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À chacun sa justice...

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Jusyfa

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LAURÉAT
Sélection Public

C’était ma troisième cigarette de la matinée. De mon balcon, je regardai les gens pressés, aller à leurs occupations.
Il était dix heures ; dans cette rue en sens unique, au pied de mon immeuble, la circulation était dense. Le bâtiment en face de chez moi était en travaux ; de l’arrière d’un camion à l’arrêt, des poutres métalliques dépassaient et attendaient d’être déchargées.
Un cycliste roulait sur une des voies à contre-sens autorisées depuis peu en ville. À l’opposé, une voiture arrivait à vive allure. Entre les deux, une jeune personne traversait, son téléphone collé à l’oreille.
Surpris de voir une personne en vélo venir face à lui, l’automobiliste fit un écart, renversa le piéton et alla s’empaler sur les poutrelles : ils étaient deux dans l’habitacle.

Dans les journaux du lendemain, on pouvait lire que l’accident avait fait trois morts. Les pièces de métal du camion, avaient décapité le chauffeur ainsi que son épouse ; ils laissaient un fils de dix-huit ans.
Le piéton, un garçon de quinze ans dont l’article montrait la photo, décéda dans l’ambulance avant d’arriver à l’hôpital.
Une jeune femme conduisait le vélo et bien que son arrivée fut à l’origine du drame, elle n’avait rien à se reprocher : seul ce nouveau système de circulation pour les cyclistes était à critiquer.
Le journal ne donnait que son prénom, Clara, et soulignait l’état de choc qu’elle avait subi suite à l’accident ; ce jour-là, son casque et ses lunettes teintées, m’avaient empêché de voir son visage.

Courtier en assurance, ce genre de dossier difficile à gérer, tombait parfois sur mon bureau mais pour celui-ci, notre société n’était pas concernée.
Plus d’un an s’était écoulé et j’avais oublié ce drame particulier. Un jour, une jeune femme très belle vint me voir pour un nouveau contrat ; elle me dit avoir acquis un vélo électrique et vouloir une garantie appropriée à ce matériel cher et envié des voleurs : son assureur actuel refusait de la lui fournir.
Sur mon ordinateur, je complétai le contrat ; à la rubrique prénom j’inscrivis Clara, petit nom que venait de me donner la jolie demoiselle. Je lui demandai si d’autres raisons que celle invoquée ne l’avaient pas obligée à quitter son ancien courtier.
— Il y a environ quatorze mois, dit-elle, j’ai été impliquée dans un accident, bien que n’étant pas responsable, mon assureur m’en tint rigueur ; je roulais sur un contre-sens autorisé quand un automobiliste fut surpris de me voir arriver face à lui... L’accident avait fait trois morts !
Son prénom avait titillé ma mémoire et cette courte explication éclaira ma lanterne.
— C’était vous, le vélo ?!
— Vous ne voulez plus m’assurer ? dit-elle déçue.
Sa réaction me fit sourire, elle était charmante ; je lui affirmai que c’était un plaisir de l’avoir comme nouvelle cliente. Sans lui avouer que j’avais vu ce qui s’était passé ce jour-là, je lui demandai si psychologiquement cela n’avait pas été trop pénible car en lisant le journal, ajoutai-je, j’avais imaginé la détresse qui avait dû l’atteindre après l’accident.

Mon empathie l’avait touchée, Clara paraissait satisfaite de cette rencontre et moi, j’étais ravi de sa présence. Quelque chose s’était passé, j’avais envie de la retenir, de la revoir, je ne pouvais pas la laisser partir ainsi.
— J’ai terminé ma journée de travail, dis-je, permettez-moi de vous inviter, le petit troquet à côté de l’agence est fort sympathique.
À ma grande joie, elle accepta ma proposition. Ce fut le premier jour d’un amour naissant, le début d’un bonheur formidable.

La première fois qu’elle vint chez moi, sur le balcon elle eut un mouvement de recul : le drame restait ancré dans sa mémoire et sa douleur faisait peine à voir. Je me dis qu’avec le temps ce souvenir s’effacerait et, comme j’étais raide-dingue amoureux d’elle, j’allai tout entreprendre pour lui faire oublier cette sale histoire.
Notre mariage permit déjà un grand pas dans ce sens, et sous ses mains expertes de décoratrice, l’appartement devint un nid douillet où très vite, Clara retrouva son équilibre.

Elle avait ouvert une petite entreprise de décoration et s’était constituée une clientèle, modeste certes, mais le bouche-à-oreille lui permit de voir venir d’autres clients, disposés à pérenniser son activité. Un jour, parmi les nouveaux venus, Clara fut intriguée par une visite inhabituelle.
Il y eut d’abord cette grosse voiture, une Bentley gris foncé qui s’arrêta devant sa petite échoppe, puis un chauffeur en livrée en descendit et s’empressa d’enlever sa casquette, pour accompagner sa passagère jusqu’à la porte de la boutique.
La dame, de noir vêtue, d’une grande élégance, voulait refaire la décoration d’un pavillon acquis depuis peu en proche banlieue. Elle avait entendu vanter les qualités professionnelles de mon épouse et désirait lui confier le chantier. La cliente proposa à Clara, une concertation sur place avant de lui laisser le soin de réaliser les travaux.
Quelques jours plus tard, Clara était à pied d’œuvre ; l’habitation méritait d’être embellie, le chantier allait durer plusieurs semaines.
À l’extérieur, un homme jeune s’occupait des plantations, lui aussi allait en avoir pour un moment.

L’intérieur de la maison regorgeait de richesses, tableaux de maîtres, bronzes et meubles signés, des objets qui demandaient à être rehaussés par en embellissement du lieu où ils se trouvaient.
Clara, par probité, fit remarquer à la propriétaire que beaucoup trop de petites choses de valeur restaient à portée de main, et que parfois même son coffre-fort était entrouvert. Pour toute réponse, la dame la gratifia d’un sourire ambigu, comme si cela n’avait aucune importance.

Un matin, quand Clara arriva sur le chantier, le chauffeur lui remit les clés et un billet ; la maîtresse de maison l’informait qu’elle partait en voyage et que son chauffeur l’accompagnerait. La date de son retour n’étant pas prévue, elle lui laissait un chèque conséquent et précisait que les valeurs contenues dans le pavillon, étaient une garantie suffisante quant aux paiements des travaux qui allaient suivre. Aucune information qui aurait permis de les joindre n’était mentionnée !
Le soir, lorsque Clara m’annonça la nouvelle, nous mangions et je faillis m’étrangler : nous devenions les garants du pavillon et de son contenu ! Il nous était impossible de toucher la propriétaire ni de savoir, si une assurance avait été contractée... cette femme devait être folle !
Quand je lui fis part de mon sentiment, Clara me dit que la dame devait posséder une immense fortune et qu’elle avait l’air de se fiche éperdument, des biens laissés dans son pavillon.

Trois semaines s’étaient écoulées sans que Clara ait des nouvelles de sa cliente ; dans l’habitation, les travaux de décoration avançaient. Le jeune jardinier paysagiste continuait ses plantations, le parc prenait forme, l’ensemble de la propriété s’embellissait.

Ce jour-là, je disposai d’un peu de temps et j’étais allé retrouver Clara ; dans la maison, je fus impressionné par les richesses qu’elle contenait. Si des malfrats l’avaient appris, je crois qu’un nettoyage par le fond n’aurait pas tardé, c’était une orgie d’opulence et aucun gardien pour assurer la sécurité du site... Vraiment, cette femme était folle !
Un album de photos posé sur le coin d’une table, attira mon attention. La dame, seule sur un grand format, couvrait la seconde page ; sur la troisième, en vis-à-vis, un jeune garçon la regardait, une indéniable ressemblance les caractérisait.
Son visage me rappelait vaguement quelqu’un que j’avais dû connaître.

La quatrième semaine se terminait et depuis la veille, le jardinier n’était pas réapparu, il n’avait rien dit de cette absence. C’était la première fois et Clara ne savait que penser ; très vite nous sûmes pourquoi ce garçon avait disparu.
Le journal du dimanche annonçait la mort d’un jeune homme, jardinier paysagiste de son état, la photo ne laissait aucun doute.
À la lecture de l’article, le nom indiqué me frappa : il était identique à celui des deux personnes accidentées dans ma rue...
Le garçon avait été repêché dans la Seine et une forte meurtrissure à l’arrière du crâne laissait à penser qu’il avait été victime d’une agression.
Le lundi suivant, la dame en noir était de retour ; elle ne sembla pas affectée par la mort du jardinier et s’empressa de trouver un remplaçant auprès d’une agence d’intérim. Sa réaction sur l’assassinat du jeune garçon nous parut, à Clara et à moi, pour le moins choquante.

Le chantier terminé, j’étais venu aider mon épouse à débarrasser ; alors que je chargeai les caisses à outils et autres matériels dans le fourgon, le chauffeur de la Bentley vint me proposer son aide : je ne savais pas pourquoi mais cet homme m’inquiétait et je refusai poliment son offre.
Au moment de quitter définitivement le pavillon, je laissai à Clara le soin de ramener ma voiture tandis que moi, je prenais le véhicule chargé de l’outillage ; elle me dit de ne pas m’inquiéter, elle devait visiter un futur client et cela risquait de la retarder.
De retour chez nous, je laissai le fourgon au garage ; quand Clara rentra, je lui dis que le lendemain étant un dimanche, nous aurions bien le temps de ranger son contenu.

Quand ils nous réveillèrent, il était six heures. Le commissaire me montra un mandat de perquisition ; l’appartement, le local professionnel de Clara, les véhicules, tout fut visité. Une plainte avait été déposée par la dame en noir : le soir de notre départ, elle avait constaté que son coffre fort avait été vidé... selon ses dires, des liasses de billets et un coffret empli de bijoux de valeur, avaient disparu. D’après elle, le total devait friser le million d’euros...
Ils n’avaient rien trouvé car un événement avait fait que je m’attendais à cette situation... L’attitude qu’avait eu la dame à la disparition du paysagiste avait éveillé ma méfiance : je pressentais un sale coup. Chez elle, la photo du jeune homme m’avait intrigué ; en forçant ma mémoire, je me souvins qu’elle était identique à celle du gamin tué dans ma rue : ce jeune homme était son fils !
La suite des événement me donna raison : la dame avait à dessein engagé et fait assassiner le fils des deux personnes décapitées, responsables du décès de son enfant.

Fort de cette découverte et par prudence, en fin de chantier j’avais vérifié le contenu des caisses à outils dans le fourgon et dans l’une d’elles, j’avais trouvé l’argent et les bijoux.
Cela voulait dire que la dame préparait aussi des représailles contre Clara qui, malgré elle, avait été impliquée dans l’accident : cette fortune avait été placée là pour nous porter préjudice...
En quittant le pavillon j’avais compris que nous aurions très vite la visite de la police, il me fallait rapidement trouver une parade. Dans l’urgence, sur la route du retour, j’avais loué une chambre dans un motel, elle possédait un coffre privé dans lequel j’avais laissé le butin le temps de voir venir. Pour ne pas inquiéter Clara, je ne lui dis rien de tout cela.

Après la perquisition, quand les flics furent partis, en rangeant le désordre qu’ils avaient laissé dans son matériel de chantier, Clara s’aperçut qu’il manquait un gros marteau.
Il avait servi au meurtre du jardinier et fut retrouvé plus tard, maculé de sang, sous la roue de secours de la Bentley.
J’avais bien fait de refuser l’aide du chauffeur, je crois que pour faire accuser Clara, son intention était de laisser cette pièce à conviction avec le trésor dans le fourgon.
La recherche du butin n’ayant donné aucun résultats, la police refusa de croire au vol. Le sang sur le marteau retrouvé dans la Bentley était bien celui du jardinier, l’arme qui l’avait tué fit que la dame en noir et son chauffeur furent condamnés à passer plusieurs années en prison.

Et le trésor ? me direz-vous... Ce fut la première et la seule fois que je mentis à mon épouse.
Clara reste convaincue que j’ai gagné au Loto ! Elle ne fit pas de rapprochement avec l’argent de la dame en noir car cette dernière, ne connaissant pas le montant de sa fortune, s’était fourvoyée dans la somme volée : après la vente des bijoux, je me retrouvai avec presque deux millions d’euros !

Trois années se sont écoulées depuis la fin du procès. Aujourd’hui, nous habitons à San Siméon, au soleil de la Californie. Souvent, nous allons nous baigner dans le Pacifique, situé à quelques encablures de notre résidence.
Je sais, tout cela n’est pas très moral mais après tout, je n’ai tué personne ! Sans mettre Clara au courant, j’ai simplement fait comme la dame en noir... Après tout, à chacun sa justice !

PRIX

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Image de Daniel Grygiel Swistak
Daniel Grygiel Swistak · il y a
Une nouvelle foi j'ai aimé, voir sur mon site "L'IMAGE" merci
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Jusyfa · il y a
Déjà lu et relu avec plaisir, merci pour votre passage.
Si votre temps vous le permet :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-nuit-des-ombres
Merci.

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Aristide · il y a
Question subsidiaire... est-ce une histoire vraie ? Dans tous les cas félicitation !
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Jusyfa · il y a
C'est une fiction...que j'aurais apprécié de vivre... :-)
Merci pour votre lecture.

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JACB · il y a
Ravie pour vous Julien, ce n'est que justice !
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Jusyfa · il y a
Celle que vous exprimez et pourtant parfois controversée... Merci pour votre passage JACB, au plaisir d'un nouvel echange sur nos lignes.
Julien.

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Sam Desmanges · il y a
Bravissimo ! ;)
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Jusyfa · il y a
Merci Sam !
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Mélodie du cœur · il y a
Avec un peu de retard Julien, mais je tenais à vous féliciter pour ce titre de lauréat. C'est amplement mérité surtout sur une nouvelle d'aussi grande qualité. Je suis contente pour vous Julien. Encore félicitations.
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Jusyfa · il y a
Mille mercis Mélodie, votre passage sur ma page m'est toujours très agréable, je vous souhaite une très belle soirée.
Julien.

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Mélodie du cœur · il y a
Belle soirée à vous aussi Julien.
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Plume Le chat · il y a
J'aime l'injuste justice !
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Jusyfa · il y a
Bien trouvé! Merci Plume Le chat.
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Maria Dafonte · il y a
Vraiment sympa belle plume bravo !
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Jusyfa · il y a
Merci Maria, à bientôt de vous lire.
Julien.

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Tasnim Taha · il y a
Félicitations Julien !
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Jusyfa · il y a
Un grand merci Tasnim, désolé pour ma réponse tardive.
Julien.

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MissFree · il y a
Bravo Julien !
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Jusyfa · il y a
Un grand merci Miss,vous êtes partie prenante de ce succès, sans lecteurs rien n'est possible.
Julien.

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