A contretemps

il y a
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Bonjour à tous, Je vous remercie de lire mes histoires et je serais ravie d'avoir vos commentaires et retours, qui m'aideront je l'espère à m'améliorer pour mes prochains écrits. Bonne  [+]

18h23, quai de la ligne 6. Bercy.
Le métro arrive dans une minute. Peut-être que cette fois-ci Agathe arrivera à l’heure. Peut-être que la nounou ne lui lancera pas le regard qu’elle lui lance tous les soirs en réponse à son “désolée”, quand elle récupère le petit bonhomme qui l’accueille avec un “Maman” d’impatience.
Tous les soirs, la même chose. Le départ prévu à 17h55 se transforme en 18h05, le temps de terminer un mail, le temps de finir les tâches accumulées dans la journée, de faire patienter un client mécontent, de traiter une urgence qui ne l’est pas.
Toujours chargée comme une mule accompagnant un groupe de randonneurs dans les montagnes de l’Atlas, elle court pour rattraper le retard pris avant même son départ.
Elle court pour prendre de l’avance sur le retard qu’elle n’a pas encore, mais qu’elle aura, elle en est certaine.
Agathe a toujours l’impression d’être à contretemps. Elle marche trop vite, accélère le pas parce qu’elle se trouve trop lente.
Rendez-vous compte: si elle parvenait à marcher un peu plus vite sur chaque portion de son trajet du retour, elle pourrait gagner 72 secondes. 72 secondes qui lui permettraient d’arriver à temps pour prendre la rame d’avant, celle qu’elle rate toujours, même en bravant la foule qui la croise en sens inverse dans les escaliers.

Il est 18h23. Ni trop en retard, ni trop en avance. Sac à main et sac de sport à l’épaule, elle attend la rame de son troisième métro. Elle est presque sereine. Malgré la course quotidienne, elle prend le temps de lire.
43 secondes avant de prendre le métro, 118 secondes dans le wagon, le temps qu’elle parvienne à remonter le livre devant ses yeux malgré la proximité des autres voyageurs.
Les secondes de lecture s’additionnent et cela la ravit.
Elle a calculé et à cette allure elle devrait terminer son roman dans 247 jours.

Ce soir, elle en est page 122, le métro arrive dans 26 secondes.
Entre deux lignes, elle aime observer d’un œil distrait les autres passagers et imaginer leur vie.
Devant elle, une femme au teint diaphane semblable à une poupée de porcelaine. Ses yeux semblent peints à l’encre sur sa peau blanche. Elle doit passer des heures devant son miroir pour avoir un résultat aussi parfait. Elle est membre du Ballet du Bolchoï ou maquilleuse pour le cinéma, Agathe hésite.
A côté, un homme barbu, la cinquantaine. Il est plongé dans ses pensées, l’air triste. Il vient de perdre son travail. Encore une galère, et il va devoir l’annoncer à sa femme.
Un jeune homme aux cheveux gominés, une vieille dame à la barbe naissante à son bras. Le binôme est étonnant. Il doit accompagner sa grand-mère chez le médecin, c’est certain.
Devant, au bord du quai, un homme porte sur son dos un sac noir sur lequel est inscrit en rouge la devise de Paris "Fluctuat Nec Mergitur”.
Le métro arrive. Vite, elle veut finir son paragraphe.

Du wagon descendent une femme en robe rouge, un homme chauve avec des lunettes écaillées, des jumelles au même pull d’un bleu éclatant. Il y a trop de monde, elle n’a pas le temps de tous les détailler et encore moins de leur inventer une vie.
Elle monte rapidement dans le wagon, parvient à se caler, elle et ses sacs, dans l’espace restreint entre deux voyageurs. Les portes se referment.
Deux taches d’un bleu éclatant attirent son regard. Les jumelles qui descendaient une minutes plus tôt du wagon se trouvent juste à côté d’elle... c’est impossible !
L’homme au crâne dégarni est également là, avec ses mêmes lunettes écaillées. La femme à la robe rouge aussi. Elle n’en croit pas ses yeux.
Comment est-il possible qu’ils soient dans le même wagon alors qu’ils viennent d’en descendre quelques secondes auparavant ? Elle ne comprend pas.
Tout le monde a l’air de trouver ça normal...
Cela l’obsède, l’interroge durant les 137 secondes entre les stations Bercy et Daumesnil.
Puis la course contre le temps recommence. Il est 18h26 et peut-être que ce soir elle évitera le regard réprobateur de la nounou.
Elle en oublie les jumelles, le chauve et la femme en rouge.

23 heures et 57 minutes passent.
Bercy. Sur le quai de la ligne 6, il est 18h25.
Toujours chargée, toujours impatiente, elle lit la page 131 de son roman. Sa lecture avance.
Quand le métro arrive, elle referme son livre d’un geste sec.
Une foule descend de la rame, comme tous les soirs. Un homme brun, 35 ans, une balafre sur la joue, résultat d’une bagarre qui semble avoir mal tourné. Une grand-mère avec ses trois petits-enfants qui doivent rentrer du parc. Deux amies qui rient de leur dernière blague sans doute.
A son tour de monter. Vite, ça sonne ! Elle se retrouve collée contre les portes du métro, le front à quelques centimètres de la vitre. Dans le reflet, elle aperçoit une balafre, sur la joue du même homme qu’elle a vu quelques secondes plus tôt. Elle croise son regard.
Son souffle s’accélère...c’est impossible !
Elle commence à suffoquer. Elle ne peut avoir rêvé.
Derrière elle, elle entend deux femmes exploser de rire. Et des enfants demander : “Mamy, c’est quand qu’on arrive ?”.
Agathe a envie de crier mais n’en fait rien. Elle ne sait plus où regarder, son regard se perd. Elle ne veut plus entendre ces voix, ces rires...
À la station Daumesnil, les portent s’ouvrent. Elle se précipite, monte les marches d’un rythme saccadé. Arrivée à l’extérieur, le soleil la frappe de sa chaleur étouffante.
Elle cligne des yeux, le malaise la surprend. Elle manque d’air. Un homme lui attrape le bras : “ça va Madame?”
Elle le regarde d’un air hébété. Au bout de quelques secondes, qui lui paraissent une éternité, elle revient à la réalité et respire de nouveau.
Il est 18h31. Elle est en retard, et pas qu’un peu.
Immanquablement, la nounou lui lance le fameux regard qui lui donne envie de se cacher sous terre. Elle n’a pas la force de s’excuser.
Son fils la regarde, elle lui sourit.

Quelques heures plus tard, couchée dans son lit, Agathe contemple le plafond.
Elle espère que le petit carré de lumière qui s’échappe du volet lui donne des réponses. Mais rien ne vient. Pas l’ombre d’un début d’explication.
Son mari dort d’un sommeil paisible, sa respiration est régulière. Elle lui envie son calme. Elle ne lui a rien dit.

La semaine suivante ne l’aide pas davantage.
Chaque soir à la même heure - à une ou deux minute près - elle se retrouve à côté des voyageurs qu’elle vient tout juste de voir descendre.
Inlassablement elle revit chaque soir ce déjà-vu perpétuel. Et elle ne se l’explique pas.
Elle n’en parle à personne. Qui la croirait ?
Elle fait quelques recherches sur Internet. Rien. Elle trouve bien quelques articles écrits par quelques illuminés au sujet de chevauchements d’espace temps. Enfin, qui croirait à de telles inepties ?.
Il doit bien y avoir une explication rationnelle à ce qu’elle vit !

Le lendemain l’éloigne davantage d’une issue raisonnée à toute cette histoire.
18h17. Elle vient de finir la dernière page de son livre, enfin.
Le métro arrive, s’arrête et laisse s’échapper une foule de voyageurs impatients de rentrer chez eux.
Agathe monte dans le métro. Une femme est assise sur un strapontin. Elle porte le même manteau rouge que le sien. Autour de son cou une grosse écharpe en laine grise. Comme la sienne.
La femme lève ses yeux vers elle, et le temps s’arrête. Autour d’elle, le décor se fait moins précis, elle ne voit plus les autres voyageurs.
Seule la femme la regarde. Agathe connaît ces yeux, cette intensité dans le regard et cet air déterminé qui ne lâchera devant rien. La même intensité que lui renvoyait son miroir le matin, il n’y a pas si longtemps encore.
Assise sur ce strapontin, c’est son reflet qui lui fait face.

Station Daumesnil.
Agathe descend d’un pas assuré qu’elle pensait avoir perdu. Elle se retourne mais l’autre femme en rouge a disparu.
Elle accélère le rythme. Sa mission quotidienne n’est pas encore atteinte.
A son arrivée, la nounou lui lance un regard surpris. Son fils est heureux de la voir et son “Maman” enjoué la comble de bonheur.
Elle regarde sa montre, il est 18h17. Seulement.
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Fred Panassac · il y a
Agathe réussira-t-elle à remporter sa lutte contre le temps, dans ce métro parisien dont les couloirs sont si longs ?
Une histoire angoissante et bien menée.

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Adriele de Sury · il y a
Merci pour votre retour et ravie que mon histoire vous ait plu.
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Jeanne en B · il y a
Obsession du temps qui passe, une précision jusqu'à la seconde. Une histoire oppressante très bien rendue. Bravo
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Adriele de Sury · il y a
Un grand merci Jeanne pour votre retour, et ravie que mon histoire vous ait plu !

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