5
min

À la croisée des chemins

Image de Fred Panassac

Fred Panassac

1058 lectures

763

FINALISTE
Sélection Public

Louise claqua la porte de la chambre et donna un tour de clef rageur.
Elle venait d’apprendre que Vincent allait repartir pour une mission – une de plus à son actif et au passif de son couple – pour « couvrir » la guerre en Syrie.

Cette fois, c’en était trop.

Trop d’angoisse, trop de nuits à chercher le sommeil, trop de palpitations chaque fois que son téléphone sonnait, ou que les courriels de Vincent tardaient trop à arriver dans sa messagerie.

Louise se pelotonna sur le lit trop grand pour sa solitude, et se laissa aller à la crise de larmes longtemps retenue.

Elle entendit Vincent refermer la porte de leur pavillon puis perçut le ronronnement du moteur de la voiture.
Pourquoi avait-elle encore réagi avec cette colère qui lui coupait le souffle et lui tordait le ventre ?
Quand Vincent, agacé par ces scènes à répétition s’abattant sur lui aussi sûrement que l’orage après la canicule, allait-il lui dire que c’en était fini de leur mariage ?

Vincent était passionné par son travail de photographe de guerre. Les missions s’enchaînaient aux quatre coins de notre planète meurtrie par les conflits qui ensanglantaient tant de pays naguère pacifiques, et fournissaient aux professionnels de la mort tant de cadavres à enterrer.

Parfois, ce n’était pas l’envie qui lui manquait de raccrocher sa caméra et de ranger son stylo. Les nuits sans sommeil, il connaissait aussi. Chaque fois qu’un photographe ou un reporter était victime des affrontements dont il devait garder la trace dans sa carte-mémoire numérique ou témoigner par écrit, Vincent remettait en cause ce à quoi il avait voué sa vie.

À quoi bon aider les autres, les étrangers, les minorités souffrantes, en montrant au monde entier les horreurs que tel ou tel régime dictatorial leur infligeait ?
À quoi bon être à des milliers de kilomètres de sa femme et de ses enfants pour que le public sache ?
À quoi bon sacrifier sa vie privée à des causes qui le dépassaient largement, à des événements sur lesquels il n’avait aucune prise ?

Le découragement l’étreignait alors et il était à deux doigts de démissionner de son poste très bien rémunéré dans cet hebdo célèbre pour ses reportages sur le terrain. Il allait téléphoner sans attendre à Louise et lui annoncer que c’était fini, que c’était sa dernière mission.

Et puis quelques heures de sommeil durement gagnées, après s’être écroulé, rompu d’épuisement, sur une couche sommaire à la belle étoile ou dans le lit king-size d’un hôtel de luxe, effaçaient ses doutes et le remettaient à pied d’œuvre pour la prochaine aventure.

Au fond d’elle-même, Louise le savait. Elle l’avait accepté en lui disant oui vingt ans auparavant, et après tout, c’est vrai, elle devait bien reconnaître que Vincent avait été présent à la naissance de Léo et de Clara, leurs deux enfants nés à deux ans d’intervalle.

Mais c’était de plus en plus difficile à mesure que le temps passait.

Les enfants, ah parlons-en des enfants, ressassait maintenant Louise, seule dans la grande maison cossue d’une ville de l’ouest parisien.

Leur équilibre psychique avait souvent été mis à mal par les disputes qui émaillaient les jours précédant chaque nouveau départ de leur père.

Léo, qui allait passer son bac, avait besoin de concentration et de la présence de ses deux parents pour le soutenir. Il visait une classe prépa scientifique, son dossier avait, par chance, été accepté d’emblée par la plateforme pourtant assez diabolique du nouveau Parcoursup. Tout semblait donc bien s’annoncer, mais ce n’était pas le moment pour qu’un grain de sable vienne gripper les rouages si bien huilés de ses projets d’avenir.

D’autant que sa petite amie Mathilde, elle, était encore sur la corde raide, son choix d’orientation pas encore validé par le logiciel. Léo stressait à mort pour elle et plus qu’elle, apparemment.

Clara, depuis son passage en seconde, se refermait comme une huître. Impossible de communiquer avec elle, les repas se déroulaient dans le mutisme le plus complet ou, au contraire, au milieu des cris et des hurlements quand le couvercle de la marmite explosait.

Louise avait bien besoin de son mari pour calmer le jeu lorsque mère et fille commençaient à se chercher comme chien et chat avides d’en découdre. Chaque départ de Vincent marquait un nouveau degré de renfermement sur elle-même, suivi de dérapage incontrôlé pour la pauvre Clara placée entre le marteau et l’enclume.

Tout cela tournait en boucle dans la tête de Louise qui finit par sombrer dans un sommeil agité, interrompu à point nommé par le retour de Vincent qui était allé passer ses nerfs dans son club de sport et rentrait d’excellente humeur, comme si rien ne s’était passé.

Elle avait à nouveau fait ce cauchemar. Vincent, otage de Daech, faisant la une des journaux, son cadavre décapité, pudiquement recouvert d’un drap, dans la combinaison orange dont, par dérision, les bourreaux de l’E.I. affublaient leurs victimes pour mieux les humilier.

Parfois c’était pire. Les terroristes obscènes la forçaient à regarder en boucle la vidéo de son mari hurlant de terreur, brûlé vif dans une cage comme ce malheureux soldat jordanien en 2015.

Calme-toi, se dit Louise. Ça n’arrivera pas. Et elle respira un grand coup.
Elle n’allait pas continuer à gâcher les deux jours qui restaient avant l’envol de Roissy de Vincent.

Elle allait l’aider à préparer ses bagages, lui acheter des livres pour les soirées solitaires, ce qui faisait sourire Vincent plus porté sur des discussions animées avec des confrères, fût-ce à portée de tirs d’artillerie, que sur les heures de lecture. Mais il embarquerait quand même les livres.

Vincent passa en revue mentalement, ce soir-là, les missions qui l’avaient le plus marqué : la Bosnie, le Kosovo, le Koweït, l’Irak, plus récemment la Crimée, l’Ukraine et, les dernières années, le Kurdistan et la Syrie. Toutes les occasions où il avait frôlé la mort, et le souvenir de trop de copains tombés caméra en main, pour le simple fait d’avoir voulu témoigner des combats.

Il ressortait de ces terribles moments plus vivant et plus déterminé que jamais.

Il tenait à son boulot, ruminait-il. Elle n’avait pas le droit de le priver d’un gagne-pain qui était en même temps sa passion.
Louise pensait exactement la même chose au même moment.
Les pensées parallèles des deux époux encore amoureux au bout de vingt ans de mariage allaient-elles défier les lois de la géométrie et se rejoindre pour n’en former qu’une, tout comme leurs deux corps fougueusement enlacés cette nuit-là après le retour de Vincent ?

Les deux jours passèrent comme deux secondes. Louise prépara un bon repas dominical « comme autrefois », poulet rôti et frites maison, on ne change pas une équipe qui gagne, comme disait Léo toujours la blague aux lèvres. Même Clara fit des efforts surhumains, ne pianota pas sur son smartphone en mangeant, et s’abstint de provoquer sa mère, miracle dû certainement à l’autorisation de sortir en soirée arrachée de justesse pour le samedi suivant, moyennant un retour à « une heure décente ».

Mais quelques jours plus tard, c’en était bien fini du calme avant la tempête...
La convocation arriva sur le téléphone de Clara en pleine pause déjeuner, au self de son entreprise.
« Vous êtes priée de vous présenter avec votre fille au bureau de Monsieur le Proviseur jeudi à 17h » disait laconiquement le texto.
Qu’a-t-elle encore fait, se demanda Louise, habituée aux frasques de sa fille souvent taxée d’insolence par ses professeurs.

Louise préféra ronger son frein que d’en parler à Clara avant la date du rendez-vous.
Elle redoutait un problème de harcèlement dont Clara aurait pu être la victime, ou pire, l’auteur, car elle surfait sur les réseaux sociaux et Louise la savait hélas influençable.

Le jour dit, Louise constata à nouveau la joyeuse humeur dont faisait montre sa fille depuis quelques jours. Ça ne peut pas être si grave, se dit-elle. Clara arborait même un petit sourire en coin. Le sourire intrigua sa mère, qui se garda bien d’en demander la cause. Ne pas s’exposer à une réponse ironique était plus prudent.

Dans ses petits souliers, Louise entra dans le bureau du proviseur.
Celui-ci, mine avenante, avait tombé la veste à cause de la chaleur dans la pièce non climatisée.
— Je tiens à vous féliciter et à vous apprendre de vive voix la bonne nouvelle, Madame, dit le chef d’établissement, content de son petit effet.

Louise ouvrit des yeux grands comme des soucoupes, tandis que Clara avait du mal à ne pas pouffer de rire.

— J’ai le plaisir de vous annoncer que Clara est l’une des quatre lauréates du concours départemental de nouvelles illustrées par des photos, sur le thème de l’exil et de l’accueil des réfugiés, organisé au niveau des classes de seconde de nos établissements scolaires. À ce titre Clara, qui a remporté le premier prix, a gagné un appareil photo numérique professionnel, ainsi qu’un stage d’été à la rédaction du journal Le Quotidien qui décrypte l’actualité pour les enfants. Elle pourra y développer son goût pour la photographie de témoignage, ainsi que les qualités rédactionnelles qu’elle a déployées dans sa nouvelle. Peut-être cette activité débouchera-t-elle sur une orientation vers les métiers de l’image. Vous savez comme moi qu’il existe une très bonne école de journalisme dans le secteur.

Louise blêmit... puis se ressaisit aussitôt.
Il ne fallait pas doucher les espoirs de sa fille (qui, tout de même, avait bien caché son jeu en gardant le silence sur cette activité).

— Ah, il ne manquait plus que ça, ma fille journaliste ! s’exclama-t-elle d’un ton badin.

Clara ne savait si c’était du lard ou du cochon...

Et en plein bureau du proviseur et à la barbe de celui-ci, médusé, la mère de l’enfant prodige bondit de sa chaise et claqua deux grosses bises sur les joues de Clara qui, ne sachant plus où se mettre, serait volontiers rentrée dans un trou de souris. Ses joues prirent une belle teinte cramoisie. Elle lui revaudrait ça !

PRIX

Image de Hiver 2019
763

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Fred Panassac
Fred Panassac  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à vous toutes-z-et tous pour vos votes et soutiens à mes deux textes finalistes. J’ai peu de temps pour répondre actuellement, mais j’irai relire — ou découvrir — vos œuvres finalistes, ne vous inquiétez pas. En attendant, j’espère provoquer vos sourires et vos rires à la lecture de mon dernier texte en lice, « Chasse au pigeon ». Pour essayer de ne pas nous faire pigeonner par les arnaqueurs, il y a quelques recettes ...
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/chasse-au-pigeon

·
Image de Marie
Marie · il y a
Mes voix, Fred !
·
Image de Zutalor!
Zutalor! · il y a
Mes voix aussi !
(Mince, c'est trop tard...)

·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci Marie c'est très gentil d'être repassée par ici !
·
Image de Alexienne Duplessis
Alexienne Duplessis · il y a
Bonne finale Fred ;)
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
C’est très sympathique, merci Alexienne !
·
Image de Zutalor!
Zutalor! · il y a
J'adore ces destinées qui commencent ainsi, et ce même si le thème est rude !
Bravo Fred !

·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci ! Pas de distinction shortienne pour ce texte, ni prix ni macaron. Pour le prochain, la course pour décrocher la queue du Mickey est encore ouverte, mais pour le prix du public ils pourront racoler sans moi.
·
Image de Victoria
Victoria · il y a
Vite je comble cet oubli de vote. J'avais repéré votre texte dont j'aime le titre. Vivre et faire vivre la famille, combat de longue haleine, fragile si fragile...
·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
Je renouvelle mon soutien :-)
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
C’est gentil Marsile, un grand merci !
·
Image de Fabienne Liarsou
Fabienne Liarsou · il y a
Je suis super en retard sur mes lectures. Désolée. Je vote aussi pour ce texte. Super bien conté comme d’habitude.... bonne chance !
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci Mafalda, et pas de souci, moi aussi je surfe jusqu’au dernier moment, tant de choses à lire ! Alors un grand merci d’être passée par ici, jolie journée à toi !
·
Image de Thara
Thara · il y a
Re-vote...
+ 5 votes !

·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Mes voix !
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci Françoise :-)
·
Image de Zoé.L
Zoé.L · il y a
Un sujet bien traité,, l'émotion en + (****)
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci Zoé pour votre soutien !
·
Image de Hervé Mazoyer
Hervé Mazoyer · il y a
Tout mon soutien...+5
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
C’est sympa Hervé, merci beaucoup :-)
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Une histoire où deux générations se confrontent .
Je vous souhaite bonne chance et une bonne finale .

·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci Ginette !
·