7h43, café de la gare

il y a
4 min
2 387
lectures
323
Finaliste
Public

Alors il prit sa plus belle feuille, la bleue, celle qu'il n'employait que les jours de nuit sans lune. En guise de craie, un bout d'étoile, tombé un soir de pluie de ses yeux si forts. Sa main  [+]

Image de Eté 2016
Le temps de regarder sa montre, elle est déjà partie. Quelle étrange créature. Luc n'est pas de ceux que l'on bouscule mais ce petit bout de femme l'avait jeté sur la grève des rêves en fuite, ceux que l'on voudrait tant se rappeler mais qui nous jouent des tours. Elle s'invite dans sa tête, entre l'express de sept heures quarante-trois et celui du café de la gare, qu'il prend toujours sans sucre.
Il engage ses pas dans son sillage, celui de « Paris » qu'elle laisse flotter derrière elle. À dessein ? Des cheveux de pailles, dorés comme les plaines de la Beauce, un blouson de cuir. Un jean... usé ? Il ne sait plus. La foule des gens en marche vers l'inutile lui barre la route de ses yeux qu'il devine d’azur. Ou turquoise parce qu'il aimerait qu'il en soit ainsi. Elle marche... Il la suit.
Emma s'arrête, se retourne. A-t-elle oublié quelque chose? Étrange cette sensation... elle vérifie ses poches... son portable, ses clés avec son porte-clefs siffleur à accrocher aux têtes vides... dans l'autre, des chewing-gum chlorophylés, un ticket de ciné orné d'un numéro de téléphone qu'elle jettera un jour... son sac au bras, non... tout est là, à sa place. Alors pourquoi cette impression de manque, d'oubli ? Déjà ce matin, en quittant son petit trois pièces, elle s'est retrouvée à penser ainsi à ce qui n'est pas là. Elle balaie d'un regard la marée en gris, ces impers qui se reflètent au ciel... Une course de nuages pris dans le vent. Tiens, un regard levé parmi tous ces chasseurs de poussière. Elle l'a déjà vu ce regard, dans la voiture de seconde, destination grisaille. Elle le croise souvent, en fait, ces derniers jours... Un regard d'embrun, de houle, de ceux qui sont en voyage avant d'avoir pris place dans le train...
Luc semble lui aussi avoir oublié quelque chose... Il hésite même à avancer. Des épaules le bousculent, le pressent. Une vieille dame armée de son parapluie l'a de peu éborgné. Elle marmonne un vague « pardon », disparaît déjà dans le flot grouillant. Il semble perdu mais, soudain, la jeune femme lui sourit avant de se diriger vers le petit café, place de la gare. Trente minutes, juste le temps de réveiller ses pensées avant d'affronter le courant... Elle lui a souri, mais peut être que non. Son imagination, fertile, escroque son envie. Est-ce un signe le café de la gare ? Il en pousse la porte à son tour, la repère tout de suite, hésite et finit par s’asseoir deux tables plus loin. Il y a là tous les habitués, ceux des matins chagrins, boulot à reculons. Le petit blanc avant la chaîne, en main tremblante. Toujours les mêmes, aux mêmes places, comme à la cantine. L’homme au journal, celui qui commente l’actualité pour lui tout seul, le verbe haut et le doigt levé. Prédicateur, accusateur, témoin du quotidien, sauveur du monde. Mais duquel ?
Et puis les amoureux du fond, le regard en attente, les mains qui recherchent l’autre. Sans trop de mots, juste en envie.
Il se sent bête tout à coup, se projette vingt ans plus tôt. La Fac, les copains, Lucie... Il commande son petit noir habituel, elle a demandé un thé. Elle a quitté son cuir, il garde son blouson, prêt à partir ? Elle joue avec son portable, qu’elle tapote d’un doigt expert. Il l’observe en douce, la trouve belle. Oh, pas cette beauté glacée des magazines papiers qui s’étalent, non. Une beauté simple et sans fard, une touche de poussière d’étoile pour souligner ce qui brille déjà. Et puis elle a ce geste incroyable de la main. Celui qui remonte cette mèche de blé doré venu masquer l'azur de son regard troublant. Son index roule et déroule à l'infini le ruban flamboyant de ses cheveux et ses lèvres dessinent alors cette moue d’enfance, à peine esquissée mais qu’il n’oubliera plus. Curieux, il suit le chemin de ses yeux et se rend compte soudain qu’elle l’observe « à travers » le miroir de la grande salle...
Emma sourit, elle veut croire qu’il l’a suivie dans ce café, place de la gare. Il a le même regard qu’Eric. Ce regard qui peut te mettre au ciel et l'instant d'après te piétiner au trottoir... Elle reprend son téléphone, hésite... Non, elle ne peut se résoudre à effacer ses derniers messages ; ce serait rompre le dernier lien existant entre son ex et elle. Elle les relit, elle les connait par cœur... « La vie sans toi, c'est pas la vie.. ». « On se voit, demain ?’ », « Ciné-resto, mardi, vingt heures... ». Oui... et pourtant...
Elle relève la tête et observe, pensive, l’homme du café. Il se dégage de lui une certaine chaleur. Elle sent son sourire facile, prêt à s'exposer, un sourire qui étend au bout des phrases des froissures de coton. Elle imagine sa voix, douce et chaude à entendre. Une voix à s'envelopper, comme ces voix qui rassurent par temps d'orage... L'horizon comme abandonné, les éclairs brisent le ciel de partout. Le tonnerre vrille à ses oreilles sous ses mains serrées. Elle tremble, il fait sombre et lourd... et cette voix qui arrive sans tapage, « n'aie pas peur, je suis là...»
Elle se recroqueville contre cette voix, y loge sa tête, s'y frotte la joue, la passe sur sa peau, sous sa peau tout du long. Elle a envie de la serrer, de la fondre en elle. Elle se redresse, boit une gorgée de thé. Il est presque froid, elle chasse un frisson au bout de ses doigts...
Luc n’ose plus la regarder maintenant. Son esprit vagabonde entre son train qu’il vient de rater et les yeux de la belle dont il sait maintenant le pouvoir. Oh, cette tristesse fugitive qu’il a pu lire l’espace d’un court instant dans l’azur de ses prunelles. Était-ce un message, lui était-il adressé ? Qu’a-t-elle perdu qu’il ne saurait lui donner, qu’il aimerait lui offrir ?
Lui parler devient une évidence. Il se retourne à nouveau. Elle a pris sa tasse à deux mains, y cherche un peu de chaleur qu’elle ne trouve pas, frissonne. Est-ce le signal qu’il attendait ? Il se lève, ne sait pas encore ce qu’il va lui dire, mais se dirige vers elle d’un pas assuré.
Elle le voit et sait déjà qu’il vient pour elle. Son visage s’éclaire.
Et il y a cette porte qui s’ouvre, un courant d’air glacé et ce grand type qui entrent. Il tient par la main une fillette, qui se précipite aussitôt vers la jeune femme.
— Maman !
Elle se retourne, c’est fini, il ne la verra plus. Sans s’arrêter, il se dirige vers la sortie, s’arrête au comptoir et jette plus qu’il ne pose l’argent pour le café. Sans attendre la monnaie, il sort.
La gosse saute au cou de sa mère qui part d’un grand éclat de rire, le grand type la prend dans ses bras à son tour. Sur le trottoir, il pleut de plus belle. Luc relève le col de son blouson, regarde sa montre. Le prochain train part dans vingt minutes. Il se retourne, tente de voir à l’intérieur du café. Ils sont assis tous les trois et semblent heureux. Il se sent un peu bête, seul sous la pluie. Le hall de la gare l’appelle, il court....
— C’était qui ?
— Pardon ?
La jeune femme regarde son frère, elle semble ne pas comprendre.
— Le type qui vient de sortir...
Elle détourne les yeux, hésite et regarde à travers les vitres du bar cette silhouette qui disparaît sous la pluie.
— Je ne sais pas, pourquoi dis tu ça ?
— Je ne sais pas, j’avais l’impression que vous vous connaissiez...

323

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Jane comme J...

Jak Baron

Londres
4 avril 189...
Que le diable emporte ce Jack l’éventreur ! Ses sanglants exploits envahissent toutes les gazettes de Londres. Mon enquête détaillée sur les prêteurs sur gage de... [+]