30 millions d'amis

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"Je coupe. Une mèche après l’autre. L'eau oxygénée maintenant. Blond platine au final. Jean Seberg dans « A bout de souffle ». J’aimerais être aussi belle. J’ai juste les cheveux courts"  [+]

Le 17 décembre 2021, la France subit son troisième confinement. La situation est extrêmement tendue, Emmanuel  Macron tente de récupérer de son burn-out au fort de Brégançon. Jean Castex n'est plus Premier ministre, il a laissé la place à Bruno Lemaire qui a réussi l'exploit de se maintenir à ce poste trois mois pleins avant de s'effacer devant  Jean-François Coppé auteur d'un come-back des plus étonnants. Toutefois, passé la première semaine d'état de grâce, le peuple a réclamé sa démission en se rappelant pourquoi il l'avait jeté aux oubliettes quelques années auparavant. En ce mois de décembre, c'est Jean Lassalle qui préside le Conseil des ministres. Les observateurs disent que ce n'est pas mieux qu'avant, mais force est de constater que ce n'est pas pire non plus. Ségolène Royal a fait part de sa disponibilité pour ce poste, que l'on s'accorde à définir comme « bientôt vacant », mais le Président de la République a déclaré entre  deux Euphitoses: « je sais bien qu'on est dans la merde, mais enfin, il y a des limites... » avant de se rendormir.

Les français, fidèles à leurs habitudes, avaient hissé depuis longtemps la critique au rang de discipline Olympique. Les doléances fusaient de toutes parts et au nom des libertés individuelles, une moitié du pays réclamait en criant ce que l'autre moitié voulait interdire. Les « gilets jaunes » souhaitaient organiser un référendum pour légitimer les référendums, ils rivalisaient de revendications avec les « shorts Fushia », mouvement de sportifs LGBTQ opposés au maintien des distances de sécurité dans la pratique des sports de combat. D'autre part, les « philatélistes en colère » demandaient, pour une obscure raison de nombre de dents au centimètre sur les timbres, la démission du ministre des P&T et criaient au complot quand on leur expliquait que leur ministère n'existait plus depuis que François Fillon avait occupé le poste en 1997.  Chacun tirait la couverture à soi et le plus petits des avantages reçu par une minorité devenait un objectif à atteindre pour la majorité. Il ne fallait pas une loi unique sur le confinement mais 70 millions de lois, chacun voulait la sienne !

Le BORDEL vous dis-je !

Les musulmans français, énervés de voir les catholiques contourner les règles et célébrer des messes en plein air sur le parvis des églises alors que les prières de rue avaient été interdites depuis belle lurette décidèrent de manifester. Les amis du petit Jésus, courroucés par cette initiative, firent aussi valoir leur droit à déambuler. Par le plus grand des « hasards », les deux cortèges se retrouvèrent place de la Madeleine. Après les invectives d'usage, les belligérants oublièrent totalement les préceptes concernant l'amour de son prochain et la tolérance pourtant à la base de leurs religions respectives et se battirent comme des chiffonniers. Ils partagèrent avec foi et ferveur,  les gnons et les microbes, laissant de côté les règles de distanciation sociale. L'épidémie de Coronavirus, totalement agnostique, fut la seule gagnante de cette opposition. Didier Deschamps nommé ministre de l'intérieur la veille dépêcha douze compagnies de CRS pour distribuer équitablement  jets de gaz et coups de matraque. Il déclara le soir même au 20 H 00 alors que le journaliste lui demandait de commenter cette intervention musclée : « Il faut une solidité défensive importante dans les grandes compétitions ».

Le lendemain de ce mémorable moment de convivialité fraternelle, les partisans du port du masque avaient décidé de confronter leur point de vue avec les adeptes de la théorie du complot pour qui la COVID n'existait pas. Les deux manifestations se croisèrent « inopinément » place de l'Etoile. Les cortèges revendiquaient 50 000 participants chacun et le résultat des « débats » fut à la hauteur des espérances. Sous couvert de faire respecter les différences on assista  à une des plus belles bastons collectives de ces dernières années. Cette fois ci, pour le virus ce ne fut pas une victoire, mais un triomphe, le nombre de contaminations de la capitale fut multiplié par cinq à l'issue de cet échange d'idées.  Patrick Sébastien qui avait remplacé Didier Deschamps le matin même fit preuve immédiatement de l'autorité nécessaire à la bonne tenue de son ministère. Trente compagnies furent dépêchées, les CRS firent comme à l'accoutumé, s'abattre les matraques et jaillir le gaz. Invité au 20 H 00, le nouveau ministre habillé en général de l'armée française, képi sous le bras et arborant une fine moustache, affirma des trémolos plein la voix : «La réforme, oui ! La chienlit,   non !». Devant le journaliste interdit, il ôta sa moustache postiche, ébouriffa ses cheveux et déclara en rigolant : « Fais pas cette tête ! J'rigole ! C'est moi Patoche ! ».

Dans la demi-heure qui suivit cet épisode mémorable, Richard Virenque fraichement nommé porte-parole du porte-parole de l'adjoint du porte-parole du gouvernement devait déclarer : « Mon porte parole vous dira tout qu'est ce qu'il faut savoir au sujet du nom du prochain ministre de l'intérieur ». Le patronyme revenant le plus souvent dans les milieux  autorisés étant celui de Valérie Damidot...

Malgré toutes ces nouvelles alarmantes, il y avait un domaine qui semblait réunir tous les citoyens : le pognon ! En effet, la Banque Centrale Européenne, en accord avec tous les chefs d'état avait décidé de faire tourner la planche à billet à sa vitesse maximale. Les milliards d'euros valsaient aussi facilement que les pièces en cuivre au fond du tiroir caisse d'une boulangerie de campagne. Au mépris de toutes les règles élémentaires d'économie, les ministres des finances couvraient leurs administrés de primes, d'allocations, de prestations et d'indemnités. Malgré tous ces efforts, la théorie du « ruissellement » chère à Emmanuel Macron avait montré sa faiblesse, le pognon qu'il donnait aux riches, espérant en voir descendre une partie vers les plus modestes s'était heurtée au phénomène d'« évaporation ». Malheureusement, avant d'arriver au niveau le plus bas, le fric disparaissait comme de la vapeur d'eau et remontait se perdre dans les nuages des paradis fiscaux. Pour remédier à cela, il fut décidé d'arroser en partant du bas, c'est pourquoi les pauvres recevaient tant d'argent et qu'on les exhortait à consommer pour sauver l'économie. Hélas, l'opulence ainsi déversée ne facilitait pas le bon sens, les choix des consommateurs ne furent pas judicieux et les économistes atterrés constatèrent le phénomène de « capillarité » qui faisait comme par magie remonter le fric jusqu'aux géants de l'économie mondiale...

Bref, les pauvres se posaient de plus en plus de questions concernant leur avenir tandis que les riches étaient confrontés à une seule et même interrogation : « Mais qu'est ce qu'on va faire de tout ce blé? ».

Le bordel atteignait son paroxysme, l'opposition adepte du « yaka / faukon » inondait l'assemblée nationale d'amendements, la majorité en appelait à l'unité nationale et à la retenue pendant que les extrêmes rivalisaient de propositions irréalistes. Les mots manquaient pour décrire l'état d'esprit des français, un chroniqueur risqua le néologisme « dubitaplexe » raccourci entre dubitatif et perplexe. Encouragé par le succès que rencontra son invention, il poussa le bouchon encore plus loin en créant : « désemperdu » pour décrire les sentiments de ses concitoyens désemparés et perdus. Fallait il que la situation soit grave pour que notre belle langue ne puisse plus en évoquer les tourments en puisant dans son dictionnaire...

Les observateurs les plus pessimistes déclaraient que la situation ne pouvait désormais pas empirer, le fond ayant été atteint, il n'était plus possible d'essuyer un nouveau cortège de déconvenues. On allait d'une élégante poussée des deux pieds remonter vers la surface pour des temps meilleurs.

Las ! Une nouvelle étape allait être franchie quand le journal télévisé débuta sur ce titre extraordinaire : « Les dernières études scientifiques sont formelles, les chats et les chiens sont désormais touchés par le coronavirus et peuvent le transmettre à l'homme ! » Avec force de détails, publications scientifiques à l'appui, le présentateur fit l'état des connaissances mondiales sur ce problème. Le verdict était sans appel : tous les mammifères de compagnie étaient concernés, la propagation de cette mutation du virus était foudroyante. La transmission à l'homme avait lieu pendant la période d'incubation chez l'animal, juste avant l'apparition des premiers symptômes, rendant ainsi la contamination difficilement contrôlable. Les 63 millions d'animaux de compagnie qui assistaient avec leurs maitres à ce journal télévisés sentirent simultanément un courant d'air glacé leur parcourir l'échine. Beaucoup se recroquevillèrent, d'autres descendirent en douceur des genoux qui les accueillaient pour se réfugier dans leurs panières. Certains chats disposant d'une chatière se glissèrent subrepticement à l'extérieur. Une solution à ce nouveau problème fut évoquée par le journaliste, l'évocation des 15 millions de visons exterminés au Danemark l'année dernière constituant à son avis une piste de réflexion intéressante. L'édition du soir n'était pas encore arrivée à la rubrique sport que l'on constatait déjà dans les barres d'immeubles les premières défenestrations de félins.

La sidération qui s'était emparée des français au début de l'année 2020 avec l'apparition du virus se répandit à nouveau dans la population. L'incertitude ne concernait plus le voisin ou le collègue de travail, la suspicion frappait maintenant le meilleur ami de l'homme et tous ses cousins. La réaction du peuple français fut exemplaire. Dans un élan de patriotisme extraordinaire, c'est tout un peuple qui oublia ses différences pour faire la peau à Médor le Teckel ou Félix le chat de gouttière.

Les plus civilisés perdirent leur chien en forêt, après toutefois leur avoir sectionné l'oreille gauche pour éliminer le tatouage qui les identifiait en tant que propriétaires. D'autres, tout aussi attachés à leurs animaux de compagnie, mais confrontés au problème de la puce  électronique qu'ils avaient fait implanter sous la peau de l'animal durent se résoudre à les incinérer dans le jardin après les avoir assommés à coup de pelle. Dans les lotissements les voisins rivalisaient d'excuses pour expliquer entre eux la disparition de leurs fidèles amis. Le besoin d'alibi donne du génie. Il fut question de fugues, d'enlèvements, de disparitions inexpliquées, on accusa les renards de canicides et de félicides, les aigles furent pointés du doigt, leur appétence envers les Bichons Maltais était connue de tous. Les « accidents » domestiques concernant les chatons connurent une augmentation exponentielle, ils tombaient le plus souvent dans les vide-ordures en ignorant les conseils de prudence de leurs maitres. Eux d'habitude si sûrs de leurs déplacements subissaient des pertes d'équilibre alors qu'ils évoluaient sur les balcons dans les étages élevés des HLM. Certain micro-ondes virent leurs délicats mécanismes endommagés par les explosions de cochons d'inde, au grand dam des utilisateurs, ces défauts n'étant pas couverts par la garantie du constructeur. Les enfants laissèrent leur cruauté naturelle s'exprimer, avec cette fois la bénédiction des parents. Kiki, petit Yorkshire de trois ans fut ainsi passé en cour martiale, reconnu coupable de trahison et pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive par Jordan et Kevin de Béthune.

Le sens civique de la population avait été irréprochable, plus un seul chien, chat ou hamster ne subsistait dans les foyers français au bout d'une semaine.

Malheureusement, tous les citoyens ne se comportèrent pas en héros, beaucoup d'animaux de compagnie furent simplement abandonnés. Ils survivaient dans les rues et développaient très vite un comportement méfiant, voire hostile à l'égard de leurs anciens maîtres. Au vu des événements récents, il serait difficile de leur donner tort. La population canine en liberté en Ile de France fut estimée à 200 000 individus. L'armée fut mandatée pour les exterminer, des images de scènes de guerre entre les soldats équipés de fusil-mitrailleur et des hordes de chiens et de chats firent la une des journaux télévisés, courageusement les français détournèrent  la tête devant ce spectacle insoutenable. Le « problème » fut réglé en quelques jours. La vie allait reprendre son cours normal, on allait pouvoir râler, critiquer,  se délecter de théories conspirationnistes, dénoncer son voisin, tenter de contourner les règles, bref, continuer à faire n'importe quoi en toute tranquillité...

Le gouvernement fut le premier prévenu que le site de l'AFP avait été piraté, que les infos récentes n'étaient que « fake-news » et que tout ce pataquès était en réalité un gigantesque canular de très mauvais goût. Quand il fallut annoncer cette nouvelle au peuple français, Emmanuel Macron sortit de sa torpeur et prit la seule décision qui s'imposait. Il allait relever Ségolène Royal de ses fonctions d'Ambassadrice dédiée à la réhabilitation du pangolin et la nommer Première Ministre.

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Sam Delazzi · il y a
Intéressant, drôle et tellement vrai au final... Par contre est ce normal que la moitié du texte soit écrit en très gros caractères ?
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Sam.
Non, ce n'est pas normal, ce n'était pas le cas avant.
Je pense que c'est une des séquelles du piratage, je vais remettre ça dans l'ordre dans la journée.Merci.

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