6h18-6h55

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Conteuse nomade qui s’emerveille à regarder le monde qui se cache derrière le quotidien et sillonne la vie à la recherche de sa magie  [+]

6h18 ce matin-là. Il attendait le bus dans le froid. Encapuchonné dans son duffle-coat noir et tenant un mug de thé bien chaud qui collait à ses gants, il se réjouissait de sa journée à venir.

6h19 et toujours pas de bus. Normal : il était prévu pour 6h23. Le soleil n’était pas encore levé. Une jeune femme arrivait tranquillement avec son sac à main et son sac à trucs qui débordait de tas de trucs parce qu’en fait un sac à main ça ne suffit pas. On croit que la miniaturisation a tué les trucs mais pas du tout ! Ce n’est pas parce que vous avez un téléphone-lampe torche-walkman qui tient dans votre main que vous n’avez plus d’autres besoins. Au contraire : il vous faut pleins de trucs en plus.

Il en était là dans ces réflexions quand sa montre marqua 6h23. Ça y est : le moment fatidique. Il leva les yeux vers la route. Il voyait les voitures qui s’avançaient tout phares allumés mais toujours pas de bus à l’horizon. Il sentit sa main qui serait plus fort sur le mug, une petite boule qui commençait à se former dans son ventre et ses yeux de plus en plus attirés par les lumières de la route. Il guettait, tous ses sens en éveil. Le bus allait-il arriver ? Serait-il à l’heure pour son train de 6h53 ? Comme c’était excitant ! Il adorait ça.

6h26. Ah lala, c’était de plus en plus serré. Il sentait de petites goutes de sueurs perler sur sa nuque. Trois autres personnes attendaient avec lui à l’arrêt. Ils les voyaient tendus comme des arcs. Certains faisaient comme si de rien n’était mais il pouvait entendre leurs dents qui se serraient. Il s’imprégnait de leur tension. Que c’était bon ! Il se sentait vivre pleinement, intensément.

6h28. Le bus arrive à l’arrêt. Fin de l’attente. Il monte à bord, toujours en tension mais sent progressivement une douce chaleur l’envahir. La sérénité reprend le dessus. La gare TGV est en vue. Mais tout espoir n’est pas perdu ! Le TGV c’est tellement inattendu ! Peut-être aurait-il la chance de vivre une vraie belle attente sur ce trajet. Son meilleur souvenir restait cette collision avec un sanglier un peu après Saint-Pierre-des-Corps. Trois heures de retard dans un wagon sans chauffage. Quelle expérience ! Rien n’avait été comparable jusque-là. Les incendies, incidents techniques et autres grèves n’avaient jamais réussi à lui procurer une attente si vraie, si riche.

C’est qu’il avait une sacrée expérience ! 30 ans de RER B, 5 ans de TGV hebdomadaire, 20 ans de queues aux caisses des magasins et autres accueils des administrations. Il en avait vécu des choses... Aujourd’hui, il se prévalait d’être un véritable attendeur. Un attendeur exceptionnel même. Il frôlait le hors-catégorie. Il avait aiguisé ses sens tout entiers pour cette activité. Il savait préparer l’attente, pratiquer l’attente et même parler de l’attente. Son dernier essai : « Du type d’attente à l’heure du digital » était un vrai best-seller. Il y décrivait l’évolution de la pratique de l’attente et catégorisait les différents types d’attentes.

De fait, seul le débutant attendait de la même manière à la cafétéria et dans la salle d’attente du médecin. C’était une erreur classique. Au même titre que l’on devait distinguer le vrai attendeur du simple attentiste. L’attentiste était totalement passif, voire soumis à l’acte d’attente. L’attendeur, lui, en faisait une véritable expérience, une rencontre inédite avec le réel. Certains mêmes parvenaient à en faire une expérience esthétique. Lui n’avait pas choisi cette voie. Il se situait plutôt dans l’approche de la transmission. Faire découvrir et donner goût à la pratique de l’attente dans son entièreté.

Il était très demandé. Ses conférences remportaient un franc succès. Sa dernière intitulée « comment attendre la réponse à un email envoyé à des collègues » lui avait valu d’être invité sur les plateaux de télévision. Il faut dire qu’il touchait là un problème d’une grande gravité. Combien d’hommes et de femmes étaient confrontés jour après jour à cette attente sans savoir comment lui faire face ? Le désarroi vécus par certains les poussaient aux pires extrémités. Certains se mettaient à renvoyer des emails tous les jours, puis toutes les heures. D’autres en venaient à prendre leur téléphone voire à passer une tête dans le bureau du collègue destinataire. Quelle tristesse ! Tout cela alors qu’il aurait été si simple d’attendre. Alors patiemment, il expliquait comment faire, comment devenir un bon attendeur.

On l’interrogeait parfois sur ses attentes préférées. Il était partagé. D’abord parce que chaque attente est unique, même si des constantes existent. Ensuite parce que les choses avaient évolué avec le temps. Plus jeune, évidemment, son attente préférée était le 24 décembre et l’arrivée du Père Noël. C’est là qu’il avait découvert sa vocation. Très tôt il avait présenté des dispositions à l’attente. Ses parents lui rappelaient souvent qu’il s’installait 2 jours avant Noël à la fenêtre de l’appartement, sur sa chaise, pour scruter la rue et le ciel en attendant le Père Noël. Au fil des années, en constatant son talent, ses parents lui avaient proposé quelques accessoires pour mieux pratiquer. Armé d’une paire de jumelles et d’un grand bol de lait au chocolat, il restait des heures à attendre. En grandissant, il avait affûté ses techniques. Lors de l’attente des résultats du bac, certains camarades lui avaient même demandé des tuyaux. Ses goûts avaient alors naturellement évolué. La vie aussi avait évolué. Les moments et lieux d’attente avaient changé. Aujourd’hui on n’attendait moins aux caisses des supermarchés mais beaucoup plus le livreur Amazon. Il s’était donc adapté. Oh, il y avait des immuables ! C’était toujours avec beaucoup de nostalgie qu’il retrouvait la salle d’attente de son médecin. Ces deux heures d’attente minimum, malgré Doctolib, c’était comme sa madeleine de Proust à lui. Cela lui rappelait l’enfance et le bon vieux temps, comme un réconfort en ces temps de mutations.

Il lui arrivait encore d’être surpris, pris au dépourvu de l’attente. Comme cette fois où il était monté dans un RER B après un incident technique. L’attente s’était entamée sur le quai. L’arrivée du RER l’avait naturellement amené à relâcher la pression. Quelle ne fût pas sa joie lorsqu’il découvrit que non seulement le RER avançait très lentement (un grand classique dans ce type d’attente) mais surtout qu’il changeait de destination à chaque station. Une annonce de destination Massy-Palaiseau puis une annonce Antony puis Bourg-la-Reine. Que cela lui avait plu ! A l’écoute des moindres changements, son attention dédiée à l’annonce prochaine, il avait vécu cette attente comme une parenthèse magique inédite. Quand il avait témoigné de cette expérience après coup, ses collègues lui avaient confirmé que ce type de vécu était extrêmement rare et renouvelait fondamentalement les théories du genre.

Il y avait encore tant à découvrir et à pratiquer. D’aucuns lui disaient qu’il n’avait pas d’avenir. Lors d’un débat à l’issue d’une de ses conférences intitulées « De l’attente contre toute attente » (sa meilleure, indubitablement), il avait été interpellé avec vigueur par un concepteur de logiciel : « vous êtes une espèce en voie de disparition » lui avait-il dit. « Bientôt grâce à la machine nous n’attendrons plus : nous aurons tout, tout de suite ». Bien sûr cela l’avait secoué. Sur le coup, il n’avait pas su quoi répondre. Il ne pouvait s’imaginer vivre dans un monde sans attente. Et puis, une illumination s’était faite en lui. Il avait regardé l’homme droit dans les yeux et lui avait dit : « je n’en attends pas moins de vous ». La salle avait ri et lui était reparti convaincu qu’il avait encore de beaux jours devant lui.

6h55. Le TGV n’était toujours pas là. Il faisait froid. De l’air froid s’échappait de sa bouche à chaque respiration. Les bouts de ses orteils commençaient à durcir dans sa chaussure. Les voyageurs autour de lui arpentaient le quai en enfonçant les talons dans le sol. La machine à café recrachait les pièces de monnaie sans vouloir donner de café. Une annonce. 20 minutes de retard. Il soupira de contentement et se frotta ses mains gantées. La journée s’annonçait décidemment très bonne.
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