrigérateur et ouvrit du pur jus d’orange de Floride. La fraîcheur de la boisson calma quelque peu son feu intérieur. La texture était inhabituelle, pâteuse. Il contrôla la date de péremption ; aucun souci de ce côté. Le goût... bizarre, comme l’eau. Il croqua une branche de céleri, la mâchonna longuement pour s’imprégner de sa saveur. Il frissonna. Impression indéfinissable de déjà avalé.
...

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Lyna LRLV · il y a
Foooooort
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Maryouma Youmar off · il y a
Merciii infiniement a tous pour vos commentaires vous savez pas a quel point ça me rend heureuse !!!!
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Bachir BouZouque · il y a
Le capitaine Haddock a aimé ta nouvelle jeune écrivaine toutes les félicitations d'un vieux loup de mer !
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Maryouma Youmar off · il y a
Merci beaucoup mon cher BachiBouzouk
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Arman R. Medjin-Scénary · il y a
Un vrai style Maryouma, je te souhaite de connaître un succès au moins comme celui de Leïla Slimani tu le mérite bien mieux que certains.
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Maryouma Youmar off · il y a
Waaaaw comme Leïla Slimani carrément ? ! Ne va pas jusque la non plus mais ton commentaire m'a donné un sourire pour toute l'année 2018
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Onur Leturc · il y a
Deja que le 1 était chaud alors le 2 c'est encore pire !!!! Continue Maryouma fait comme Sytoun sort une série de recueil
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Maryouma Youmar off · il y a
Merciiii beaucoup avec Sytoun ça va arriver très vite
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