327 pas

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Ecrire et dessiner, voilà ce qui occupe mon temps libre depuis quelques années. Partager mes BD et nouvelles, depuis 2016 sur Shortédition, est un plaisir. Vous lire en est un aussi. 2017  [+]

Image de Eté 2016
J'ai sept ans, je suis un grand ! Je vais à l'école de Lalande, au cour préparatoire de madame Pralong. Depuis la rentrée, je reviens tout seul chez mamie. J'ai pas besoin qu'on vienne me chercher comme les petits de la maternelle !
L’année dernière, un peu avant les grandes vacances, mamie m'a montré le chemin que je devrai suivre. Elle n'habite pas très loin de l'école, mais il faut faire attention de ne pas se tromper !

— Il ne faudrait pas louper une rue ou se faire renverser en traversant la grande route ! m'a averti mamie.

Il faut être un grand comme moi pour suivre le chemin sans se tromper, sinon c'est pas possible de rentrer tout seul !
Il est cinq heures, l'école est finie, j'ai salué tous mes copains, tous ceux que les parents viennent encore chercher, ceux qui sont encore petits. Je suis seul maintenant sur le trottoir devant l'école avec mon cartable sur le dos.

— Il est presque plus gros et plus lourd que toi avec tout ce que tu dois emmener à l’école ! L’instituteur n'a pas beaucoup pitié de vous, mes pauvres petits ! a dit mamie en prenant un air triste.

Je suis malin ! J'ai eu une super idée pour ne pas me tromper de route ! La dernière fois que nous avons repéré le parcours avec Mamie, j'ai compté mes pas ! Il y en a exactement 327 entre l'école et la maison de mamie.

— Tu sais compter jusqu’à 327 ? m’a demandé mamie.

Bien sûr, je sais même compter jusqu’à un million, si je veux ! Je suis un grand ! En plus, j'ai retenu le nombre de pas jusqu’au carrefour et jusqu’au passage piéton pour traverser la grande route !
Il est cinq heures, il faut y aller, mamie m'attend pour le goûter. Je commence à compter...1, 2, 3... 27, 28, 29, j'arrive au premier carrefour ! Je tourne à droite en restant sur le même trottoir, facile ! Il ne me reste plus qu'à continuer tout droit jusqu'à 163 où je serai, pile, devant le passage piéton.
Mais il y a un problème entre 137 et 148 ! Je dois passer devant la maison de la sorcière... Enfin, c'est ce que les copains disent.

— Il va passer devant la maison de la sorcière ! Ahah ! Elle va l’attraper et le bouffer tout cru pour son goûter !

Je sais pas si c'est une vraie sorcière, mais elle est toujours habillée en noir avec un châle sur la tête. Elle est très vieille, elle doit avoir au moins deux cents ans, si c'est pas plus ! Elle est toute ridée, toute courbée, toute petite, toute ratatinée avec de longs poils blancs qui poussent sur son menton. Elle ne nous répond jamais quand on lui dit bonjour ! Moi, ce qui m'inquiète le plus, ce n'est pas la sorcière, c'est son chien ! Il est énorme ! Quand il me voit, il saute sur le grillage et aboie fort avec sa gueule pleine de bave ! Beurk !

— Surtout tu ne traverses pas la grande route ! Il y plus à craindre des voitures que du chien ! Il ne peut rien te faire, le grillage l'en empêche ! N'aies pas peur ! m'a dit Mamie.

Mais j'ai pas peur du chien ! Je suis un grand maintenant ! Il faut que je passe... On croit toujours qu'il n'est pas là, mais il déboule comme par magie ! Normal c’est le chien d’une sorcière !
Je prends mon souffle et je ferme les yeux. Comme ça, je ne le vois pas s'il fonce sur le grillage. C'est un peu comme s'il n'était pas là, comme s'il n'existait pas... Je compte : 137, 138, 139, j'entends un bruit, je fonce ! 140, 141, 142, 143 je l'entends grogner ! 144, 145, il arrive, il est tout près ! 146, 147, il saute sur le grillage en gueulant... mais je suis passé ! J'ouvre les yeux, je suis sauvé ! Je continue d'avancer en comptant et je m'arrête à 163, je tourne sur la gauche et comme prévu, le passage piéton est bien là.

— Tu regardes à gauche, puis à droite et s'il n'y a pas de voiture, tu traverses ! a dit mamie.

Alors, je regarde à gauche puis à droite... Puis à nouveau à gauche puis à droite, on est jamais trop prudent ! J'aperçois une fourgonnette, mais elle est encore loin, alors j'hésite... Elle s'approche, alors j'attends qu'elle passe. J'ai bien fait, parce qu'elle ne s'arrête pas au passage piéton pour me laisser passer ! Chauffard !
Comme elle est passée, je regarde à gauche puis à droite... personne... Je cours ! Deuxième obstacle franchi mon Général ! Je me détends un peu, j'ai fait la moitié de chemin ! 164, 165,..., 207, 208, 209, j'arrive devant la menuiserie de monsieur Bessac. J'entends la scie. La lame vibre si fort qu'on ne voit plus ses dents. Malgré son expérience, monsieur Bessac s'est fait prendre plusieurs fois. En guise de salut, il me fait un signe de la main droite où il manque deux doigts. Ce que j'aime le plus, c'est l'odeur du bois coupé et de la résine. J'inspire le plus fort possible jusqu'à ne plus pouvoir.
Je continue, 210, 211,..., 293, 294 ! J'arrive devant la maison de madame Couzi. C'est un repère de plus, je dois prendre la prochaine à droite. Je marque une pause, j'ai quelque chose à faire ! Quelque chose que je fais depuis toujours, même quand j'étais petit et que mamie m'accompagnait encore : je ne peux pas repartir sans avoir trouvé Caroline, la vieille tortue ! Elle se cache dans le jardin de Madame Couzi... Je la cherche... Je la trouve ! Je suis bien content, je peux reprendre ma route.
325, 326 et 327 ! Je suis arrivé ! La porte de la maison est grande ouverte, mamie me fait un grand sourire, je sens qu'elle est rassurée. Ça sent bon le gâteau au yaourt...


En ce matin de novembre 2015, je passe devant l'école de Lalande et m'arrête exactement à l'endroit où je commençais à compter. La petite école n'a pas beaucoup changé. La clôture et la cabane à charbon qui la séparait de l'école maternelle ont disparu, ainsi que la haie, frontière naturelle entre la cour des grands et celle des petits. La rue est vide et je me prends à rêver. Je me retrouve à sept ans et commence à compter en marchant...
La maison de la sorcière est toujours là... sans la sorcière bien sûr. Cette pauvre madame Dumoustier, qui était déjà très âgée à l'époque, avait abandonné le monde des vivants depuis longtemps. On l'avait affublé injustement de ce sobriquet parce qu'elle ne s'habillait plus que de noir depuis son veuvage. Bien loin d'être méchante, elle ne répondait pas à nos « bonjour ! » parce qu'elle était sourde comme un pot. Un chien se jette sur le grillage. La surprise dissipée, j'en déduis que la descendance du molosse de mon enfance est assurée. Il a bien travaillé, le bougre !
Le passage piéton allonge ses longues bandes blanches comme une invitation à la traversée. Dans mes yeux d'adulte, la grande route me paraît beaucoup plus étroite ! Je regarde à droite puis à gauche et traverse. Une fourgonnette approche au loin, mais j'ai appris depuis longtemps à apprécier les distances.
Me voilà devant la menuiserie. La scie ne chante plus. Elle ne dévore plus rien, ni les planches, ni les doigts de monsieur Bessac. Le portail est fermé, les herbes folles mangent la cour et le lierre galope sur les tuiles. La maison est abandonnée...
Je poursuis ma route et rejoins la maison de Madame Couzi. Une grande palissade en béton me bouche le paysage. Les nouveaux propriétaires ont sans doute voulu se protéger de la civilisation. Je me plais à croire que le jardin fleuri existe toujours derrière ce mur. Peut-être que Caroline, la tortue sans âge, continue à traîner sa carapace de gauche à droite au gré de ses envies...
Mon estomac se serre. J'arrive devant la maison de mamie, la porte est fermée. Mamie est partie depuis longtemps vers un monde que j'espère meilleur. Mes parents ont vendu la maison depuis longtemps, à contre cœur, mais il fallait s'y résoudre... Je ne peux rester planté là, les nouveaux propriétaires vont finir par s'inquiéter de ma présence. Pourtant, je suis sûr que si je pousse la grille du portail et si je fais le tour de la maison, je vais la trouver assise sur son banc, ma mamie, à l'ombre du figuier, occupée à quelques travaux de couture. Elle m'attend pour goûter, elle est inquiète, il ne faut pas que je traîne. En me voyant, elle affichera un large sourire et me prendra dans ses bras puissants de femme de la campagne. Elle me pressera fort contre sa poitrine en m'embrassant. Je fermerai les yeux et m'enivrerai de son parfum de savon de Marseille. Elle me dira « Salut pitchoun ! As-tu passé une bonne journée ? » et je lui répondrai « Oui mamie, j'ai faim ! »

Je reprends ma route, je ne compte plus mes pas...

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Simon · il y a
Beau texte. Très bien écrit
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Francine Lambert · il y a
Belle évocation, comme un arrêt sur image, d'un moment heureux lié à l'enfance : des petits riens, anodins en apparence, parsèment votre récit de sensibilité, par touches successives . . . j'aime beaucoup ! Et si vous le souhaitez je vous donne R.D.V. sur ma page pour y découvrir "Un bon plan" , pour la Saint Valentin . . .
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Jojo · il y a
Le texte bien décrit nous fait plonger dans le Coeur du sujet....Très émouvant j'ai beaucoup apprécié
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Jean-Luc Ithié · il y a
Merci beaucoup Jojo !
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Fred Panassac · il y a
Le temps d'une lecture, le temps est suspendu ! Merci pour ces parfums d enfance. Vous avez mon vote.
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Jean-Luc Ithié · il y a
Merci Fred pour ce commentaire qui me touche. et merci pour le vote !
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Sobier · il y a
Belle histoire. Nostalgie quand tu nous tiens.... Je vote !
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Bisaigue12 · il y a
Quelle chance d'avoir vécu ça et de s'en souvenir, une merveille.
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Sylvie Loy · il y a
J'ai eu des frissons sur la fin tellement l'émotion m'a saisie. Une bien belle nouvelle écrite avec une âme d'enfant.
J'ai énormément aimé. Un vrai coup de coeur.

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Brave Mamie
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Marine Azur · il y a
Un superbe moment de lecture !! Merci Marc , je ne le fais pas d' ordinaire, mais si tu veux tu peux aller sur ma page personnelle, j' ai une " Grand-Tante Léopoldine" a te présenter ! :-) .. + un vote bien sûr et belle soirée à toi
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