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À la croisée des chemins

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Fred Panassac

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En compétition

Louise claqua la porte de la chambre et donna un tour de clef rageur.
Elle venait d’apprendre que Vincent allait repartir pour une mission – une de plus à son actif et au passif de son couple – pour « couvrir » la guerre en Syrie.

Cette fois, c’en était trop.

Trop d’angoisse, trop de nuits à chercher le sommeil, trop de palpitations chaque fois que son téléphone sonnait, ou que les courriels de Vincent tardaient trop à arriver dans sa messagerie.

Louise se pelotonna sur le lit trop grand pour sa solitude, et se laissa aller à la crise de larmes longtemps retenue.

Elle entendit Vincent refermer la porte de leur pavillon puis perçut le ronronnement du moteur de la voiture.
Pourquoi avait-elle encore réagi avec cette colère qui lui coupait le souffle et lui tordait le ventre ?
Quand Vincent, agacé par ces scènes à répétition s’abattant sur lui aussi sûrement que l’orage après la canicule, allait-il lui dire que c’en était fini de leur mariage ?

Vincent était passionné par son travail de photographe de guerre. Les missions s’enchaînaient aux quatre coins de notre planète meurtrie par les conflits qui ensanglantaient tant de pays naguère pacifiques, et fournissaient aux professionnels de la mort tant de cadavres à enterrer.

Parfois, ce n’était pas l’envie qui lui manquait de raccrocher sa caméra et de ranger son stylo. Les nuits sans sommeil, il connaissait aussi. Chaque fois qu’un photographe ou un reporter était victime des affrontements dont il devait garder la trace dans sa carte-mémoire numérique ou témoigner par écrit, Vincent remettait en cause ce à quoi il avait voué sa vie.

À quoi bon aider les autres, les étrangers, les minorités souffrantes, en montrant au monde entier les horreurs que tel ou tel régime dictatorial leur infligeait ?
À quoi bon être à des milliers de kilomètres de sa femme et de ses enfants pour que le public sache ?
À quoi bon sacrifier sa vie privée à des causes qui le dépassaient largement, à des événements sur lesquels il n’avait aucune prise ?

Le découragement l’étreignait alors et il était à deux doigts de démissionner de son poste très bien rémunéré dans cet hebdo célèbre pour ses reportages sur le terrain. Il allait téléphoner sans attendre à Louise et lui annoncer que c’était fini, que c’était sa dernière mission.

Et puis quelques heures de sommeil durement gagnées, après s’être écroulé, rompu d’épuisement, sur une couche sommaire à la belle étoile ou dans le lit king-size d’un hôtel de luxe, effaçaient ses doutes et le remettaient à pied d’œuvre pour la prochaine aventure.

Au fond d’elle-même, Louise le savait. Elle l’avait accepté en lui disant oui vingt ans auparavant, et après tout, c’est vrai, elle devait bien reconnaître que Vincent avait été présent à la naissance de Léo et de Clara, leurs deux enfants nés à deux ans d’intervalle.

Mais c’était de plus en plus difficile à mesure que le temps passait.

Les enfants, ah parlons-en des enfants, ressassait maintenant Louise, seule dans la grande maison cossue d’une ville de l’ouest parisien.

Leur équilibre psychique avait souvent été mis à mal par les disputes qui émaillaient les jours précédant chaque nouveau départ de leur père.

Léo, qui allait passer son bac, avait besoin de concentration et de la présence de ses deux parents pour le soutenir. Il visait une classe prépa scientifique, son dossier avait, par chance, été accepté d’emblée par la plateforme pourtant assez diabolique du nouveau Parcoursup. Tout semblait donc bien s’annoncer, mais ce n’était pas le moment pour qu’un grain de sable vienne gripper les rouages si bien huilés de ses projets d’avenir.

D’autant que sa petite amie Mathilde, elle, était encore sur la corde raide, son choix d’orientation pas encore validé par le logiciel. Léo stressait à mort pour elle et plus qu’elle, apparemment.

Clara, depuis son passage en seconde, se refermait comme une huître. Impossible de communiquer avec elle, les repas se déroulaient dans le mutisme le plus complet ou, au contraire, au milieu des cris et des hurlements quand le couvercle de la marmite explosait.

Louise avait bien besoin de son mari pour calmer le jeu lorsque mère et fille commençaient à se chercher comme chien et chat avides d’en découdre. Chaque départ de Vincent marquait un nouveau degré de renfermement sur elle-même, suivi de dérapage incontrôlé pour la pauvre Clara placée entre le marteau et l’enclume.

Tout cela tournait en boucle dans la tête de Louise qui finit par sombrer dans un sommeil agité, interrompu à point nommé par le retour de Vincent qui était allé passer ses nerfs dans son club de sport et rentrait d’excellente humeur, comme si rien ne s’était passé.

Elle avait à nouveau fait ce cauchemar. Vincent, otage de Daech, faisant la une des journaux, son cadavre décapité, pudiquement recouvert d’un drap, dans la combinaison orange dont, par dérision, les bourreaux de l’E.I. affublaient leurs victimes pour mieux les humilier.

Parfois c’était pire. Les terroristes obscènes la forçaient à regarder en boucle la vidéo de son mari hurlant de terreur, brûlé vif dans une cage comme ce malheureux soldat jordanien en 2015.

Calme-toi, se dit Louise. Ça n’arrivera pas. Et elle respira un grand coup.
Elle n’allait pas continuer à gâcher les deux jours qui restaient avant l’envol de Roissy de Vincent.

Elle allait l’aider à préparer ses bagages, lui acheter des livres pour les soirées solitaires, ce qui faisait sourire Vincent plus porté sur des discussions animées avec des confrères, fût-ce à portée de tirs d’artillerie, que sur les heures de lecture. Mais il embarquerait quand même les livres.

Vincent passa en revue mentalement, ce soir-là, les missions qui l’avaient le plus marqué : la Bosnie, le Kosovo, le Koweït, l’Irak, plus récemment la Crimée, l’Ukraine et, les dernières années, le Kurdistan et la Syrie. Toutes les occasions où il avait frôlé la mort, et le souvenir de trop de copains tombés caméra en main, pour le simple fait d’avoir voulu témoigner des combats.

Il ressortait de ces terribles moments plus vivant et plus déterminé que jamais.

Il tenait à son boulot, ruminait-il. Elle n’avait pas le droit de le priver d’un gagne-pain qui était en même temps sa passion.
Louise pensait exactement la même chose au même moment.
Les pensées parallèles des deux époux encore amoureux au bout de vingt ans de mariage allaient-elles défier les lois de la géométrie et se rejoindre pour n’en former qu’une, tout comme leurs deux corps fougueusement enlacés cette nuit-là après le retour de Vincent ?

Les deux jours passèrent comme deux secondes. Louise prépara un bon repas dominical « comme autrefois », poulet rôti et frites maison, on ne change pas une équipe qui gagne, comme disait Léo toujours la blague aux lèvres. Même Clara fit des efforts surhumains, ne pianota pas sur son smartphone en mangeant, et s’abstint de provoquer sa mère, miracle dû certainement à l’autorisation de sortir en soirée arrachée de justesse pour le samedi suivant, moyennant un retour à « une heure décente ».

Mais quelques jours plus tard, c’en était bien fini du calme avant la tempête...
La convocation arriva sur le téléphone de Clara en pleine pause déjeuner, au self de son entreprise.
« Vous êtes priée de vous présenter avec votre fille au bureau de Monsieur le Proviseur jeudi à 17h » disait laconiquement le texto.
Qu’a-t-elle encore fait, se demanda Louise, habituée aux frasques de sa fille souvent taxée d’insolence par ses professeurs.

Louise préféra ronger son frein que d’en parler à Clara avant la date du rendez-vous.
Elle redoutait un problème de harcèlement dont Clara aurait pu être la victime, ou pire, l’auteur, car elle surfait sur les réseaux sociaux et Louise la savait hélas influençable.

Le jour dit, Louise constata à nouveau la joyeuse humeur dont faisait montre sa fille depuis quelques jours. Ça ne peut pas être si grave, se dit-elle. Clara arborait même un petit sourire en coin. Le sourire intrigua sa mère, qui se garda bien d’en demander la cause. Ne pas s’exposer à une réponse ironique était plus prudent.

Dans ses petits souliers, Louise entra dans le bureau du proviseur.
Celui-ci, mine avenante, avait tombé la veste à cause de la chaleur dans la pièce non climatisée.
— Je tiens à vous féliciter et à vous apprendre de vive voix la bonne nouvelle, Madame, dit le chef d’établissement, content de son petit effet.

Louise ouvrit des yeux grands comme des soucoupes, tandis que Clara avait du mal à ne pas pouffer de rire.

— J’ai le plaisir de vous annoncer que Clara est l’une des quatre lauréates du concours départemental de nouvelles illustrées par des photos, sur le thème de l’exil et de l’accueil des réfugiés, organisé au niveau des classes de seconde de nos établissements scolaires. À ce titre Clara, qui a remporté le premier prix, a gagné un appareil photo numérique professionnel, ainsi qu’un stage d’été à la rédaction du journal Le Quotidien qui décrypte l’actualité pour les enfants. Elle pourra y développer son goût pour la photographie de témoignage, ainsi que les qualités rédactionnelles qu’elle a déployées dans sa nouvelle. Peut-être cette activité débouchera-t-elle sur une orientation vers les métiers de l’image. Vous savez comme moi qu’il existe une très bonne école de journalisme dans le secteur.

Louise blêmit... puis se ressaisit aussitôt.
Il ne fallait pas doucher les espoirs de sa fille (qui, tout de même, avait bien caché son jeu en gardant le silence sur cette activité).

— Ah, il ne manquait plus que ça, ma fille journaliste ! s’exclama-t-elle d’un ton badin.

Clara ne savait si c’était du lard ou du cochon...

Et en plein bureau du proviseur et à la barbe de celui-ci, médusé, la mère de l’enfant prodige bondit de sa chaise et claqua deux grosses bises sur les joues de Clara qui, ne sachant plus où se mettre, serait volontiers rentrée dans un trou de souris. Ses joues prirent une belle teinte cramoisie. Elle lui revaudrait ça !

PRIX

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Lydia Le Fur · il y a
Bonjour Fred, une problématique d’actualité et qui le restera tant que des conflits feront rage dans le monde. Texte fort sympathique. Bien aimé la fin. Au plaisir de vous accueillir chez moi... Lydia
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Fred Panassac · il y a
Merci Lydia pour votre sympathique commentaire, et à bientôt sur votre page.
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coquelicot · il y a
super progression ! Vous allez trouver mon récit dans le très très court...
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Fred Panassac · il y a
C’est vrai Coquelicot, et j’en suis ravie (et sans racolage !)
Vous avez été l’une des premières à voter ! Merci !
Je vais chercher votre récit, à condition de ne pas m’y perdre (cf le titre...) ;-)

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Mary Benoist · il y a
La difficulté d'être mère (et épouse) et d'accepter les choix de ses enfants.
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Fred Panassac · il y a
Merci Mary pour ton passage par ici et pour tes voix et ton soutien !
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Cudillero · il y a
De la guerre... d'une vie de famille... de l'empreinte d'un père sur sa fille... de l'inquiétude d'une mère...
C'est réussi. Mes voix. +5*

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Fred Panassac · il y a
Un grand merci Cudillero pour ton commentaire sympathique et ton soutien !
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Jipe · il y a
Un récit qui parle angoisse et qui se révèle malgré tout positif. Courage à la maman.
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Fred Panassac · il y a
Merci Jipe pour votre soutien et votre empathie pour les personnages.
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Alexienne Duplessis · il y a
Ce texte me parle, ma fille se rend professionnellement dans des pays "à risque", pas facile... ;)*****
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Alexienne, et je vous soutiens aussi dans vos préoccupations maternelles !
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Edmond Dantes · il y a
C'est juste et grave. Le style est adapté à ce sujet d'actualité où les journalistes risquent leur vie pour nous informer... Les familles mériteraient la Légion d'Honneur. Vu du côté d'une épouse et d'une mère cela est encore plus poignant : mes voix. Je vous invite à mon tour dans une réalité ( ou un passé ) agitée : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-militant-1
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Edmond Dantes pour votre empathie avec mes personnages. Je vais aller vous lire avec plaisir !
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Jarrié · il y a
La qualité de l'écrit et l'actualité du sujet font que....
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup pour votre soutien , en réponse je viens de lire et commenter votre joli texte mélancolique du 14 février. Amicales pensées.
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Zouzou · il y a
chacun a son destin entre les mains...mais pour certain(e)s il est vrai , un coup de pouce est nécessaire pour les faire s'envoler du nid !
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Fred Panassac · il y a
Merci Zouzou :-)
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Fred. Vous avez bien fait de me rappeler votre texte, il y a tellement de parutions que je l'avais zappé ! On fantasme bien trop sur le devenir de nos enfants et on se rends compte qu'ils font seulement ce qu'ils veulent, il suffit alors d'admettre que ce sont eux qui ont raison :-) Merci.
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Fred Panassac · il y a
C’est vrai Hermann, je me suis permis d’y faire allusion quand vous m’avez dit à bientôt sur votre page. J’en profite pour rappeler ici que vous avez obtenu un macaron de recommandation bien mérité pour votre ttc de la St Valentin ! Je vous remercie beaucoup d’être venu soutenir ma nouvelle :-)
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