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Le ouikènde dernier, mon homme de ma vie à moi que j'aime de tout mon coeur, s'est résolu d'un seul coup à teinter la super chouette commode en bois brut qu'il avait récupérée d'un client divorcé qui vidait sa baraque, écoeuré, et ne voulait plus rien savoir de sa vie d'avant. Top moumoute la commode ! On était ben contents ! Il l'a démontée, remontée, et elle trône depuis quelques semaines dans notre salon et s'est tellement vite remplie qu'on se demande bien comment on a pu faire sans, avant.

C'est un sacré beau meuble, un bon mètre quatre-vingts de large pour, à la louche, une jambe d'Hémi de haut et un bras de profondeur ; deux séries côte à côte de trois grands tiroirs et deux petits, du contenant et de l'allure.

Seulement dans une maison avec deux enfants à mains rarement propres, à chaussures traînant ici et là y compris n'importe où si c'est pas malheureux, un chat maniaque du grattage de caisse doté de coussinets certes antidérapants mais perpétuellement moites qui trimballent des graviers blancs partout à sa suite, et un chien acrobate à poils blancs durs, un meuble en bois clair non verni c'est même pas la peine d'y penser, autant jeter tout de suite.

L'homme avait donc acheté tout bien ce qu'il fallait il y a quelque temps : un gros pinceau large, un petit pinceau râblé, de la belle teinture chêne foncé, pour mettre par-dessus un vernis satiné acrylique sans odeur, du qui résiste aux chaussures, aux tasses de chocolat avec une paille qui goutte, aux vases renversés par une course-poursuite à huit pattes et deux queues, aux petits accidents de la vie domestique. Restait plus qu'à trouver surtout le temps et aussi un petit peu faut pas se leurrer le courage de s'y coller, lui ou moi.

Quand même... Malgré la mention "sans odeur", il était méfiant, l'homme. Alors comme il faisait tellement beau, il a préféré oeuvrer en extérieur pour ne pas asphyxier tout son petit monde, surtout que la nôtre grande zouzou nous fait de l'asthme de temps à autre. Il s'est donc escrimé à sortir le catafalque sur la terrasse, devant le d'vant de la maison, et il a fait sa teinture, cependant que, crevée vu que j'avais repris le boulot et pas lui, j'allais me siester avec des grosses boules quies au plus près des tympans. J'avais pris cette précaution à cause qu'on a dans le voisinage, malheureusement imprécisément situé, un fâcheux qui joue périodiquement de la guitare électrique avec ampli le samedi après-midi. Fâcheux est un bien faible mot, mais je n'avais pas l'âme guillerette, à la veille de voir la vague Sarko s'abattre sur la France, et me sentais point prête à moucharder à la police municipale. Une couche, deux couches, on laisse sécher. Bon, ça me laissait un peu de temps tout ça, et j'escomptais qu'entre deux, il vienne me rejoindre dans la nôtre, de couche, mon viking.

Quand je me suis réveillée deux bonnes heures et demie plus tard, émergeant difficilement de mon lit douillet et sa couette essentielle, seule, c'était Guernica (1) au rez-de-chaussée. J'avais bien vaguement entendu des bruits un chouia pénibles à travers mes limbes (2) de conscience perdue entre sommeil et veille, mais j'avais voué le fâcheux susnommé aux gémonies, m'étais tournée de l'autre côté en grommelant et marre.

Lorsque j'ai fini par ôter mes protections auditives, quelle ne fut pas ma surprise de constater que ces mêmes bruits qui ne m'avaient atteinte que tamisés, étouffés, méconnaissables, émanaient de mon doux époux rugissant... Mathilde hélée par ses efforts répétés et sortie plus tôt que de coutume de son lit lui parlait de la mi-escalier et il lui répondait, le souffle court, de m'aller quérir au plus vite because le meuble il allait tout se péter la goule dans pas longtemps. Je n'attendis pas la remontée de la messagère. J'enfilai mon futal et même pas de chaussons ce qui dénote chez moi une pression confinant au stress intense, et dévalai les deux étages qui nous séparaient, l'homme de ma vie, ouvrieux, et moi, ensuquée.

Je trouvai mon chéri tout rouge de rage autant que de fatigue, coincé dans l'encadrement de la porte, le vestibule jonché du contenu d'une bonne partie des dix tiroirs de la commode (ah mais c'est vrai tiens, on ne l'avait pas vidée... ca fait lourd...), laquelle n'avait plus du tout la jolie forme de parallèlépipède rectangle que je lui connaissais, ou alors avec une méchante distorsion sur le côté... à bien y regarder, sur les côtés...

"Mais bordel qu'est-ce que tu foutais ? ca fait un quart d'heure que je gueule !"

Pas moyen d'y couper, j'ai posé la question qui dans ce genre de situations déclenche les foudres :

"mais qu'est ce qui s'est passé ?"

avec le regard effaré qui allait bien avec je présume, parce que ça a eu l'effet prévu, il était tout colère.

"Merde ça se voit, non ? (si...) Cette conne de commode est en train de se casser la gueule de partout ! quand je l'ai rebasculée à l'intérieur elle est partie en cacahuète le dos s'est tout barré, les escargots ont explosé, je sais même pas comment on va faire pour la rentrer, putain elle est foutue ! il a fallu que je reste là à tenir les morceaux entre eux sinon elle aurait explosé ! bordel j'ai pas arrêté de t'appeler pour que tu viennes m'aider !"

Moi devant une telle avalanche de gros mots, je me suis fait toute petite et j'ai prestement réprimé le fou-rire qui ourdissait un complot dans mon arrière-gueule quand je me figurais mon chéri d'amour coincé dans l'entrée pendant une demi-heure à soutenir le meuble branlant en hurlant exaspéré pour que je vinsse lui prêter main forte, alors que moi je ronflais peinardement et sans aucun remords en m'enfonçant plus loin les bouchons d'oreilles. J'ai perçu instantanément avec cette féminine intuition qui me caractérise sans faillir jamais, que l'humour de la situation ne lui serait pas immédiatement accessible...

Avec beaucoup de sérieux et de docilité, j'ai attrapé l'autre bout de la commode, on a tiré, poussé quand il a voulu, vissé quand il a fallu, et on a réussi à la remettre à sa place.

Epilogue :
Les deux coups de vernis acrylique sans odeur ont été donnés à l'intérieur...

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