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A deux doigts près

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Une pièce, autour de la table, sept nains noirs. Sur la table, le corps sans vie de Blanche. Tous les yeux sont rivés sur Armand Leprince suite à la phrase qu'il vient de lancer : "L'assassin est dans ces murs... »
Alex Lapointe souriait de sa trouvaille devant son écran. Un sujet des plus ubuesques pour le concours qu’il organisait chaque année. La précédente édition : l’histoire d’un tueur à l’andouillette, un polar érotique avait été un succès.
Il n’écrivait plus depuis des mois. Il n’avait trouvé que ce subterfuge du concours afin d’exister. Car il était devenu transparent. Plus un seul roman depuis des mois. Les rumeurs les plus folles circulaient sur lui. Et pourtant aucune n’aurait pu soupçonner l’imaginable vérité.
Il se rendit au grenier. Il l’avait aménagé quand tout avait commencé. Comme chaque fois, Il regardait avec nostalgie l’ordinateur posé sur le bureau. Comment avait-il pu en arriver à cet acte extrême.
Alex s’approcha du lit. Il était là, maintenu par des sangles. Alex espérait encore le maintenir en vie. Pourtant Ivan BODIDID était en train de se laisser mourir et ainsi pouvoir retrouver sa liberté. Celle que lui avait volée Alex il y a maintenant sept ans.
Sept années pendant lesquelles, Alex avait séquestré Ivan dans ce grenier.
Alex se souvenait de ce soir où son destin avait basculé. Il sortait éméché d’une soirée. Il cherchait sa voiture sous la pluie, et fut accosté par un individu qui lui demanda sa route. Il voulait aller dans la ville où résidait Alex. Celui-ci lui demanda s’il savait conduire. Il lui répondit oui avec un fort accent. Alex, lui proposa de prendre le volant. C’était plus sage dans son état. Il lui indiquerait le chemin. En roulant, les deux hommes firent connaissance. Ivan confia qu’il était clandestin. Et que dans son pays, il était professeur de littérature et de français. Il écrivait même en français. Il proposa, à Alex, de lire ses textes. Dès les premières pages il fut subjugué. Ce qu’il avait entre les mains, était fabuleux comme jamais il n’aurait pu l’écrire. Lui qui après des études de médicine ratées, s’était reconverti dans le journalisme, incapable de terminer son roman depuis des années ! Une bouffée de jalousie monta en lui...
Quand soudain un choc violent, lourd, assourdissant, le sorti de ses sombres pensées. La voiture dérapait sur la chaussée détrempée. Un deuxième choc contre un arbre fut tout aussi brutal. Après quelques instants, il reprit ses esprits. Ivan était lui encore inconscient. Alex sortit de la voiture pour aller voir ce qu’ils avaient heurté sur la route. Il s’approcha d’une masse à terre, le corps d’une adolescente.
Il eut à cet instant l’idée qui allait changer sa vie. Il retourna à la voiture. Ivan était en train de reprendre ses esprits. Il prit sa place au volant. Par chance la voiture redémarra. Il expliqua à Ivan qu’il avait tué une jeune fille et qu’avec son statut de clandestin et lui avec son taux d’alcoolémie, la prison était assurée. D’où cette fuite et l’obligation de se faire discrets. Alex l’hébergerait chez lui. Cette nuit-là, Ivan et Alex scellaient un pacte qui changea leurs destins à jamais.
Le lendemain, Alex expliqua à Ivan que celui-ci allait devoir rester caché. Car les médias faisaient la une sur le drame et la police poursuivait ses recherches. Ivan effondré et tourmenté par la mort de l’adolescente, s’installa dans le grenier. Rongé par le remord et sa culpabilité, il se mit à l’écriture sous les conseils d’Alex afin d’exorciser ses démons. Il s’y jeta corps et âme, c’était sa pénitence pour entrevoir un jour la rédemption. Il en sortit un premier roman d’une intensité rare.
Alex envoya le manuscrit aux maisons d’édition sous son nom. Le succès fut immédiat. Et comme Ivan n’arrêtait pas d’écrire, les romans et l’argent se succédèrent. Alex usurpant à merveille le rôle d’écrivain.
Mais un jour, Ivan tomba sur un vieux carton caché dans le grenier. En l’ouvrant, il découvrit des thrillers d’auteurs aux noms inconnus pour lui tel que Thilliez, Scalese, Debien...soudain, il tomba sur un fait divers relaté dans un vieux journal, s’étant déroulé sept ans plutôt : une jeune adolescente fauchée par une voiture, miraculeusement sauvée par un mystérieux inconnu ayant pratiqué les premiers soins et alerter les secours. La réalité fut brutale pour lui.
Il se souvenait n’avoir jamais vu le corps de la fille, ni même lu les journaux. Il avait cru aveuglement Alex. Il l’avait piégé. Mais dans quel but ? Pourquoi ?
Son regard se posa sur l’ordinateur et les pages de manuscrit posées à côté qu’Alex allait venir chercher comme d’habitude C’est alors que tout le puzzle se mit en place. Alex lui volait ses écrits, sa vie, sa liberté depuis sept ans, le culpabilisant, le séquestrant mentalement par la peur et le remords.
Il pensa se sauver, dire la vérité mais qui allait le croire, lui le clandestin. Ivan voulait mettre fin à tout ça. II aurait sa vengeance. Et il allait frapper là où Alex aurait le plus mal. Il s’approcha du massicot, il mit d’abord sa main droite, les doigts à hauteur de la lame. Il appuya violement sur le manche de son autre main. Quatre doigts tombèrent à terre. Il hurla mais plaça son autre main avant que la douleur le submerge. Et se trancha ses autres doigts en abattant de nouveau la lame à l’aide de sa main atrophiée sanguinolente. Il tomba inconscient, sur le sol comme ses trois autres doigts.
Alex le trouva étendu dans une mare de sang. Il découvrit avec horreur les sept doigts tranchés qui avaient déjà pris une couleur noirâtre. Il pratiqua les premiers soins comme sept ans plutôt à la jeune fille mais cette fois- ci, il était impossible de prévenir les secours.
Il avait soigné Ivan. Mais celui-ci depuis son réveil, s’était retranché dans le mutisme. Il avait été obligé de le sangler sur le lit pour éviter une nouvelle tentative. Il le questionnait chaque jour depuis pour qu’il lui dicte la suite du manuscrit mais sans résultat.
Ivan venait de s’éteindre. Il s’était évadé de sa prison. Alex ramassa les feuilles du dernier manuscrit. L’idée était originale le mariage entre l’univers d’Agatha Christie et des frères Grimms. C’était brillant, mais inachevé hélas. C’est pourquoi il avait eu l’ingéniosité de proposer l’idée au concours.
Alex lisait la phrase "L'assassin est dans ces murs...". Elle résonnait étrangement en lui depuis la mort d’Ivan. Mais ici aucuns yeux n’étaient rivés sur lui pour l’accuser. Les sept doigts d’Ivan qu’il gardait dans un bocal sur son bureau le narguaient tel sept nains noirs. Comme s’ils pouvaient lui transmettre leur magie et leur inspiration. Mais en vain, la page blanche restait sans vie sur la table.

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