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5 - MORTELS PASSAGES

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Zutalor!

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Le lendemain du départ de Feng, Auguste, par l’intermédiaire d’un ministre de ses obligés, reçut chez lui la visite d’un spécialiste qui enleva tous les micros laissés par son hôte. Bien entendu, les Chinois avaient été consultés avant l’intervention ; ils ne firent aucune difficulté ni aucun commentaire quand le matériel, de fabrication nord-coréenne, leur fut rendu.



Désormais considéré comme un ami sûr par les Chinois — tellement « sûr » à leurs yeux qu’à plusieurs reprises ils tentèrent sans succès d’en faire un agent double —, Auguste vit par la suite ses affaires tellement prospérer qu’au bout de quelques années les membres encore vivants de la famille Ebrar-Messaivau s'étaient habitués à vivre dans l'opulence. Persuadés qu’ils étaient nés sous une bonne étoile, certains oublièrent que, parfois, la fortune connait des revers, et que les bonnes étoiles peuvent aussi se mettre à pâlir. Ce qui ne manqua pas de se produire.
Un jour d'un rude hiver, le train Paris-Pékin à bord duquel Huguette et Auguste avaient pris place dérailla sur un pont mal entretenu enjambant l'estuaire d'un cours d'eau qui se jetait dans le Lac Baïkal. Quand le convoi tomba dans le lac, une tempête de neige terrible sévissait. Poussée par des vents violents et accompagnée d'un froid glacial, elle retarda l’arrivée des secours. Parvenus sur les lieux seulement deux jours après l’accident, les sauveteurs ne retrouvèrent que des cadavres, congelés pour la plupart, et durent même se battre contre des loups affamés.
Les opérations d'identifications des corps s’étalèrent sur plusieurs semaines si bien que les restes d'Huguette et Auguste ne purent être rapatriés qu’au début du printemps. Compte tenu de la présence de personnalités officielles — notamment celle du secrétaire d'Etat aux Energies Fossiles, énergies en faveur desquelles Auguste avait tant œuvré —, c’est en grandes pompes qu’on organisa les funérailles du couple. Avant de raconter le déroulement de la cérémonie, à ce stade du récit, il semble nécessaire de passer en revue les membres de la famille présents aux obsèques.
Du côté d'Auguste, l'ancien veuf sans descendance arrivé à Bourg des années plus tôt tel un Tintin orphelin avec, pour tout viatique, son seul sac de marin sur le dos, la chose était simple : il n’y avait personne.
Côté Huguette en revanche, les troupes étaient fournies : outre Eugène et Marie, co-fondateurs de la dynastie Messaiveau et tous deux presque nonagénaires, on remarquait, assises sur la première rangée de bancs disposés face aux cercueils, leurs deux nièces.
A la droite du vieil Eugène, resplendissait Violette. Un corps de chasseresse. Immobile, le dos droit, elle dégageait une animalité inconsciente propre à troubler tous les mâles, depuis les pubères jusqu'aux vieillards cacochymes. Un caractère, avait-on prédit d'elle dès sa plus tendre enfance. Impétueuse et volontaire, elle avait coupé tout lien avec ses parents quelques jours après l’obtention de son baccalauréat. Son départ, annoncé après coup à sa mère dans une lettre qui ne dépassait pas trois lignes, avait rendu celle-ci folle de chagrin, et son père, Jules, ivre de rage, une rage si extrême qu'elle l'entraîna dans une polyrupture d’anévrisme fatale.



Autant la personnalité de Violette attirait le regard, autant l’aspect de sa sœur aînée, Geneviève, incitait à le détourner : son nez rappelait le bec d'un rapace et, quand elle parlait à quelqu'un, sa façon de tourner sans cesse la tête de droite à gauche, comme si elle tentait, imitant la chouette, de dépasser les quatre-vingt-dix degrés de rotation autorisés aux humains, mettait mal à l'aise. Ajouté à ces disgrâces, son corps était maigre, et son esprit si peu pétillant que son entourage la surnommait "la veuve Cardinal sans Cliquot".


Endimanchée dans une cape noire semblant sortir tout droit d’un vestiaire de sorcières anorexiques, la veuve était entourée de ses trois fils, Robert, Henri et François — trois jeunes freluquets respectivement âgés de vingt-et-un, dix-neuf et dix-sept ans. Leur père, royaliste et catholique convaincu, leur avait donné des prénoms de rois de France, le choix de ceux-ci étant un moindre mal puisque le grand-père Jules, fervent républicain borné, n’aurait pas accepté qu’un seul de ses petits fils se fût appelé Louis.
Ces garçons, tiraillés entre deux éducations, ne présentaient apparemment aucun stigmate provenant d’un abus de catéchisme quel qu'il soit. Pour l’instant, ils n’avaient d’yeux que pour leur tante Violette, réapparue le matin même insolemment vêtue de blanc de la tête aux pieds. Elle arborait un port de reine qui impressionnait.

(A suivre...)

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Diamantina Richard · il y a
Triste qu'Huguette et Auguste soient morts, mais l'histoire est passionnante ;-) hehe
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Zutalor! · il y a
"Hé, hé"... Comme vous dites... ;o)
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Brocéliande · il y a
Bien sûr que j'aime ..;et "les sorcières anorexiques " ..je les vois ...trop bien !
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Stéphanie Paris · il y a
J'aime beaucoup le feuilleton !
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Zutalor! · il y a
Ah, la "feuilletonnite...
Moi aussi ! ;-)

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Brune Hilde · il y a
De mieux en mieux!
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Brune Hilde · il y a
et la suite alors zutalor?
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Zutalor! · il y a
Juste en-dessous, Brune, ma très chère camarade...
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Cannelle · il y a
Je dis comme Sylvie. J'aime pas voir mourir les z'éros dans les premiers chapitres
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Zutalor! · il y a
Ben, je suis désolé mais... Sans te commander réfère-toi au titre et attends-toi non pas au pire mais à des rebondissements dans cette déveine...
:0)

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Sylvie Loy · il y a
Arf t'as osé faire mourir Auguste et Huguette ?!
T'as oublié comme on peut s'attacher aux personnages ?! On est sensibles nous M'sieur L'Auteur.
Bon, je t'excuse. On a un nouveau personnage sympa : Violette.
Il s'en passe des choses dans les enterrements hein...

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Le Hussard de Hombourg · il y a
Je continue à me délecter de cette saga jubilatoire et ô combien intelligemment déconnante.
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André Page · il y a
Toujours de l'humour même dans les enterrements, bravo Zutalor! ! :)
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Zutalor! · il y a
Surtout dans les enterrements, André... (en mode "caché", bien sûr...)
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Ganga · il y a
Ah, Violette...
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Ganga · il y a
J'adore, je l'ai beaucoup écoutée dans ma voiture à Joburg, cette chanson me donne la chair de poule. Trop bon London Grammar! Merci de me l'avoir remis en tête!
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Marie · il y a
Quelle saga ! Je m'étais habituée à Huguette et Auguste... Mais les deux soeurs annoncent une suite vénéneuse sans doute ? Demain, demain seulement, comme pour le chocolat, pas tout d'un coup !
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Zutalor! · il y a
Sans doute, sans doute...
Voyons, le 6 est prêt, mais le 7 est encore sur le feu... ;O)

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