A la cinquante-cinq

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Lauréat
Jury
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Image de Hiver 2016
— Où vas-tu ?
Je n’ai rien répondu. J’avais tout préparé depuis longtemps, tout vérifié, mais je n’ai pu m’empêcher, pendant qu’elle prenait une douche, de jeter encore un coup d’œil au contenu de ma petite valise : un magnétophone, une provision de cassettes, un bloc de papier, une gomme et quelques crayons. Tout cela était impeccablement rangé et me donnait l’impression d’une veille de rentrée des classes, lorsqu’on tente de tromper son angoisse par des tâches répétées.
— Je me suis fait un shampoing. On se revoit quand ?
J’ai dit que je ne savais pas. Je pensais simplement au trajet qui me permettrait d’échapper aux bouchons et d’arriver à l’heure au rendez-vous.
Nous nous sommes quittés devant l’entrée d’immeuble avec un dernier baiser et un geste de la main. Elle a sauté dans un taxi, j’ai rejoint ma voiture.

J’avais calculé un parcours moyen de vingt minutes pendant lesquelles je pourrais réviser mes questions, me les poser selon l’ordre choisi, imaginer les réponses probables. Tout au long du chemin, j’essayai donc de dessiner le fil de notre conversation, les mots et les regards par lesquels nous serions retenus l’un à l’autre, et le moment où mon interlocuteur, choisissant d’en terminer, me donnerait congé.
Lorsque je suis arrivé à la résidence, les gros nuages qui, depuis le début de la journée, menaçaient avaient crevé d’un coup ; la pluie qui tombait formait un rideau impressionnant. Dans ma précipitation et malgré mon souci du moindre détail, j’avais oublié l’évidence d’un parapluie et c’est trempé que je franchis finalement le seuil de l’immeuble.
Il s’agissait d’une résidence de repos haut de gamme, fréquentée par toutes sortes de gens appartenant aux mêmes milieux : paillettes, drogues et excès en tous genres…
Il fallait montrer patte blanche pour y pénétrer, comme en témoignait la présence d’un cerbère d’une cinquantaine d’années à la bedaine proéminente, qui me barra le chemin et me demanda ce que je voulais.
Je sortis ma carte de presse, la lui montrai sans l’autoriser à s’en saisir puis la rangeai avec décontraction.
— J’ai rendez-vous avec Félix Cruz. Benjamin Lou.
— Attendez, je vais voir.
L’homme a jeté un coup d’œil au registre et son visage s’est éclairé, soulagé :
— Excusez-moi, mais on est obligés de demander avec tous les curieux qui traînent dans les parages. Quatrième étage, chambre 22. Je vais le prévenir de votre arrivée.
L’homme est repassé derrière son comptoir et a décroché le téléphone. Je l’ai salué d’un signe de la tête et ai appelé l’ascenseur.
L’idée de croiser une vedette dans un couloir aurait pu m’inciter à inspecter les lieux, mais je m’en fichais. Il n’y a qu’une chose qui m’intéressait : Félix Cruz.
Bien sûr, ce nom ne vous dit pas grand-chose, et s’il passait dans la rue, si vous le croisiez chez le boulanger, à la terrasse d’un café, vous ne vous douteriez pas un instant d’avoir rencontré Dieu en personne.
C’est pourtant ce qu’il est, pour ceux qui le connaissent, le révèrent, depuis qu’un jour, comme moi, il leur est apparu, par la lucarne d’un poste noir et blanc, il y a bien des années dans une chambre d’hôtel dont le nom est aujourd’hui oublié. À cette cinquante-cinquième minute de jeu qui, elle, ne peut pas s’oublier.

Quart de finale de la Coupe du monde de football. Mexique-Brésil. Le Brésil, comme toujours, porté par ses stars et un public de folie, est favori. Sa victoire ne fait aucune doute, et la très probable défaite du Mexique n’est qu’une étape sur la route d’un nouveau trophée mondial.
Personne n’attend le Mexique à ce niveau, et personne, encore moins le Mexique lui-même, peut-être, ne s’est attendu à le voir franchir les premiers tours avec un tel brio.
Dès les premières minutes de cette rencontre qui l’oppose à l’ogre jaune, les journalistes, les spectateurs, tous doivent se dire que le Mexique peut maintenant tomber et recueillir tête haute les bénéfices d’un parcours honorable.
D’entrée, les pronostics se réalisent : Cafiuzo s’échappe sur l’aile gauche, se joue d’un défenseur, en dribble un second pour expédier un centre miraculeux sur la tête du géant Alnundo qui, sans hésitation, trompe la vigilance du gardien mexicain. On joue la quatrième minute, et le Brésil mène, logiquement, 1 à 0. Dès lors, chacun s’attend à une curée, et le stade où se sont rassemblés soixante-dix mille personnes devient une arène où le poucet mexicain doit se faire dévorer.
Il en va ainsi jusqu’à la cinquante-troisième minute, instant que choisit le libéro brésilien Da Silva, bien connu pour sa brutalité, pour faucher sévèrement la jambe d’un attaquant et les espoirs des supporters mexicains. Le joueur s’écroule aux abords de la surface en grimaçant. Il se tient la jambe sur laquelle s’affaire le soigneur, mais il ne se relève pas. Da Silva est averti d’un carton jaune, mais le joueur mexicain ne peut reprendre sa place. On procède au changement à la cinquante-cinquième minute.
J’ignore aujourd’hui ce qui m’avait conduit dans cette chambre d’hôtel, les affaires ou le plaisir, et pourquoi, à l’instant précis où Félix Cruz est entré sur le terrain, le poste de télévision s’est mis à exercer sur moi un magnétisme tel que je n’ai pu en détacher les yeux.
C’était un visage d’ange d’à peine dix-huit ans, un gamin au corps frêle dont on se disait que le moindre tacle adverse allait creuser la tombe. Personne ne le connaissait et, au moment de fouler la pelouse, lors de cette fameuse cinquante-cinquième minute, Félix Cruz étrennait sa toute première sélection en équipe nationale.
Je me souviens de m’être demandé pourquoi le sélectionneur avait fait entrer ce gamin dans la fosse aux lions pour charger ses petites épaules de ce poids terrible, l’obligation de mener son équipe à l’égalisation. L’équipe ne jouait en effet qu’avec un seul attaquant et fondait sa tactique sur une défense de fer et la contre-attaque qui devait conduire à la mise en orbite du joueur avancé. Celui-ci, bien souvent isolé, sevré de ballons, passait son temps à tirer la langue pour déjouer la vigilance de l’adversaire qui le marquait, tentait par d’interminables courses de se mettre en position de recevoir le ballon de but et de trouer la défense adverse. C’était désormais le rôle dévolu à Félix Cruz.
Il y avait sur le banc un ou deux joueurs plus aguerris susceptibles de le tenir mieux que lui, des joueurs d’expérience, solides et durs au mal, capables de soutenir la pression et d’user une défense jusqu’à la dernière seconde. Alors pourquoi l’avoir choisi lui ? C’est ce que tout le monde se demandait. Le doute avait envahi les esprits, on croyait à une folie, à une erreur tactique, et puis le doute s’est envolé, et cette grosse partie du monde qui suivait ce match à la télévision a fait sans y être préparée connaissance avec Dieu.
On aurait dit que ses pieds ne touchaient pas la pelouse, et qu’il jouait avec le ballon comme le papillon se joue de l’air, avec une insouciance qui frisait la désinvolture et lui donnait toujours, dans n’importe quelle position, une seconde d’avance sur son adversaire. Cette seconde, porte étroite du jeu par laquelle il s’échappait pour créer la brèche, semant instantanément la panique au sein des défenseurs qui, dans la confusion, s’en remettaient à leur chance, au hasard d’un faux rebond, ou tout simplement à la dextérité de leur gardien. Même les hachoirs de Da Silva, que l’on surnommait « le Bourreau », n’y purent rien, et l’équipe mexicaine tout entière, soudain galvanisée, fit bloc autour du jeune Cruz.

J’ai frappé deux petits coups à la porte de la chambre et je suis entré. Les rideaux étaient tirés, et la pièce plongée dans une semi-obscurité. Par une fenêtre ouverte s’engouffrait un peu d’air, et l’on entendait le crépitement régulier de la pluie qui battait la vitre. L’homme était assis sur un fauteuil, près du lit. On le distinguait à peine ; on aurait dit une ombre, un volume sombre. Cruz faisait face à une télévision dont il avait coupé le son. Il regardait des dessins animés.
— Monsieur Cruz ? Bonjour, je suis…
— Je sais qui vous êtes. Vous êtes le journaliste qui veut m’interroger.
— Oui, je suis Benjamin Lou.
— Vous êtes en retard, monsieur Lou.
J’ai jeté un coup d’œil à ma montre, l’air consterné. En fait, je ne croyais pas être en retard et je ne l’étais certainement pas, mais quoi faire, que dire, lorsque Dieu en personne pointe un doigt sur vous et un autre sur la pendule ?
Je me suis excusé, les bouchons, le temps, ces choses, et Cruz m’a fait asseoir face à lui, sur une chaise près de la télévision. Ce n’était pas très commode, car je n’avais nul endroit où poser mon magnétophone et prendre mes notes. J’ai calé ma valise à plat sur mes genoux pour m’en servir comme d’une table. Je devais ressembler à un représentant placier qui déballe sa camelote, mais j’étais suffisamment proche de Félix Cruz, maintenant, pour distinguer les traits de son visage.

Le Brésil s’est replié en défense. Pour une équipe de sa classe, portée vers l’attaque, il s’agit d’un choix aberrant mais forcé. Le Mexique paraît transfiguré : à la soixante-deuxième minute, Oliveira adresse une longue balle en direction de Cruz qui, lancé, la contrôle et l’accompagne de la poitrine, feinte un défenseur, s’infiltre dans la surface de réparation comme une locomotive et décoche son tir qui, trop croisé, échoue à dix centimètres de l’égalisation. Le gardien qui s’est avancé pour boucher l’angle paraît médusé. Il n’a pu que regarder filer la balle puis lever les yeux au ciel comme pour le remercier.

Vous ne pouvez pas savoir ce que cela fait d’avoir Dieu devant soi, de savoir que son regard se porte sur vous et que, dans quelques secondes, il vous parlera, et vous lui parlerez.
J’avais les jambes molles, les mains moites. Je ne ressemblais à rien de ce que j’avais pu être. Ma vanité s’était envolée, et j’avais perdu jusqu’à mon nom, mon âge. C’était plus qu’un rêve qui se réalisait, c’était l’épilogue d’une histoire commencée quinze ans auparavant, écrite par un gamin des faubourgs de Mexico au pied gauche de feu. Un instant, je me suis dit que j’aimerais le voir, ce pied qui caressait si bien cette balle toujours collée à lui. Oui, je pouvais faire tomber mon crayon, me pencher pour le ramasser et voir le pied de Dieu, du meilleur joueur que cette Terre ait jamais porté, enfoui dans un chausson.
— Vous savez, je n’ai pas beaucoup de temps, il y en a d’autres comme vous, ils veulent tous me parler.
J’ai actionné le magnétophone, qu’avec sa permission j’avais posé sur le rebord du lit.
— Vous savez que le Real me veut ? J’appartiens à la Lazio pour trois années encore, mais le Real me veut.
Peu importe ce que Dieu a pu me dire, je l’ai écouté avec ferveur, oubliant instantanément toutes mes questions. Je comprenais. Dieu me parlait avec un léger accent qui amusait cette voix rocailleuse que l’on devinait taillée dans la cigarette.

La soixante-dixième minute est la bonne. Une fois de plus, Cruz se retrouve dans une surface qui grouille de maillots jaunes, dos au but. On se dit alors qu’il est bloqué, que cette muraille va l’empêcher de se retourner, que son talent ne peut rien contre une armada de défenseurs arc-boutée sur ses buts. Et puis il se retourne – comment, on l’ignore – comme un danseur, comme on crochète une serrure, comme on s’enfuit par un trou de souris. Il se retourne et la muraille explose comme autant de quilles balayées par un vent fou. Dans sa poche, Cruz a toujours cette seconde d’avance, ce crédit suffisant pour armer son tir et loger le ballon dans le coin gauche du but. Un partout.

— Je ne dirai pas la somme qu’on me propose, c’est indécent… Surtout de nos jours, quand on sait que les gens n’ont pas tous les moyens de subvenir à leurs besoins.
Félix Cruz m’a proposé une cigarette que j’ai refusée. Il en a allumé une, a soufflé la fumée au plafond et l’a reposée dans le cendrier presque plein.
Je lui ai demandé s’il se sentait en meilleure forme, sans me rendre compte que je venais de prononcer une absurdité totale.
— Comment ça en meilleure forme ? Mon ami, je n’ai jamais été en meilleure forme, jamais ! Vous m’entendez ? Croyez-vous que les clubs de la planète s’arracheraient Félix Cruz s’ils estimaient qu’il n’est pas dans le meilleur état possible ?
J’ai hoché la tête et baissé les yeux comme un gamin pris en faute. Je n’arrivais pas à me concentrer sur la conversation, sur mes questions, sur les mots, simplement.

Ce qui arrive, justement, se passe de mots. Nous jouons plus d’une minute dans les arrêts de jeu, et tous les yeux sont tournés vers l’arbitre qui ne se décide pas à siffler la fin du temps réglementaire. Les Brésiliens semblent exténués et heureux finalement de s’en tirer, provisoirement, à si bon compte. Certains parmi eux envisagent peut-être déjà la séance des tirs aux buts. Le Brésil n’est plus que l’ombre de lui-même, et le jaune flamboyant de son maillot est désormais délavé par la transpiration, sueur de trop de courses et d’une peur inhabituelle de la défaite.
Le Mexique aussi semble vouloir s’en remettre aux prolongations et, pourquoi pas, à l’exercice aléatoire des penaltys. Il y a maintenant une bonne minute que l’équipe de Cruz n’a pas porté le danger devant les buts brésiliens. Cette minute qui s’écoule, interminable, comme dans la mécanique grippée d’une montre ; ce temps les paralyse et paraît les contraindre à l’immobilité. Dans un instant, l’arbitre portera le sifflet à sa bouche et la délivrance aux acteurs.

— La saison qui m’attend sera longue, vous savez : le Calcio, la Coupe d’Europe, la Coupe d’Italie… Je vais jouer beaucoup de matchs cette année, et tout le monde compte sur moi.
Félix Cruz a tiré sur sa cigarette puis a repris :
— Tout le monde. Je ne peux pas les décevoir, et c’est pour cela que je suis dans la meilleure forme possible, vous comprenez ?
J’ai dit que je comprenais, évidemment. Dieu me dirait que la Terre est plate, qu’Elvis est vivant, je serais d’accord.
— Évidemment, si vous restez jouer en Italie…
— Oui, rien n’est fait. Ça ne dépend pas que de moi, ces choses. Moi, je joue au football. Les chiffres, on s’en occupe à ma place.
La pluie s’est arrêtée de tomber.

Sur le stade olympique de Lima, il n’a jamais plu, sinon des gouttelettes de sueur mélangée à l’eau dont tous s’aspergent au moindre arrêt de jeu. Le coup de sifflet, chacun l’entend déjà. Il résonne dans le lointain, il arrive au galop. Ce n’est même plus une question de minutes mais de secondes, d’une seule seconde.
Cette seconde, Félix Cruz l’a toujours dans sa poche et il ne la gaspillera pas. Il est parti du rond central, trop loin, beaucoup trop loin et, surtout, beaucoup trop tard. Serait-il une fusée qu’il n’arriverait pas au but. Les Brésiliens le savent : trop tard, l’arbitre a regardé sa montre. Tout le monde l’a vu, les Brésiliens l’ont vu. Il va siffler.
Alors, ils l’ont laissé partir, ils lui ont donné cette seconde, et Cruz en a fait une éternité sous le soleil du Pérou. Les coéquipiers de Cruz eux-mêmes n’y ont pas cru ou n’ont pas pu et, pour la forme, un seul tente de lui prêter main-forte. Il n’arrivera pas à temps : Cruz n’a plus qu’à s’empaler sur trois défenseurs qui gardent, immobiles, les abords de leurs buts.
Justement : beaucoup trop immobiles. Ils n’ont que le temps de se rafraîchir au courant d’air qui porte Cruz au-devant d’eux, puis derrière eux : ils se retournent, courbent l’échine, se débattent pour s’arracher à cette pelouse qui les avale, les empêche d’avancer. Mais Cruz est face au gardien. L’arbitre ne peut plus siffler. Comme tous, il regarde : c’est un duel. Deux hommes, les autres ne sont que spectateurs.
Combien de temps cela dure-t-il ? Moins d’une seconde : le stade s’est tu, les commentateurs se sont tus. Dans le monde entier, il n’y a pas un seul bruit, sans doute pour ne pas troubler cette mise à mort, cette dernière banderille. Le gardien se rue dans les pieds de Cruz qui le laisse venir, attend, encore, encore un peu, le dernier moment, puis il pique sa balle, comme le soleil parcourt le ciel puis va mourir paisiblement, rouler doucement tout au fond des filets.
2-1. Le Mexique a gagné. Le Brésil a craqué. Le stade s’est fendu de toutes parts et un flot bigarré de supporters s’est déversé sur la pelouse, accompagné d’un bruit assourdissant.

Le bruit d’une porte qui s’ouvre, et l’infirmière est entrée. Elle s’est avancée, a posé son plateau et tiré les rideaux. Une lumière trop franche a inondé la pièce, l’ombre s’est retirée d’un coup, et j’ai cligné des yeux :
— Qu’est-ce que vous faites là ?
Elle n’avait pas l’air commode : chignon, lunettes et physique sec.
— Je suis Benjamin Lou de Foot Mag, je viens interviewer monsieur…
— Oui, et moi je dis que c’est l’heure des repas, et qu’il ne faut pas trop fatiguer notre champion.
Elle a eu un drôle d’air en disant cela, et un drôle de sourire d’opérette.
L’infirmière s’est penchée vers Cruz :
— Des pâtes au saumon. Des sucres lents pour votre bonne forme, monsieur Cruz. Il faudra bien tout manger, n’est-ce pas ?
Cruz n’a pas répondu. Il semblait pris dans le ciment, statufié. Rien ne bougeait en lui.
— Et vous, je pourrais vous parler une seconde ?
L’infirmière s’est tournée vers moi.
J’ai acquiescé, me suis levé, et nous avons quitté la pièce. Dans le couloir, elle a braqué son air sévère sur moi :
— Je ne vois pas pourquoi vous faites ça… C’est pour du sensationnel, c’est ça ? Ça a déjà été fait, vous n’avez rien à gagner à vous moquer des gens comme ça. Que voulez-vous qu’il vous dise ?
Sur le coup, je n’ai rien trouvé à répondre. J’ai pensé simplement : De quoi se mêle-t-elle ? Elle ignore que je ne suis pas journaliste, mais cadre dans une petite usine de plasturgie. Pourquoi cette animosité ?
J’ai eu envie de dégainer ma fausse carte de presse, de l’agiter sous son nez comme un sésame et de lui montrer mon importance d’opérette. J’en ai eu envie, oui, et puis j’ai compris qu’elle en avait vu d’autres, des journaleux, par grappes entières, tirer le dernier jus du citron trop pressé, revêtir une blouse blanche, prendre la photo qui dit tout, agrémentée d’une légende assassine.
Peut-être même qu’elle en avait trop vu et ne voulait plus en voir.
Alors j’ai choisi de lui expliquer ; c’était une bêtise mais je lui ai avoué : ce n’était pas ce qu’elle croyait, c’était un rêve, voilà tout, et je ne faisais que le réaliser maintenant, après des années de silence, de fidélité silencieuse vouée à une idole. Il n’y avait pas de voyeurisme là-dedans. Les dieux ne tombent jamais, ils permettent simplement qu’un jour on les rejoigne et qu’on leur parle.
Je lui ai expliqué la cinquante-cinquième minute de ce match puis toutes les autres qu’a égrenées cette vie au rythme des buts de Cruz.
Je lui ai parlé de Cruz, dieu vivant, s’exilant pour l’Europe, mercenaire des plus grands clubs avec à sa suite une foule toujours plus grande de passionnés jusqu’à cette minute fatale du match, au détour d’un virage, un petit matin blafard, au retour d’une boîte de nuit. Cruz et sa femme. Une voiture fracassée.
L’infirmière m’a dit que normalement, je ne devrais pas être là.
Mais l’expression de son visage, elle, m’y autorisait. Elle m’a dit qu’elle s’occupait de lui depuis des années, toutes ces années qui justement m’avaient manqué, ou je n’avais plus rien su de lui sinon des bribes et des ragots, où l’homme n’avait plus joué, plus foulé aucune pelouse ni intéressé aucun club.
Elle m’a dit comment elle l’avait vu décliner de jour en jour, et qu’il ne fallait pas se méprendre sur son compte, qu’elle cherchait juste à le protéger.
On entendait le bruit des chariots que l’on roulait dans les couloirs.
— Vous savez, m’a-t-elle dit, il ne s’est pas remis de l’avoir perdue dans cet accident. Il pensait qu’il aurait dû mourir et partir avec elle. Finalement, ça fait des années qu’il part, et c’est long, triste. Oui : terriblement triste.
J’ai dit que je comprenais, que nous connaissions tous les deux Félix Cruz, d’une façon différente, mais que cela ne changeait rien à l’amour que nous lui portions.
Au mot « amour », l’infirmière a baissé les yeux un instant, les a relevés.
— Vous aimez le football ? ai-je demandé.
Elle m’a dit qu’elle n’y connaissait rien, mais alors rien du tout.
— Je vous emmènerai voir un match, si vous voulez.
À la fin, l’infirmière m’a avoué qu’elle savait où elle était enterrée parce que, une fois par an, elle emmenait Cruz se recueillir sur sa tombe.
— Ce n’est pas très loin d’ici… Si vous voulez, je vous donne l’adresse.
Elle a griffonné quelques mots sur un morceau de papier, me l’a tendu puis nous nous sommes séparés.
— J’ai du travail. Très heureuse d’avoir fait votre connaissance, monsieur Lou.
Nous nous sommes serré la main, et j’ai dit au revoir à Félix Cruz. Les pâtes refroidissaient dans l’assiette. Cruz ne détachait pas son regard de l’écran que traversait comme une furie une petite souris survitaminée.

Le cimetière était à quelques kilomètres seulement de la résidence, et par curiosité, j’ai décidé de m’y rendre.
Il était vaste, et j’ai mis quelques minutes pour trouver la bonne allée, la bonne tombe. J’ai regardé la stèle et j’ai eu une drôle d’impression, vraiment étrange : celle de voir Cruz enterré ici alors que je l’avais rencontré vivant là-bas.
J’ai lu la plaque, et un long frisson m’a parcouru : « Ici repose la jambe gauche de Félix Cruz, avant-centre de l’équipe nationale de football du Mexique, née le 27 juillet 1956, arrachée à la vie le 9 août 1978. »
Il n’y avait rien d’autre, fleurs ou inscriptions. J’ai détourné les yeux. L’endroit était désert et silencieux.
On n’entendait que le bruit sourd et lointain d’un ballon que se disputaient, quelque part, deux gamins.

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Michèle Dross · il y a
Un excellent texte. Merci.
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Fanfan Gauthey · il y a
Ne suis pas du tout intéressée par le foot mais suis restée scotchée par la qualité du texte et la fin m'a prise par surprise tel un bon but
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Franicoli · il y a
Je vais plagier les rédacteurs précédents je n'aime pas le foot, j'ai failli abandonner la lecture de votre nouvelle
quand j'ai compris que c'était l'interview d'un footballeur mais, la qualité de l'écriture et déjà le suspens m'a donné envie de continuer ma lecture
et tant mieux j'ai pris un réel plaisir à vous lire.

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Guy Bellinger · il y a
Je fais moi aussi partie des indifférents au foot. En même temps je rejoins ceux de mon camp qui trouvent malgré tout cette nouvelle bien menée (les deux temporalités, les surprises : Lou pas journaliste, la personnalité de l'infirmière - et surtout bien sûr la chute, tout simplement brillante. Moralité : intéresser le lecteur avec ce qui ne l'intéresse pas au départ, constitue la preuve par neuf que vous êtes un écrivain de qualité.
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Claire Dévas · il y a
L'univers footeux me laisse de marbre mais bravo pour cette nouvelle tres humaine et bien menée !
Pour une rencontre dans les favélas :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-feu-follet-de-navotas

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Raymond Vert · il y a
Comme naïade, le foot pour moi c'est plutôt "footez moi la paix", mais votre texte m'a eu ! Une hola méritée !
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Ghost Buster · il y a
Bravo, c'est mérité :)
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Emma A · il y a
Félicitations !
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Rosine • · il y a
Et voilà le prix dans la poche ! Bravo à vous !

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