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A la loyale (tome 1)

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1.

Dans le quartier général des forces vives du libéralisme, une agitation sans précédent régnait. IL venait d’annoncer sa candidature à l’élection présidentielle. La belle affaire ! Francis s’ajoutait à la cohorte des assoiffés de pouvoir, déterminé à ronger son os jusqu’à la moelle. Les sondages le donnaient gagnant au premier tour comme au second. La juste récompense d’une stratégie de campagne huilée à la perfection ou le résultat d’une combine diabolique ? A voir...

La république, autrefois phare de l’intelligence, de la culture, de la recherche de pointe, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Une ruine économique épuisée par la tyrannie militaire américaine associée à la prédominance politico commerciale et les concurrences asiatiques déloyales, basées sur l’exploitation des masses ouvrières asservies.

Depuis des décennies, chaque élection prenait le chemin du pugilat, de la cour de récréation pour énarques orgueilleux aux cerveaux énucléés, à grand renfort de petites phrases mesquines et de bassesses étalées en place publique, téléguidées par les Renseignements Généraux inféodés aux pouvoirs en place. La France, navire en perdition, échouée sur les esquifs de la paupérisation et de la mondialisation, agonisait. La campagne à venir s’annonçait comme la plus creuse, la plus inepte et la plus mensongère de toute l’histoire de la cinquième république. Aucun candidat n’avait le cran de se montrer le couteau de chasse entre les dents et la gibecière de propositions écrites bien en vue. Ils avaient tous pris des cours de prestidigitation pour enfumer la population de promesses irréelles.

Le plus bel exemple avait été la signature à l’unanimité du pacte écologique d’une des rares figures crédibles dans le paysage audiovisuel. D’aucun n’aurait manqué le show-room, les déclarations d’intention, le paraphe sur le tableau d’honneur et les petits fours de la fiesta. Ils y étaient tous, de la gauche à la droite en passant par le centre. Dans quelques mois, l’heureux élu, le roi de la France, du chef d’œuvre en péril, jetterait son blanc-seing aux oubliettes et l’emblématique défenseur de la Terre, le chantre de la planète Ushuaia, n’aurait plus que ses yeux pour pleurer des larmes chargées de mercure, de toluène et de plomb.

Dans le QG de Francis, la valse des Guignols se réglait à trois temps, au rythme des communiqués de presse des péteux d’HEC recrutés comme stagiaires corvéables et malléables à souhait. Allons donc ! Francis prônait une France du travail où chaque salarié pourrait besogner davantage et être rémunéré à la hauteur de ses efforts. Et voilà que le candidat, à l’instar des grands pontes de l’industrie, des services et des fleurons des entreprises françaises, soudoyait des élèves de la prestigieuse école en les propulsant à des postes à haute responsabilité pour parfois moins que le SMIC. Bel exemple...

Un type à la mine patibulaire montra patte blanche à une armada de gorilles aux vestons bon marché déformés par leur artillerie. Un des molosses apposa son pouce sur une plaque et s’identifia aussi grâce à son empreinte rétinienne et vocale. Une porte blindée s’escamota dans la muraille de béton. L’homme à l’allure de barbouze s’infiltra dans le blockhaus de science-fiction.

Ecrans plasma géants, informatique de pointe, moyens de renseignement sophistiqués, brouilleurs électroniques multiples, enregistreurs vocaux, visuels couvrant chaque once de terrain, l’antre de Francis était surréaliste. IL était là, le futur candidat, le loup aux crocs acérés, déterminé à dépecer ses ennemis coûte que coûte. Du moins était-ce le message et l’image qu’IL distillait auprès des médias, de la population, grâce à son armada de la communication.

Francis tourna la tête vers le baroudeur aux tempes grises, aux cheveux ras et à la mâchoire carrée. Découvrant les traits de son sbire, son homme de main et de confiance, il s’assombrit.
- Que se passe-t-il ?
-Un nouveau candidat vient de se déclarer.
-Tant mieux ! Plus il y aura de petits candidats, plus les voix sporadiques s’éparpilleront entre ces mange merde. Il est de gauche, au moins ?
-Si on veut...
- Comment ça ? Il est de gauche ou de droite ?
-Disons qu’il est à gauche mais contre tout le monde.
-Parfait ! Il n’a donc aucune chance d’obtenir ses cinq cents signatures et encore moins de cristalliser des voix.
-Rien n’est moins sûr.
Francis perdit son calme comme si une caillera lui réclamait un modeste studio de vingt mètres carrés pour lui, sa femme et leurs cinq enfants au cœur même de Neuilly :
- Quoi ? Mais qui est-ce, bordel ?
Il fustigea son valet du regard. Comme Francis était loin d’être complètement taré (encore qu’être ministre n’était pas un gage d’intelligence), il frissonna en devinant l’impensable, l’irraisonnable :
-Pas lui ! Ne me dis pas que c’est cet enfoiré qui se présente !
-Si, monsieur. Alilo se présente.
- PUTAIN DE MERDE !!!!
Francis entra dans une fureur noire, maltraitant tables, chaises, clavier et toutes ces babioles payées avec les cotisations des membres de son parti.
-Sincèrement, monsieur, il n’a aucune chance d’être élu. Il ne peut pas vous souffler la victoire.
- Je m’en fous de la victoire. Le barbouze se décomposa. Son candidat, son idole, que dis-je, son seigneur n’en avait rien à cirer de gagner ? Mais c’était le monde à l’envers. Il se hasarda à le questionner pour comprendre :
-Enfin, monsieur, vous faites bien campagne pour devenir Président de la République, non ?
-Bien sûr ! Que je gagne, que François l’emporte, que Isabelle monte sur le trône, cela ne changera rien à l’affaire. Même si l’ogre du Front National, soutenu par ses ogres miniatures, devient Président, l’issue sera identique. Mon contrat sera honoré. La politique libérale des Etats-Unis sera appliquée, à cent pour cent.
- Mais... Comment en être sûr ?
-Je vais vous confier un secret. Les OGM.
- Les OGM ? Je ne comprends pas.
-Ça ne m’étonne pas ! Je suis le président du plus grand parti de France, le détenteur des cordons de la bourse, le patron ad vitam aeternam des forces de police et surtout, un vrai génie machiavélique inféodé aux Etats-Unis.
Le barbouze ravala son orgueil et sa salive. Il était habitué à se faire remettre à sa place, c'est-à-dire au rôle de paillasson subalterne. Il ne se faisait pas d’illusion : Francis élu, il n’aurait pas un euro de plus par mois et bosserait dix fois plus, si c’était humainement faisable. Avec ce patron-là, il avait un avant-goût de ce qui l’attendait pour ses vacances à Mykonos...
Le chef s’expliqua :
-Les Américains sont parvenus à isoler le gène du libéralisme absolu, très proche de celui de la connerie totale. Un coup de bol de la recherche scientifique qui a eu en mains un échantillon de l’ADN de Georges Bush. La séquence génétique du libéralisme a été inscrite dans le maïs transgénique. Les premiers champs expérimentaux ont livré leurs premiers quintaux d’épis il y a quatre ans. La population américaine a servi de cobaye. Essayez de deviner la suite...
- Vous avez obtenu des plants ?
-Mieux que ça : l’un des chefs cuisiniers de Matignon est un agent de l’oncle Sam et inclut du maïs modifié dans ses menus selon mes instructions.
- Isabelle a été traitée ?
-Bien sûr ! Comme cette poule adore picorer, elle a même fait une overdose de libéralisme absolu.
Francis éclata de rire et réussit à placer entre deux soubresauts :
-Elle veut coller les profs à trente-cinq heures pour pas un rond de plus ! Si ce n’est pas de l’overdose, ça !
-Ah ah ! Accompagna l’homme de main pour ne pas vexer son boss. Mais... les autres, si elle passe, ils ne seront pas forcément contaminés ou traités.
-Les autres ? Qui ça ? Dominique ? Laurent ? Jack ? Ils bouffent du caviar à la louche, ces pignoufs ! Ils sont aussi socialistes que le vieux François, tiens ! Ils suivront leur Isabelle dans la baisse des impôts sur les sociétés et l’augmentation des taxes locales pour sucer la moelle des Français.
-Oui, à l’évidence, son équipe n’en a rien à foutre des Français, de l’écologie et de l’éducation nationale.
-Comme moi ! Je m’en bats les couilles ! Mais alors à un point ! Du moment que mes potes palpent leurs dividendes en fin d’année, le reste, je m’en tamponne...
Il marqua une pause :
-Non, c’est le Alilo qui m’emmerde. Les idéalistes m’ont toujours cassé les burnes. Ce crétin serait foutu de boire le lait de ses chèvres au pis pour être certain qu’aucun OGM ne s’est glissé dans sa chaîne alimentaire. Impossible de le contaminer. Il possède sûrement un gène spécial rejetant le libéralisme absolu.
Non... Bah, après tout, qu’ai-je à craindre de lui ?
-Qu’il ouvre juste sa gueule...
-Oui, bien entendu, c’est sa grande force.
-Il est crédité de six pour cent d’intentions de vote.
-Quoi ? Tu déconnes ! C’est impossible ! Cela voudrait dire que ses frais de campagne pourraient lui être remboursés. Cela risque de lui donner des ailes... Non, le mieux, c’est de lui trouver des grosses casseroles à lui accrocher au cul. Il est sous le coup de plusieurs procès, il faut les faire aboutir vite fait.
-Il a juré de faire campagne depuis sa cellule si on l’expédie en taule. Et pire...
- Quoi encore ?
Francis était tendu comme le filin d’acier d’une arbalète. Mâchoires crispées, il grommelait, pestait contre la mère providence qui s’acharnait contre son destin de despote.
-Il a ses cinq cents signatures. Il a pris le soin de les obtenir en secret, bien avant de déclarer sa candidature.
-Le petit enculé ! Il a caché son jeu. Moi qui croyais qu’il n’agissait qu’avec son cœur et ses bras, au nom des gens et de ses principes utopiques, faisant fi de tout raisonnement monétariste.
Eh bien non... Il a aussi de la jugeote.
-Monsieur, il se murmure qu’il pourrait écrire et publier un programme complet dans les prochains jours.
Le chantre du libéralisme, le patron de l’Organisation des Gangsters et des Malfaiteurs (OGM), s’abattit sur son fauteuil Pullman, avec lourdeur. Un programme. Quelle tuile, quelle déveine ! Il la jouait à l’ancienne, en se projetant dans l’avenir, peut-être une vision sur une, voire deux décennies. Quelle abomination !
-Un programme... Il va regrouper toutes les bonnes idées et trouver des financements.
- Comment ?
-Les subventions de l’Europe vont pleuvoir.
-Nous pourrions le stopper, suggéra l’homme de main.
- Comment ?
Le loufiat railla :
-Il n’est pas immortel. Un tracteur qui s’emballe, un accident de chasse, une pipe bourrée à l’héroïne, une racaille du béton qui déteste la campagne, un hangar à meules de foin qui s’effondre.
Les moyens et les idées ne manquent pas.
-Ou du Penicillium Roqueforti frelaté pour l’empoisonner.
- De quoi s’agit-il ?
Le chef s’abstint d’éclaircir ce point fromager. La noble moisissure du Roquefort fabriquée par l’égérie de la Confédération Paysanne pouvait être détournée et modifiée pour être fatale à Alilo. Le héraut du bon goût, du terroir, des méthodes ancestrales, empoisonné par ses propres produits, quelle ironie ! Le concept le séduisait... Dire qu’il n’avait même pas fait appel à son armée de consultants et de marqueteurs pour élaborer un tel stratagème ! Il s’en réjouit intérieurement.
Ses ordres fusèrent comme une torpille nucléaire du Redoutable :
- Appelle-moi le chimiste !
- Je ne vous appelle plus « Boss », monsieur ?
- Ducon ! Pédé ! Convoque le chimiste, j’ai une mission spéciale de la plus haute importance pour lui.
-Bien, monsieur.
Le sbire s’empara d’un téléphone branché sur une ligne chiffrée, inviolable, privilégiée : bref, le genre de canal qu’aucun quidam, aussi puissant soit-il, même avec des bras longs comme ceux d’un poulpe, ne bénéficiait. Il obtint son correspondant et lui exposa la demande expresse de son supérieur direct.
L’autre avait intérêt à rappliquer dare-dare s’il ne voulait pas bénéficier d’un redressement fiscal de mille pour cent, dans le meilleur des cas ou obtenir une place à Bercy, au frais, au fond de la Seine, avec les dossiers de Johnny et Florent, célèbres stars de la chanson en bise bille avec le fisc, en guise de lests fixés aux pieds.

2.

Les turboréacteurs Garrett du Falcon 900 sifflaient et poussaient le jet en bout de piste. Le chef du parti avait rendez-vous avec Jean-Claude, une figure légendaire de la cité phocéenne. L’ex-Massilia, fief historique des extrémistes de droite, ne pouvait échapper à un ratissage en règle du libéral le plus naturel après son dieu, le président des Etats-Unis. Il devait déballer ses inepties, accepter toutes les propositions, même les plus farfelues. Plus important, il devrait serrer un maximum de paluches sans jamais quitter son épiderme artificiel le préservant des kamikazes porteurs d’agents chimiques mortels par simple contact charnel.

Il se sangla sur son siège et abaissa la tablette qui lui faisait face. Le dernier modèle d’Alienware, marque d’ordinateur haut de gamme, était incrusté dans le dossier. Ecran tactile, haute résolution, puissance de rêve, connectivité optimale, Francis afficha les derniers indices des principaux instituts de sondage.

Son sourire carnassier, conséquence logique de sa caracolade en tête, s’effrita. En moins de deux malheureuses semaines, Alilo avait doublé son score. Selon les organismes, il était crédité de dix à douze pour cent. Pas la catastrophe mais l’alerte de niveau un était de mise.

François en faisait les frais mais tous les autres protagonistes de la course à l’Elysée étaient grignotés par le leader des Paysans. Il était urgent d’agir.
Le chimiste avait reçu ses instructions, son enveloppe garnie
-simple acompte
– et était sur place, sur le plateau du Larzac.
Dans quelques jours, un événement médiatique sans précédent secourait la campagne présidentielle. Un malheureux empoisonnement, un tragique excès de moisissure...

Francis bascula son siège en arrière. Ce dernier émit un craquement pareil à l’éclatement d’une amorce, d’un petit pétard. Dans la fraction de seconde suivante, six molosses baraqués comme des piliers de l’équipe de France de rugby, avaient défouraillé leurs crache pruneaux homologués.
-Oh ! Oh ! Doucement avec les seringues, les gars ! Ce n’est que mon siège qui craque...
Les décérébrés remisèrent leurs seringues et reprirent leurs positions. Leur patron put enfin ouvrir les différents dossiers que ses consultants en communication avaient élaborés sur chacun de ses futurs interlocuteurs, avec la besogneuse minutie de fourmis dociles. C’était du tout cuit, il n’avait qu’à régurgiter l’immonde bouillie intellectuelle, promettre monts et merveilles aux élus locaux, aux péquins des Bouches du Rhône et à prétexter une surdité passagère mais handicapante si jamais un basané s’avisait de l’interpeller. Comme il bénéficiait d’une mémoire exceptionnelle, il apprit tout par cœur durant les quatre-vingt-dix minutes de vol. Ensuite, il détruisit les dossiers et lança les programmes de nettoyage parfait comme le lui avait indiqué son conseiller informatique.

3.

La nouvelle avait explosé bien au-delà des frontières. La planète était consternée, abasourdie. Alilo avait été empoisonné par du Roquefort trop moisi. Quand la plupart des peuples furent plongés dans la tristesse, les Américains s’empressèrent de mettre l’accent sur les dangers manifestes des fromages au lait cru. Ils décrétèrent un embargo général sur les produits frais français, une barrière économique de plus dont la France, fantôme de sa gloire passée, n’avait pas besoin.

Francis jubilait dans son quartier général, à l’abri des oreilles indiscrètes. L’alter mondialiste hors-jeu, le chemin de croix vers l’enfumage total du peuple français se muait en autoroute américaine, façon deux fois cinq voies. Il reprenait du poil de la bête dans les sondages et, cerise sur le gâteau, l’ogre d’extrême droite venait de passer devant Isabelle. L’assurance d’un second tour emporté haut la main, bénéficiant du même réflexe républicain qui avait propulsé l’actuel Président à l’Elysée. François restait à bonne distance de Isabelle et les autres protagonistes habituels – Arlette, Olivier, Marie-Georges, Philippe, Dominique – n’excédaient pas les cinq pour cent fatidiques et courraient donc à la faillite financière.

Thibaut, l’homme de main, entra dans le blockhaus après avoir accompli toutes les formalités sécuritaires. D’ordinaire capable d’afficher une assurance à toute épreuve, il était aussi crispé qu’un premier ministre à triple goitre s’engouffrant pour la première fois de sa vie dans le métropolitain parisien.

Francis prit son ton le plus condescendant et amical pour s’enquérir des nouvelles :
-Quoi ? Qu’y a-t-il encore ? Le Chimiste a été réglé comme il se devait, non ? Il veut une rallonge, cette enflure ? S’il veut du blé, qu’il aille se faire enculer. S’il veut se goinfrer, lardez-le de pruneaux indigestes.
-Non, pas de souci avec le Chimiste. Il a même été chèrement payé pour le boulot qu’il a accompli.
- Pourquoi ?
-J’ai enquêté à l’hôpital de Millau, histoire de voir si ces bouseux de médecins de campagne s’étaient doutés de quelque chose.
- Et ?
-Ils n’ont pas eu le moindre soupçon mais...
- Mais quoi ? Accouche !
-Le corps de Alilo a disparu.
-Disparu ? Comment ça ? La famille l’a déjà rappelé ? Au bout de quelques heures ?
- Selon toute vraisemblance... Ce qui est incompréhensible !
Francis prit le recul nécessaire pour analyser la situation. La disparition du corps de l’ennemi public numéro un, l’épouvantail des sondages, l’intriguait. Crédité de quatorze pour cent d’intentions de vote, Alilo était devenu un présidentiable crédible. Ses amis de la Confédération l’avaient soustrait, c’était une évidence. Pour procéder à de véritables analyses toxicologiques ? Pour l’élever au rang de héraut de l’anti-libéralisme primaire ? Pour faire éclater la vérité à une semaine de l’élection et éclabousser le pouvoir en place, avec d’inévitables conséquences sur sa propre candidature ? Pas impossible.
-Retourne là-bas, remue ciel et terre mais je dois savoir ce qu’il est devenu !
-Oui, patron.
Le malabar faillit s’étrangler en avalant son chewing-gum de travers. Les enquêtes n’étaient pas sa tasse de thé ; il affectionnait plutôt l’intimidation, les couilles cassées (au sens propre), les phalanges éclatées, les photos compromettantes, tout ce qui faisait plier les témoins gênants des parcours politiques qu’il avait encadrés. Il cogita autant que ses faibles capacités intellectuelles l’autorisaient. Direction l’hôpital de Millau : commencer à la source.

4.

Francis enfila ses pantoufles et s’installa devant le téléviseur avec un plateau repas frugal. Ses doigts virevoltèrent sur la télécommande. Il était près de minuit, l’heure du dernier journal de la nuit. Cette édition condensait les nouvelles déballées par le vingt heures. Sa brièveté en faisait un sous-produit télévisuel, sans intérêt. Et pourtant...
Le journaliste entama le sommaire par une nouvelle sensationnelle : la publication du programme des alter mondialistes pour la Présidentielle. Une brochure disponible en papier, en braille et au format numérique, rassemblant près de deux cents propositions de réforme assez détaillées et leur mode de financement. Les grasses sociétés et leurs actionnaires plénipotentiaires avaient du mouron à se faire. Les amis de Alilo n’avaient pas l’intention de rester les bras ballants.
Francis ne put réprimer une série d’onomatopées :
- Mais... euh... bah... Comment ces culs terreux affichaient-ils des prétentions sans candidat ? Ils ne recelaient aucun leader aussi charismatique que l’homme aux plus célèbres moustaches. S’agissait-il d’un communiqué de presse prévu de longue date, bien avant la « tragédie » orchestrée par les Renseignements Généraux et l’appui technique du chimiste ? Pourquoi l’avoir maintenu ? Pour semer le trouble dans l’esprit des Français ? Pour les inciter à reporter leurs votes sur des candidats tels qu’Olivier, Arlette, histoire de faire la nique aux ténors du libéralisme ? Ou au contraire, plonger les électeurs dans la perplexité et les éloigner des urnes, des bulletins de vote aussi creux que des huîtres de Marennes Oléron ?
Francis s’empara de son téléphone de poche et réveilla en trombe sa tête de truc préférée, la responsable de son pôle de communication. Le flash d’information n’avait pas échappé à la
vigilance de la jeune donzelle, interdite de repos, de vacances mais pas de fainéantise. Le patron voulut connaître sa précieuse opinion.
-Monsieur, pour publier un programme, il faut un candidat. A l’évidence, ils en ont un.
- Mais qui ?
- Coluche ou l’abbé Pierre auraient fait l’affaire mais ils ont rejoint le ciel.
-Gardez vos plaisanteries de collégienne pour vos ex-camarades de promotion. Je veux du concret, pas des suppositions.
Mathilde, puisque tel était son prénom, reprit son sérieux et avança :
-Le protocole de campagne présidentielle impose de déclarer un nouveau candidat et de partir une nouvelle fois à la chasse aux signatures de soutien. Alilo avait opté pour la démarche inverse : collecter les soutiens et se déclarer une fois ceux-ci obtenus. Ils n’ont pas le choix, ils doivent démarcher une nouvelle fois les élus convaincus initialement. C’est seulement à l’issue de cette procédure stricte qu’ils auront le droit de présenter leur programme à la presse. La conclusion logique s’impose d’elle-même : soit deux candidats ont été prévus dès le départ, un peu à la manière des élections américaines, avec un remplaçant qui a reçu l’assentiment des élus locaux, soit...
- Oui ?
-Soit Alilo est bel et bien vivant.
-C’est rigoureusement impossible.
-C’est un solide gaillard, un homme de la Terre, habitué à la rudesse, à la santé robuste.
-Mais enfin, son certificat de décès a été signé par le médecin légiste !
Une autre voix s’incrusta à la conversation :
-Le légiste en question est un cousin de Alilo, au 3ème degré par alliance.
Thibaut venait de faire une entrée en scène pour la moins théâtrale.
- Que dites-vous ?
-Ce praticien a signé un papier bidon. J’ai eu du mal à lui faire cracher le morceau mais il a fini par avouer face à la scarification de son appareil génital.
- Epargnez-moi les détails ! Où se trouve Alilo ?
-Il l’ignore mais celui-ci était bien vivant au moment où des commandos d’Attac l’ont soustrait au corps médical.
-Contactez les Renseignements Généraux, la préfecture de Police, le Département de Surveillance du Territoire. Qu’ils fouillent le moindre établissement hospitalier, la moindre clinique et qu’on l’achève avec promptitude.
-Oui, monsieur.
Francis redoutait le pire, l’os, l’arête au fond du palais présidentiel. Il y avait anguille sous roche, une sardine qui bouchait le port de l’angoisse, un « omble chevalier » au tableau. Alilo, vivant, retranché, capable d’avoir pris le maquis pour mieux téléguider ses frappes chirurgicales sur les programmes désertiques de ses ennemis. L’hypothèse, la tournure la plus inattendue, l’angoisse.
Cette nuit-là, il veilla, incapable de fermer les yeux, pétri de sombres pressentiments.

5.

Un coup de fil matinal tira Francis de son sommeil inconfortable. Le téléviseur ronronnait. Son écran se parait de neige carbonique, vestige de l’ère bénite où les hivers ressemblaient à des hivers, avec frimas et verglas. Il prit la communication :
- Monsieur ?
- Thibaut ? Vous savez l’heure qu’il est ?
-Oui, monsieur. Quatre heures du matin. Et depuis quinze minutes, une vidéo circule sur le net.
- Que montre-t-elle ?
-Alilo. En parfaite santé.
-La belle affaire ! Une opération manigancée par ses supporters pour honorer sa mémoire.
-Non, monsieur. Il y décrit son programme en détail et annonce avoir pris le maquis jusqu’au premier tour des élections. Il a lâché quelques éléments formels comme un journal du jour, pour authentifier la vidéo. Il paraissait affaibli, mal en point.
- Où se cache-t-il ?
-Je l’ignore. D’après les Renseignements Généraux, la vidéo a transité par tant de serveurs sur la Terre, qu’une armée de Microsoft ne suffirait pas pour le débusquer. Il va mener sa campagne à distance, terré. Il va jouer de l’effet Viktor Iouchtchenko, le président de l’Ukraine, victime d’une tentative d’assassinat.
- Merde !
-Les instituts de sondage revoient leur stratégie.
-Je m’en fous ! Il faut le débusquer de sa tanière et lui faire bouffer des OGM par tous les trous ! Passez le Larzac au bulldozer s’il le faut mais trouvez-moi ce trublion !
Le Boss explosa son mobile contre le mur du salon. Les débris s’éparpillèrent au sol, de manière étrange. Il s’éloigna pour embrasser la vue dans son ensemble. Il frissonna. Une croix. Pas n’importe quelle croix. Une croix de Lorraine. Est-ce que Seigneur le désapprouvait-il ou l’encourageait-il par poursuivre ses desseins ? Faire de la France le larbin de la famille Bush, ce n’eut certainement pas été du goût de l’auteur de l’appel du 18 juin 1940...

6.

Le discours, un appel à la révolte citoyenne du peuple français, incrusté sur fond de programme officiel, avait eu raison des maigres forces du leader de la Confédération Paysanne. Alilo, soutenu par trois camarades samaritains et salvateurs – comprenez : des arracheurs de plants de maïs aux OGM -, fut extirpé du studio de télévision improvisé dans une pièce aveugle. Il regagna un fauteuil roulant poussé par un infirmier blond aux yeux bleus taillé dans un iceberg et sombra presque aussitôt dans l’inconscience.
L’empoisonnement dont il a avait été victime, aurait pu avoir raison de lui s’il n’avait pas été de rude constitution paysanne, élevé à la dure. Il n’avait dû son salut qu’à l’intervention providentielle d’un ami médecin, maire d’un village voisin, venu symboliquement ajouter sa signature à la longue liste détenue par Alilo. Un instant entre la vie et la mort, il avait été déclaré mort au grand dam des défenseurs de la Terre, du goût et des traditions. L’organisation Attac l’avait soustrait au corps médical au cas où la rumeur de sa survie ait donné l’envie aux commanditaires du crime d’en remettre une couche.
Conduit dans une clinique réaménagée pour lui prodiguer les meilleurs soins, Alilo tentait de récupérer de maigres forces. Infatigable combattant pour le bien-être et défenseur de la condition humaine, il exigea qu’une assistante dévouée et amie lui lise pour une énième fois les différents articles des deux cents propositions majeures de son programme électoral. Il tenait à peaufiner, affiner, chacune de ses idées pour qu’elle adhère à ses idéaux, qu’elle soit économiquement réalisable et viable et surtout, qu’elle amène les Français à prendre conscience qu’il agissait pour le bien de l’humanité et en total respect de l’environnement.

La jeune femme fut interrompue par Lars, un solide gaillard à la peau claire et à la tignasse rousse. Lars s’exprimait dans un Français hésitant mais se défonçait pour plaire à son idole, Alilo.
-Alilo, nous venons d’avoir un premier retour sur l’impact de ton apparition télévisée. Les Français ont été très émus et se déclarent prêts à accepter de nombreuses propositions que tu as faites. Mieux, des améliorations déboulent en masse sur notre serveur internet.
- Et les pourris qui ont essayé de me faire taire ?
- On ne sait rien d’eux hormis un code : OGM.
-OGM ? Ils ont voulu s’en prendre au seul homme qui les combat !
-Pas sûr. Une recherche sur internet parle d’un projet secret américain pour manipuler les esprits grâce à des organismes génétiquement modifié. Un gène qui changerait le comportement économique des hommes.
Alilo frissonna et s’effondra sur sa couche. L’expérimentation animale et végétale ne suffisait plus : ces connards de l’équipe à Bush voulaient se muer en apprenti sorcier et dictateur. Avec un peu de déveine, ils exportaient déjà leur merde en France. La sourde colère qui monta lui, lui en rendit l’énergie de combattre. Pour éradiquer ces saletés d’Organismes Génétiquement Modifiés, Alilo et ses copains avaient l’habitude d’arracher les plantes tripatouillées par des apprentis et de les détruire par les moyens les plus radicaux mais non polluants. Mais des humains contaminés ? Comment agir ? Comment leur rendre leur séquence ADN originelle ? Et quelle partie de leur humanité avait été bouleversée ?
-Lars, continue tes recherches, c’est vital. S’ils s’expérimentent sur le genre humain, plus personne n’est à l’abri.
-Je vais faire mon maximum, Alilo. En attendant, repose-toi et ne te montre pas. Tu as beau être à mille lieues de la place où ils te cherchent, ton visage n’est pas loin d’être aussi connu que celui du regretté commandant Cousteau. Une indiscrétion, une journaliste et les tueurs flaireraient une nouvelle piste.
-Je ne vais tout de même pas faire campagne depuis ma cachette !
-Rappelle-toi du Général de Gaulle. Il a organisé la résistance et a forgé sa légende depuis Londres. Aujourd’hui, nous avons Internet pour réagir à la vitesse de l’éclair, la télévision pour relayer. Quoi qu’il en soit, tu n’es pas en état de battre campagne en arpentant tout le territoire français. Ils t’ont diminué, ils t’ont forcé à changer de stratégie. L’essentiel est que tu aies recouvré tes forces le soir du premier tour.
Alilo se renfrogna derrière ses légendaires moustaches. Mais au fond de lui, il savait que son assistant, camarade et ami Lars avait raison sur toute la ligne. Planqué en pleine campagne islandaise, dans une petite clinique anonyme, il était à l’abri des malades mentaux qui avaient voulu éradiquer la menace qu’il faisait peser sur les urnes. Il s’adossa avec peine contre son oreiller bien tassé et s’empara d’un journal satirique français. Un peu de lecture, avant de sombrer dans un sommeil inévitable. Les idées étaient claires mais le poison avait agressé l’organisme avec sévérité.


A SUIVRE...

PROCHAINEMENT :

A la loyale tome 2

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Charlotte Louvet · il y a
Un très gros potentiel franchement si c'est ton premier roman bravo tu as un bon style d'écrivain. Ton thème est super bien traité rien à dire dessus je te dit bravo et bonne continuation ! +1 abonnée
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Maryouma Youmar off · il y a
Merciiii beaucoup ça fait vraiment plaisir !!!!!
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Arman R. Medjin-Scénary · il y a
Choqué ! Pour un tout premier roman tu es vraiment loin Maryouma, respect ! Je m'attendais pas a autant de niveau ! Il faut absolument que tu en écrive un avec Sytoun sur ce sujet a vous deux vous allez écrire un best seller !
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Maryouma Youmar off · il y a
Mercii beaucoup Arman, ça fait super plaisir !!!!! Tqt pas, avec le frero Sytoun on a déjà écrit ensemble on va le sortir bientôt, c'est pas exactement le même sujet mais le registre est voisin. Bonne nuit et merci pour ton commentaire !!!!!!
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