A court de souffle

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Je l’observe depuis un long moment déjà, peut-être une demi-heure, ou plus qui sait. Le temps qui passe semble ne pas exister tant je suis concentré sur mon sujet. J’avais pris un livre, au cas où, il est à côté de moi sur la serviette. Mais impossible de quitter les yeux de ce qui me fascine depuis un certain temps. Il faut dire qu’il n’en est pas à son coup d’essai, je sais qu’il s’entraine sur Marseille, mais je ne l’avais jamais vu à l’œuvre. Impressionnant. A couper le souffle. Tout est calme aujourd’hui et il fait une journée radieuse. L’air est chaud même si une fine brise rafraichit l’atmosphère. Un jour parfait pour se prélasser, pour laisser son esprit vagabonder, mais quelque chose m’en empêche. Ce quelque chose est là, en face de moi, et je le scrute avec attention malgré un contrejour violent. Je n’ai que cela à faire, je suis en vacances. Je continues à l’observer malgré ses disparitions, malgré ses absences, malgré ce qu’elles causent en moi comme sentiments, comme sensations : peur, angoisse, étouffement et presque une certaine colère. Je l’aime, je ne veux pas le perdre, pas maintenant, surtout pas maintenant. Est-ce cela la véritable raison de mon état ? Certes, lorsque je vois quelque chose c’est peu de choses. Je dois avouer que j’aperçois juste un dos, des jambes tronquées et quelques cheveux qui flottent...

Le voilà qui, une fois de plus, disparait de ma vue d’un simple coup de rein. Je ferme les yeux et prends inconsciemment une respiration profonde, comme à chaque fois. Je les rouvre sur un vide béant, un vide qui emplit mon cœur d’une légère peur, celle inconsciente de le perdre. C’est stupide. J’essaye de me changer les idées alors je saisis mon livre comme si j’allais le lire, comme si cette fois j’allais y parvenir. Je lis une ligne effectivement mais relève bien vite la tête en quête de quelques éclaboussures. Personne, évidemment, rien, il est trop tôt. J’essaye de reprendre ma lecture mais mon esprit ne me laisse pas faire. Je hausse la tête une fois de plus avant de décider de poser définitivement mon roman dans un soupir. Maintenant les mains sous mon menton et les coudes posés sur mes jambes, j’observe une fois de plus le grand azur et l’horizon en me demandant quand il va réapparaitre et en essayant de deviner de quel endroit il va surgir. Mais personne n’apparaît. Ma respiration s’accélère un peu dans un mélange d’angoisse naissante et de peur incontrôlée. Des idées bizarres commencent à me tourmenter : et s’il ne remontait pas, et si il lui arrive quelque chose. Je l’aime, je ne le supporterais pas. J’ai peur pour lui, pour moi, pour nous, pour cet enfant à naître. Il faut absolument que je me contrôle. Je sais que ce n’est pas la première fois qu’il fait cela mais à chaque fois je suffoque presque. J’ai beau dire à mon mental que tout va bien, il s’emballe inéluctablement.

Je réalise alors que je compte mentalement les secondes. Soixante douze...Soixante treize... Des secondes qui commencent à s’étirer comme des lames de fond et chacune d’entre elles me remmènent à ma condition d’observatrice, chacune d’entre elles me tirent vers le bas. J’essaye de faire abstraction, de regarder ailleurs mais mon regard revient toujours sur l’endroit où il a disparu, sur l’éventuel endroit où il pourrait réapparaitre. Alors je fais des conjectures sur la base des événements antérieurs, de ses précédentes disparitions. Je sens que l’air commence à me manquer. Il ne manque pas d’air, lui ! Me faire souffrir ainsi ! Je tente de me raisonner, de me convaincre que tout est normal. Ne l’ai-je pas vu procéder de la sorte depuis près d’une demi-heure ? Oui mais cette fois ci il semble que le temps de sa disparition est anormalement long. Est-ce ma sensation ou est-ce réel ? Tout ce que je sais c’est que j’ai maintenant du mal à respirer. Je sens mes poumons sortir de ma poitrine comme pour demander de l’aide. Pas un remous, pas un bruit, autre que celui de l’eau qui se brise sur les rochers à mes pieds. C’est pesant. Cette attente est réellement insupportable. Je vais le lui dire dés qu’il réapparaitra. Mais va-t-il réapparaitre ? Au plus profond de moi les chiffres continuent leur lente progression assassine. Quatre-vingt dix-sept...Quatre-vingt dix-huit... Toujours rien ni personne en vue. Je retiens difficilement de gros soupirs tout en essayant de penser à autre chose. Impossible. Je suffoque. Ca en est trop. Je vais lui demander de sortir de suite, immédiatement, je vais lui dire que c’est intenable. Je sais que c’est égoïste, il y prend tellement de plaisir mais je ne parviens pas à contenir ma souffrance. Cent dix huit... Cent dix neuf... Je suis en apnée totale. Je vais lui dire que... Au milieu d’un trou d’écume naissante, je vois sortir un tuba qui recrache son jet d’eau. Il est là à quelques mètres de moi! Dans un souffle récupéré mais un peu saccadé, je lui cris : « Vin...cent... sors de l’eau s’il te plaît! ». Il me fait signe qu’il m’a entendu et qu’il sort. Fini l’apnée pour aujourd’hui. Je respire ! Ouf !
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