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A la cour des Obèses, le roi se meurt

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Pierre Lieutaud

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Une fois encore, le menuisier du palais avait mesuré l’embrasure de la porte de la salle d’audience.
- Pas assez large, trop juste, je vous dis...Jamais le roi ne passera par là !
- Ce palais n’est plus adapté, dit l’apprenti qui tenait une perche à bout de bras.
- ça ira, déclara l’ingénieur en levant les épaules.
Il fit demi tour, s’éloigna à petits pas dans la cour intérieure et tourna à l’angle du bâtiment.
- Bon débarras, murmura l’apprenti...

Le roi Hilaire XXI se levait. Des palans hydrauliques chromés s’étaient approchés sans bruit de son lit et les doigts boudinés du chambellan cherchaient à y accrocher les sangles qui entouraient son corps...Trois cent centimètres, dit un page, tu as un repaire et un œillet pour le crochet, c’est brodé sur la sangle : trois cent centimètres.
Une horloge sonna dix heures, au loin un coq chanta, le chambellan appuya sur « up », le palan vibra et le corps du roi se détacha du lit..
- Le roi s’assied, annonça le chambellan en tournant une manette, la potence grinça, le pied à 4 roues tourna et le roi, suspendu à des bretelles brodées d’or, prit une position assise.
- Le roi se lève, annonça le chambellan. Le cliquetis des rouages de la potence se fit plus fort. Suspendu par ses bretelles, le corps du roi se redressa et toucha le sol dans une paire de babouches fourrées que le chambellan, prosterné, avait glissé sous sa masse informe.
- Votre majesté est-elle assez réveillée pour tenir debout ? Puis-je relâcher la tension des bretelles de votre majesté ? dit-il..
Hilaire XXI semblait songeur. De petites vagues parcoururent son corps, les draperies de graisse de son visage vibrèrent un instant, sous ses lourdes paupières flasques passa un regard lointain. Dans un souffle las, il murmura :
- Attends un peu,
- Le roi a dit d’attendre, déclara le chambellan en regardant par les hautes fenêtres les cascades et les jets d’eau des jardins.
Il appuya sur « stop », la potence s’arrêta.
- Le roi n’est pas en grande forme, ce matin, murmura un courtisan.
Appuyé sur ses tripodes multiples, le Baron de la Hurriere semblait un totem recouvert de draperies. Il pesait 302 kg et paraissait svelte à côté de la noblesse qui l’entourait.
Le roi émit un espèce de gloussement :
- Ce matin je resterai assis. Allons y...Tu as compris ?.
- Le roi s’impatiente, dit le chambellan, le roi se rend à la salle d’audience.
Il actionna le contacteur. Le roi sembla se tasser, se rassit, les bretelles se détendirent, les sangles vibrèrent sous le poids de son corps. Il toussota, chercha à appuyer ses coudes sur les accoudoirs rembourrés. Suspendu à la potence qui avançait en « marche avant lente », il défila entre deux rangées de blocs de graisse inclinés sur son passage. Peinturlurés comme des jouets d’enfants, coiffés de perruques ou de chapeaux, les courtisans émettaient des gargouillis et des borborygmes incompréhensibles..
Le roi, lui, comprenait et les petites lueurs violines de ses yeux fusillaient un à un ses sujets. Tous, sauf la comtesse Yolande de Fremont, dont les anneaux de graisse des jambes, les bajoues rosâtres et les bras presque à l’horizontale sur son thorax puissant l’avaient séduit..

La porte d’entrée de la salle d’audience grand ouverte laissait voir les illuminations de ses plafonds, les dorures de ses corniches, les alignements de ses tableaux ; la foule des sujets attendait, des hommes et des femmes du royaume aux corps sans forme, enveloppés dans des métrées de tissus de toutes les couleurs...
- Le roi pénètre dans la salle d’audience, annonça le chambellan.
Comme il en avait l’habitude, il fit tourner presque imperceptiblement la potence, la mit dans l’axe de l’ouverture et il appuya encore sur « marche avant lente ».
Son travail était presque terminé, il déposerait le roi sur le trône, là bas au fond de la salle, entre ces deux lansquenets stupides qui lui caressaient les fesses chaque fois qu’il leur passait devant et il pourrait alors retourner dans sa loge. Un chambellan était déjà positionné derrière le trône. Avec son air stupide de pachyderme intimidé, il entortillait entre ses doigts le deuxième jeu de sangles pour se donner une contenance. S’il en déchire une, son compte est bon, pensa-il, et tant mieux, lui et les deux lansquenets voulaient sa peau, sa place, mais ils pouvaient attendre et attendre encore, jamais personne ne gagnerait la confiance du roi comme lui, jamais personne ne connaîtrait ses lubies, ses manies, ses malaises...

Un grincement sourd, la potence patine, force, s’arrête, le moteur s’emballe. Et puis un cri, profond, rauque...Le roi est coincé, le roi ne passe pas, le roi crie, le roi a mal...
Le chambellan appuie sur stop, stop, encore stop, mais c’est inutile, la potence est déjà arrêtée. Bloquée par le corps du roi qui mugit. Des torrents de larmes dégringolent entre les draperies froncées de son visage, des vagues flasques le submergent, ses doigts, écartelés par la graisse se tendent et il mugit encore.
Le chambellan actionne « marche arrière ». La potence ne bouge pas. Il dégrafe les bretelles, les sangles, la potence quitte lentement le corps du roi, elle s’éloigne, vide, légère, sans monarque. Hilaire XXI reste suspendu dans l’encadrement de la grande porte, le roi est comme en lévitation, le roi ne touche pas terre et le roi mugit.
La comtesse Yolande de Fremont pleure toutes les larmes de son corps, les lansquenets se demandent qui ils doivent embrocher, les ducs, comtes, barons, chevaliers et chevalières poussent leurs corps difformes comme dans un jeu de quilles géant et silencieux...L’ingénieur regarde sans faire un geste.
Le roi a mal, très mal, immensément mal, ses petits yeux violines s’éteignent doucement. Le chambellan ramène la potence en « marche avant rapide » dans la chambre du roi. Il se sauve. Personne ne sait que faire, personne n’ose toucher le corps sacré, le roi suspendu agonise. Le soir, il meurt et glisse doucement sur le parquet..
- Le roi a touché le sol du royaume, dit l’ingénieur en regardant par les hautes fenêtres les cascades et les jets d’eau des jardins...Le roi est mort, répète-t-il..
Le soleil descend derrière les grands arbres du parc, sur le gravier des allées monumentales, tirés par des chevaux au galop, luisants de l’eau des fontaines, les carrosses en longue file quittent la cour .
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Image de Hellogoodbye
Hellogoodbye · il y a
une métaphore hideuse car très bien écrite et décrite de notre époque !
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Pierre Lieutaud · il y a
Trop de sucre,trop de graisses,trop de sédentarité, trop de stress,dans les cours royales et ailleurs et dans ces blocs informes et immobiles couvent des haines,des amours et des jalousies que leur obésité monstrueuse ne leur permet pas d'exprimer. Ces gens vivent au fond de l'univers, sur une planète soeur de la terre....
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Bisaigue12 · il y a
J'ai vraiment adoré,quel univers! mais qu'est-ce qu'ils mangent sur cette planète?
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