48 h chrono ( Annie 2)

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Petits textes sans prétention, chroniques d'instants de vie, pour ne pas les oublie  [+]

Elle était allongée sur sa banquette.
Un drap recouvrait une partie de son corps, laissant apparaître une robe orientale d'un orange vif qui tranchait avec sa peau brune et au décolleté brodé de fils dorés. Ses cheveux décoiffés, brillants, entouraient sa gorge.
Je souris devant ce tableau, Elle seule pouvait se permettre une telle tenue, rester belle quelles que soient les circonstances.Elle en avait le droit, qui trouverait à y redire ?
Elle sent que je me penche vers elle bien plus qu'elle ne m'entend, toujours aux aguets elle ouvre les yeux, je la serre fort sans un mot.
_ Ah tu es venue ma sœur, merci. Comment tu vas ? Vas y assied toi. Moi je suis là, crispée, tendue, je souris, les yeux humides.
_Karima, vas y fais nous un café, et personne il rentre, je suis avec mon infirmière !
Elle avait donné ses directives qui ne laissaient aucun doute quant à leur exécution. Sa sœur pose dans la minute le Thermos de café, le Thermos de thé, les dattes et ressort, nous laissant à cette intimité exigée, nécessaire.
Elle s'allume une cigarette et m'en propose une; j'ai un moment d’hésitation devant lequel elle me rétorque : « vas y on peut fumer dedans maintenant. » Nos regards se croisent enfin.
D'un mouvement de tête elle désigne le fond de sa cuisine, le fond de sa pièce à vivre, le fond de sa douleur. Des packs d'eau minérale, de boissons, de lait remplissent cet espace. Plus de lit médicalisé, plus de fauteuil, plus de lève malade désormais. Les gamelles, les plats, la vaisselle des grandes occasions sont de sortie; ceux que toute famille Maghrébine stocke pour les mariages ou les enterrements.
_Comment tu vas, toi ?
_Moi ça va Hamdoullah, tu me connais j'ai la tête sur les épaules, c'est pour les garçons les pauvres, ils ont du mal. Et la petite aussi mais ça va elle comprend ce qui se passe.
Sa voix est plus grave, éraillée, le ton lent. Je l'observe sans vraiment la voir, évitant son regard, essayant de garder une contenance, muselant les émotions qui ne demandent qu'à s'exprimer, comme si elles en avaient le droit. Je leur interdis l’accès à mes yeux. Je reste concentrée sur ce qu'elle veut bien me dire, me raconter.
_Voila, qu'est ce que tu veux faire ? C'est comme ça, mektoub. Excuse moi je suis un peu fracassée on s'est couché à cinq heure du matin, tu sais entre les gens qui viennent manger et tout, et après j'ai parlé avec mes fils. Mais les médecins ils vont prendre cher je te le dis, pour l'instant on fait ce qu'il faut jusqu'à la semaine prochaine, après on va au bled. Quand je reviens je m'occupe d'eux ! J'aurais besoin de toi. Et ta fille ça va ? Elle accouche bientôt non ? Wallah je voulais pas te déranger pendant ton travail, mais tu fais partie de la famille il fallait que tu saches. Les garçons à chaque fois ils me demandent de tes nouvelles, pourquoi tu viens plus, ça fait longtemps.
La sonnerie de son téléphone m'offre un sursis. _Ah c'est Roselyne, excuse moi Sabrina, je lui répond, la pauvre tous les jours elle m'appelle pour demander des nouvelles.
Je la regarde se lever, déambuler dans ce lieu sans vie, dans le noir. Il est 15h, nous sommes le 2 juillet, mais il fait sombre, les volets sont fermés, la fumée de nos clopes se mêle et nous enveloppe, nous protège ; un brouillard qui dissimule le chagrin, la peine, la douleur, l’incompréhension face aux événements.
_Passe le bonjour à Roselyne.
_Roselyne y a Sabrina qui te passe le bonjour. Oui elle est là bien sur, elle est venue la pauvre. Tu sais combien elle l'aimait.
Ma gorge se serre à me faire mal.
Roselyne, son ex belle sœur depuis trente ans, m'avait gentiment reçu en Avril. Annie voulait se changer les idées, profitant de l'absence du petit. Les injections de toxine botulique visant à réduire ses spasmes nécessitaient une semaine d'hospitalisation. On avait pris la route officiellement pour voir Roselyne, officieusement pour aller faire tinter les jetons et voir les lumières clignoter.
Annie ne s'aventurait pas dans les casinos de la côte, de Cannes à Menton elle risquait d'y rencontrer du monde. On était parti, Thelma et Louise direction Nîmes et le casino voisin. J’étais sa caution, sa couverture auprès de ses fils. Ma seule exigence était de savoir ce qu'elle attendait de moi.
_ A partir de quel montant je dois te dire stop Annie ?
_Ah non ! Tu me laisses jouer, tu m’arrête pas. Jamais tu fais ça, ça me gâche le plaisir. Je sais ce que je fais.
_Tu es sure ?
_Oui toi juste tu conduis moi je me sens pas.
_Ok, on y va alors.
On avait joué, on avait gagné, on avait rejoué, on avait perdu. Je m’étais amusée, elle, voulait gagner. On ne gagne pas au casino.
Au retour, j'avais compris qu'elle avait joué ses économies, et mis ce qui lui restait de babioles « chez ma tante » comme on dit, pour finir le mois. Ça m'avait fait peur, je m’étais un peu éloignée, je m'en voulais.
Annie avait compris et accepté cette distance.

Sabrina, l'autre, la petite, rentre accompagnée de sa cousine, et se jette dans mes bras. Nos maigreurs s'entrechoquent, nos bras font le tour l'une de l'autre, sa tête trouve place au creux de mon cou, coincée par la mienne.Nos corps se balancent doucement, dans cet archaïque mouvement qui cherche le réconfort.
_Pourquoi tu viens plus? ça fait longtemps! Mamie elle t'a appelé plusieurs fois, tu rappelles pas. Tu nous aimes plus?
Je la détache de moi, je la regarde, sa petite tête de moineau au regard perçant et interrogatif attend, exige une réponse. Je lui souris.
_Non Sabribri, je peux pas arrêter de vous aimer, c'est pas possible.
_Alors quoi c'est le travail ?
_ En partie ; je ne suis plus dans le quartier, je travaille ailleurs plus loin, et c'est difficile de venir. Mais c'est surtout que je ne suis pas très bien en ce moment, et quand je suis comme ça, je m'enferme dans ma bulle.Tu comprends ma jolie ?
_Ah c'est comme Mamie alors ! Des fois elle va pas bien alors elle coupe le téléphone et elle veut voir personne. Ok je comprend.
Elle se blotti de nouveau dans mes bras._Tu sais Nasro il est mort.
_Oui je sais poussin.
_Mais là il est au paradis et il a pas mal.
_Oui.
_Mamie tu as deux euros ? On va acheter des Mister Frizz ?
_Attend Sabribri, je suis au téléphone.
Sa cousine dont j'avais oublié la présence, nous observait en retrait, je leur file les pièces espérant quelques minutes de réconfort pour ces gamines, puisse le glaçon sucré adoucir leur journée, anesthésier leur chagrin.
Annie raccroche et revient vers moi.
_Ehhh les pauvres elles aussi elles sont choquées t'as vu. Depuis Vendredi dernier ça n’arrête pas, tout le quartier est venu. Dimanche t'aurais vu, on a servi cinq cent repas. On a bloqué toute la rue, des tables de chez moi jusqu'à en bas ! tous le jeunes sont venus pour aider à servir ! t'as vu tout ce qu'il y a là ? c'est tout les gens qui ont ramené , wallah c'est gentil. Farid le boucher il m'a donné les moutons, le pauvre il est gentil il m'a dit « c'est Saddaqa pour ton fils Annie ». Je suis contente j'ai fais les choses en grand pour mon Fils.
Saddaqa, cette offrande que l'on fait et qui peut prendre différents sens : acte de charité pour certains,achat d'une place au paradis pour d'autres.
Saddaqa c'est un sourire, du temps, de l'investissement à défaut d'argent, enfin dans les textes c'est ainsi.
_C'est normal Annie ! Tu as toujours été là pour tout le quartier, les gens te le rende. Les gens t'aiment.
_Tu restes avec nous ? Ce soir on fait encore un repas.
_Non Annie. Depuis vendredi ta maison est pleine. Les gens vont continuer à venir. Dans quelques semaines, dans quelques mois, quand ta maison sera vide, moi je serais là. Là tu n'as pas besoin.
_J'aurais jamais du accepter l’opération ! J'ai cru bien faire, pour ses pieds t'as vu ? Je me suis dis comme ça il est confortable, ses pieds ils trainent pas quand il sera dans la voiture ! Tu l'as vu ? Elle est dehors, le pauvre même pas il est monté dedans, maintenant elle est là et pourquoi ?! Enfin qu'est ce tu veux c'est le bon Dieu qui a voulu. J'ai dis à ses frères ne pleurez pas, le bon Dieu il l'a repris un Vendredi après midi quand les anges remontent au ciel, alors c'est sur il est au paradis ! Hamdoullah.
Je l'écoute me servir cet ensemble de phrases plaquées mêlant croyance et superstition pour trouver un ancrage dans ce réel dramatique. Un discours inquiétant de détachement.
Moi je ne suis plus en état de quoique ce soit, je fouille, je creuse, je cherche dans ce qu'il me reste d’énergie pour garder un visage impassible. J’attends. Je l'attend.
_T'as vu l’opération j’étais pas très chaude pour la faire, mon cœur il m'a dit non, mais comme on a vu le docteur et tout, il avait dit c'est mieux pour Lui. Et moi, je leur ai servi mon Fils sur un plateau comme un agneau, ils se sont amusés dessus t'as vu ? Un coups les injections de botox, ça marche pas ! Après l’opération pour les tendons, résultat ? mon Fils il est resté sur la table, et regarde sa chambre maintenant elle est vide. Voila ce que j'ai gagné.
_Désolée Annie, je suis tellement désolée. Tu m'avais demandé mon avis sur l'intervention et je t'ai dis de faire confiance au chirurgien ! Je ne sais pas quoi te dire. Je suis désolée.
Une intervention si banale, une intervention de confort pour corriger l’équinisme de ses pieds se soldait par un drame. Tout était bon, radios pulmonaires, bilan sanguin et pourtant.
_Mais non ma sœur, attend tu n'y est pour rien ! C'est moi qui a décidé. Au contraire merci d'avoir été là et tout. Tu sais le pire ? C'est qu'ils m'ont dit tout va bien il est en salle de réveil, revenez dans deux heures. Quand je reviens, ils me disent qu'il y a eu une complication je sais pas quoi, il a fait une embolie pulmonaire. Ils m'ont fait comme pour son coma ! Je leur laisse mon fils vivant ils me le rendent paralysé. Six ans après je le relaisse vivant, ils me le rendent mort.Tu sais que le 23 c'est son anniversaire, il va faire 20 ans, enfin au passé maintenant.
_ Oui Annie je sais.
Il devenait son Ederlezi, son agneau de la Saint-Georges.
Nos larmes se mêlent à la fumée de nos cigarettes, aucun réconfort, aucune échappatoire. On est juste là, sonnées, silencieuses. Que dire, quoi faire, comment trouver l’énergie pour l'aider quand elle s'effondrera. Car elle va s'effondrer. Le choc, la colère, l'imminence de l'enterrement de son Fils au bled, la tiennent pour l'instant.
_Et ta fille alors tu m'as pas dit, wallah j'ai la tête à l'envers, elle accouche bientôt non ? C’était pour début juillet non ?
_Elle va bien.
L’hésitation ou la gêne dans ma voix ne lui échappent pas.
_Elle a accouché ! Quand ?
_Dans la nuit de Dimanche. Quand tu m'as téléphoné Samedi, elle était en travail.
_ Ah oui je comprend maintenant ! Félicitations ma sœur c'est bien. Ne lui dis pas pour Nasro, tu sais ça fait tourner le lait, laisse la dans son moment à elle. C'est la vie, un ange qui part, un qui arrive. Allah ibarek.

Allah ibarek, Dieu Bénisse. En effet, qu'Il Bénisse et se dépêche de soulager un peu ici bas.
Dieu, je ne lui parle plus trop, je suis en colère ou déçue ?
Il aurait pu l’épargner. Il aurait pu attendre que le petit fasse un tour dans la voiture des Zandjikapés. Il aurait pu lui laisser fêter ses vingt ans. Il aurait pu laisser un peu de répit à mon Amie. Il aurait pu.Il aurait Du nous laisser du temps. Le temps de vivre les événements comme ils doivent l’être !
Le « Je comprend » d'Annie exprimait le chaos du week-end. 48h Chrono durant lesquels l’ascenseur émotionnel a fait des aller retour à grande vitesse marquant l’arrêt à certains étages.
Étouffer mon inquiétude.
Rassurer la petite durant les contractions.
Espérer une délivrance plus rapide que la mienne vingt deux ans plus tôt.
Admirer son endurance.
Regretter ce remplacement du Samedi pour dépanner un collègue.
Recevoir l'appel d'Annie pour m'annoncer la terrible nouvelle.
Devoir assurer la tournée et faire bonne figure.
Pleurer entre deux patients.
Attendre, attendre mon moment de bonheur à venir.
Mentir à mon amie, prétexter une charge de travail.
Différer cet instant ou je serais confrontée à son drame.
Choisir de vivre pleinement, égoïstement mon passage de mère à grand mère.
La laisser à sa douloureuse perte.
Faire un choix pesant de culpabilité, compartimenter.
Choisir la lâcheté pour ne pas exploser en vol.
D'abord accueillir la vie.

_Et la petite elle va bien ?
_Oui Annie, elle est magnifique, le portrait de Dodo ! Quand tu reviendras du bled, quand tu seras plus tranquille, je te l’amènerai.
_Oui ça me fera plaisir.

Oui ma sœur ça te fera plaisir. Ça me fera du bien. Je l’espère.

Quarante huit heures durant lesquelles la vie exprimait sa violence...




























































































































































































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Medulla Oblongata · il y a
Magnifique tout simplement. Tout superlatif est superflu, c'est la vie tout simplement, sublime et terrible.
Sans voix à nouveau, devant votre humanité et votre talent pour la mettre en mots.

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El bathoul · il y a
Mille mercis, le reste vous le savez cher vous !!
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Nualmel · il y a
Je me souviens comme le premier texte sur Annie m'avait cueillie. Celui-ci avec son ascenseur émotionnel m'émeut tout autant. On n'oublie pas Annie et son fils. Pas besoin de relire l'histoire d'Annie pour lire la suite.
Cela fait quelques mois déjà. J'espère qu'elle a toujours autant de force de vie. On sent ton amitié pour elle. Tes mots transcrivent les émotions. Merci Sabrina.

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El bathoul · il y a
Avec retard mais sincérité je te remercie pour ton passage et l'accueil de cet épisode de la vie d'Annie. Avec Pascal Depresle, vous avez été réceptifs au premier jet la racontant, et grâce à votre intervention le diamant a pu briller. Je ne l'oublie pas ...
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Praxitèle · il y a
Dieu, qu'elle est attachante cette femme et son quartier de soleil, malgré cette douleur terrible, cette déchirure si profonde...
Et vos mots la rendent pourtant toujours aussi vivante El bathoul !
Derrière la porte du désert, la chaleur inonde les murs de chaux...

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El bathoul · il y a
Et bien plus... sa vie, son parcours nous met face à un réel terrible et on ne peut que l'accompagner.merci pour la lecture et mes excuses pour le retard.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Le cycle de la vie est tel que la vie vient , part et revient dans un mouvement qu'il est difficile de comprendre . Choisir la vie c'est choisir le renouveau et espérer quand le fardeau des douleurs devient insupportable .
Merci pour ce texte .

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El bathoul · il y a
Merci à vous et mes excuses pour le retard, entrés différentes obligations, le temps vient à manquer.
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Dranem · il y a
La vie et et rien d'autre... en 48 h chrono !
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El bathoul · il y a
Je dis toujours à mes patients, lorsqu'un soin est douloureux, vous avez mal je suis désolée mais vous êtes vivant ! Peu réconfortant mais pourtant vrai...
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Fred Panassac · il y a
Un 2eme épisode tout aussi émouvant que le premier, bravo El Bathoul !
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El bathoul · il y a
Merci Fred pour votre visite. La bienveillance de vos commentaires ne s’émousse pas tout autant que la qualité de vos écrits. Bon Dimanche.
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Fredo la douleur · il y a
Extrêmement touchant ! Votre nouvelle est chargée d'émotion. Difficile d'y rester insensible. Merci d'avoir partagé cette tranche de vie avec nous.
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El bathoul · il y a
Merci pour le temps accordé à cette femme, à sa vie. Si vous la découvrez à peine, je vous invite peut être à la lire pour mieux la connaitre.
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Fredo la douleur · il y a
Avec un grand plaisir.
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El bathoul · il y a
Merci pour elle et au plaisir de vous lire également.
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El bathoul · il y a
Moi aussi...Merci pour elle de revenir la lire, je ne sais plus si vous l'aviez découvert l'an dernier.
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Arnaud JOMAIN · il y a
El bathoul, je vous prie de m'excuser, j'ai la gorge serré et les doigts crispés.... et puis il pleut sur mes joues!... je ne puis rien rajouter.
Arno

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El bathoul · il y a
Au détour d'une lecture récente, je reviens rarement sur mes textes, je découvre votre commentaire et honteuse de ce retard, je vous prie d'accepter mes excuses comme mes remerciements pour votre passage sur cette suite de la vie d'Annie et votre émotion exprimée.
Mille mercis.

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Utilisateur désactivé · il y a
Triste et beau à la fois. On tait parfois nos douleurs, on fait silence pour accueillir la vie dans la joie, alors que le coeur est si triste.
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El bathoul · il y a
Choix douloureux, dilemme, la vie est ainsi faite. Merci pour votre lecture et commentaire.

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