30 mars 1915

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Bristol Bazar & La Compagnie des ethnographes http://blandine.b1.free.f  [+]

Tranchée de Calonne.

Le cheval se redressa. Après avoir mis pied à terre, je nouai la bride pour qu'il ne se prenne pas la jambe dedans et l’encourageai à s’éloigner, le poussant loin de moi avec toute la force qui me restait. Il ne bougeait pas, collé à moi, inamovible. Je l'ai mené jusqu'à un coin d'herbe, le laissant occupé à arracher les touffes vertes tandis que je m'éloignai doucement. Il a tourné la tête. J'ai couru. Il m'a rattrapé au petit trot. Je croyais pouvoir la semer facilement, cette bête assourdie par le bruit des obus, épuisée par les marches dans la boue jusqu'à l'idiotie. Erreur. Les hommes sont plus endurants. Je le savais peut-être déjà, avant, mais je n’en avais pas l’expérience que j’ai maintenant, après avoir vu le regard des soldats capables de se concentrer sur leur objectif, capables de viser, de tirer, de préparer la prochaine offensive en oubliant le bourbier, le froid, la faim et le mortel fracas au-dessus de leurs têtes. Les chevaux, eux, n’ont plus de nom, plus de regard. Tête baissée, ils restent tremblants, ils ne tentent même pas de s’échapper. De temps en temps, il en tombe un.

Ce cheval-là a un nom. J'ai gardé longtemps les forces nécessaires pour le soigner et le nourrir et il travaille maintenant à l'instinct et crûment pour sa survie, économisant ses forces, les rassemblant au plus juste lorsqu'il lui faut extraire ses sabots de la terre collante, pas après pas. Il triomphe de l'obstacle minute par minute, d'une manière obtuse et têtue qui repousse la mort jusqu'au bout. La mort est ici chez elle pourtant, il suffirait de s'arrêter, de s'adosser là contre le côté de la tranchée pour qu'elle vienne sans tarder. C’est la fin du mois de mars. Mon bataillon a été réduit en charpie par deux obus de 120, qui obscurcissent le ciel pendant de longues minutes avec leurs énormes panaches de terre mêlée de fer. Ils font beaucoup plus de dégâts que nos 75. Trois heures de marche et je n’ai rencontré que des morts. Nous sommes à couvert maintenant, sur un chemin dur de cailloux blancs bordé d'herbe, dans un massif de hauts pins serrés, encore intacts. Je ne croyais pas y arriver si tôt. Je me suis assis au bord du fossé. Bucéphale broute comme une vache à présent, j'aimerais pouvoir en faire autant. J'ai desserré la sangle, je prends un morceau de pain, laisse le sucre, j'arrache de l'herbe que je lie en petits fagots attachés les uns aux autres en un chapelet que j'attache aux fontes. Je ferai aussi provision d'eau. Un filet gargouille, nous entrons dans l'épaisse matière de la forêt, je le laisse conduire. Trop de branches basses, je marche à pied, à l'arrière. Pégase prend son temps, naseaux grands ouverts. Je l'appelle par tous les noms de chevaux que je connais, sauf le sien, comme pour garder ainsi la liberté de le laisser à son destin de bête. Il s'est retourné pour voir si je suivais. Au début cette sollicitude me mettait en rogne. Plus maintenant. J’accepte ce qu’il y a entre nous et que je ne sais pas nommer, un accord élémentaire qui nous est commun, qui est notre survie, et dans lequel, pour durer, nous avons à peu près tout cédé de ce que nous étions. Il s'éloigne, disparaît derrière une petite crête. Je le retrouve en contrebas, dans un creux, nez à terre, aspirant l'eau claire qui serpente dans un lit de terre et d'aiguilles de pin. Je vais un peu en amont pour remplir la gourde. La nuit va nous surprendre ici.

Je ne déserte pas. Je veux seulement m'éloigner de cette ligne entièrement promise à la destruction, coupée du commandement. De notre unité, je suis le seul survivant. Cette avancée était une faute tactique. Les maréchaux sont loin. La ligne a bougé entre le moment de l’attaque et les derniers relevés. L’ennemi nous a surpris. Tout près.

Au moment de sombrer dans le sommeil, l'image d'une casemate déchiquetée à l'orée du massif me revient en mémoire avec une surprenante netteté : l'armature de fer à demi calcinée, brillante par endroits, est tordue dans un conglomérat de marne et de ciment dont je crois discerner chaque grain. Pégase est à demi couché, les jambes sous lui. Les chevaux ne dorment pas tous debout. J'ai enlevé la selle, je m'adosse contre lui, sous la couverture. Il m'est arrivé de dormir ainsi d'une traite jusqu'au matin.

Un bruit de branches froissées me fait ouvrir les yeux. L’obscurité est totale. J’appelle. Personne ne répond. Je reste aux aguets. Le cheval n’a pas bougé. Le sommeil me terrasse au moment où j’essaie de me lever. Il fait jour quand je me réveille à nouveau. Jour et soleil. Le cheval est parti, me laissant seul avec mon barda et la selle sur les bras. J’ai bien fait de ne pas l’appeler par son vrai nom.

Une demi-heure plus tard, il est devant moi, involontairement retrouvé en train de mâchonner l’herbe du fossé, au même emplacement que la veille. La boussole désigne le plein Ouest pour retrouver l’arrière front. Quarante, cinquante kilomètres ? Plus ? Opter pour la ligne directe : un suicide. Contourner la zone de pilonnage : seul ce mauvais chemin qui refuse de s’ouvrir coupe le massif à l’horizontale, mais il ressemble à une fausse piste qui pourrait très bien finir en broussailles, un de ces inextricables fouillis qui m’a déjà trop souvent fait perdre des heures d'effort en me contraignant au demi-tour. La première allée, qui semblait devoir mener plus rapidement aux positions des plus proches bataillons, m’a découragé par ses caprices naturels, lacets, boucles, montées et descentes, labyrinthe d’arbres jeunes et vieux fait pour me perdre. Boussole et re-boussole. Le chemin bifurque plein Sud. Plus un bruit. Mes oreilles ont cessé de bourdonner. Pégase est parti au petit trot, heureux.

On n'entend plus rien. Comment ai-je pu m’éloigner autant en une matinée ? Pins, de nouveau, à perte de vue. Leurs branches en guirlandes, courbées au bout, plus courtes, plus serrées, plus droites à mesure qu’elles se rapprochent du ciel. Haute futaie. C’est elle qui fait obstacle au bruit de la guerre. Au soleil, il est midi. Si nous marchons dans la bonne direction, une demi-journée devrait suffire.

Je suis à demi hébété par les tirs de mortier que nous avons essuyés, par la pluie d’obus qui nous a écrasés comme des insectes. L’école militaire m’a enseigné la stratégie, l’organisation des mouvements de troupe sur le terrain, le combat au sabre. Pour les mouvements du corps, nous en étions à la guerre de tournoi, et n’avons rien appris de ces machines qui nous crachent de loin leur ferraille à la figure et creusent les cratères géants qui nous engloutissent. Je m’étonne d’être encore vivant, et plus encore de ne pas être devenu sourd, de pouvoir encore penser, de comprendre que mon esprit est devenu si faible, délesté d’un héroïque projet ravalé à rien, que si je découvre une boîte de singe au fond de mon sac, je vais continuer sur ce chemin qui n’est pas celui de la guerre, m’éloigner des restes de troupes affolées en déroute.

Ils vont envoyer des renforts, organiser la rotation. Verdun est au Nord-Ouest. Par là. C’est-à-dire par ce sentier de chevreuil… tourner bride. Pégase rechigne, secoue la tête – comment sait-il qu’il va retrouver la ville souterraine ? Ce ne sont pas les feuilles qui lui chuchotent à l’oreille « n’y va pas, n’y retourne pas ». C’est moi. Il recule, il ne se laisse même plus avoir par les encouragements du cavalier qui continue d’effectuer, sans moi, les gestes faits pour avancer. Si je veux qu’il m’obéisse, je vais devoir choisir entre deux directions. Retrouver la citadelle ou les unités qui, depuis février, n’ont pas quitté le secteur des Éparges.

La citadelle. Une ville entière creusée dans l’éperon rocheux qui constituait originairement toute la défense de Verdun. Lorsque nous étions occupé à creuser les tranchées que la pluie continuelle transformaient bientôt en trous d’eau, nous forçant à d’incessants déménagements, à aller creuser ailleurs, à chercher du bois pour les sapes, à protéger les galeries et les fourneaux, à couvrir les sapeurs, nous la sentions derrière nous, la forteresse secrète. Un abri imprenable.

Mon général, avec votre permission…
Il nous a regardé, stupéfait. Évidemment, nous ne savions pas ce qui nous attendait. À côté de moi, Revel demandait à repartir tout de suite lui aussi.

Le fragile château qui représentait l’ordre du monde s’est effondré, carte après carte, balayé en deux années par une vague énorme, monstrueuse. 28 juin 1914. François-Ferdinand de Habsbourg, archiduc d’Autriche, héritier du trône, est assassiné à Sarajevo. L’Autriche entre en guerre contre la Serbie. Nous partons en pantalon garance, fleur au fusil, pour une courte guerre, une guerre dont personne n’aurait osé remettre en doute l’absolue nécessité. C’est l’été. 1870 est encore dans les mémoires : ne faut-il pas aussi reprendre les terres d’Alsace et de Lorraine, le vin et l’industrie ? Revel a fait ses classes avec moi. Nous avons été appelés le même jour. Pour nous, il ne s’agissait que de faire notre métier, de quitter les salles encombrées de maquettes, de plans et de cartes sur lesquelles nous nous étions exercés à déplacer nos soldats de plomb. Nous étions absorbés par les mouvements de la préparation, les détails d’intendance allégeaient nos esprits, obscurcissaient notre jugement, nous anesthésiaient face au danger. Peur ? Non, nous n’avions pas peur, nous étions des guerriers, ce conflit ferait de nous des héros. Les civils eux aussi feraient leur devoir. Les chicaneries politiciennes cédaient la place à une immense concorde en marche vers la guerre : l’Union sacrée, c’est ainsi que Poincaré en parle. Jaurès venait de mourir lui aussi, abattu par un fou, comme François-Ferdinand.

Nous nous sommes portés volontaires pour partir les premiers.

Je me suis assoupi, tassé sur la selle, Achille en a profité pour faire demi-tour, tout seul, et retrouver l’allée, le haut ciel au-dessus de nos têtes, le sol sans surprise sous les sabots, bordé d’écorces rousses. Achille, c'est son vrai nom. J’espère encore revoir Revel mais le soldat qui a disparu dans une gerbe de shrapnels, à cinquante mètres devant moi, je ne le reverrai plus. Il s’occupait des chevaux. C’est lui qui m’avait dit, en 1914, de ne pas choisir Achille, qui devait son nom à une faiblesse au jarret droit. Trop tard, j’étais déjà en selle. Je n’ai compris que quelques mètres plus loin ce qu’il me disait, non pas à cause du cheval, qui était parfait, souple et confiant, mais seulement parce que je n’avais pu rassembler qu’à retardement les syllabes éparpillées dans le vent, hachées par le mouvement, le bruit et la poussière de notre départ.

Au lieu de rester sur l'allée, ce miracle encore épargné par la mitraille, je nous ramène au sous-bois, aux épuisants zigzags entre les dénivelés, aux creux et bosses du chemin couvert qui nous reconduit à la guerre. Quelques clairières, des répits avec tapis de mousses vertes, un trou plein d’une belle eau claire, avant de recommencer la lutte sur les terres glissantes qui demandent une attention de chaque seconde. Tout cela pour retrouver l’enfer de l’hôpital, le bruit des wagons, l’odeur infecte qui nous pousse à abréger nos permissions et hâter, contre toute raison, le retour sur la ligne de front. Pied à terre. Achille tourne la tête, respire l'odeur de l'allée sèche où il voudrait retourner.

Un pillard. Je l’ai vu de loin. Il est si affairé qu’il n’a même pas tourné la tête dans notre direction. Il troque son vêtement allemand contre celui d’un mort français. Je ne bouge pas. Il va sentir mon regard. Je m'approche. Le déserteur lève enfin la tête. Il est muet, comme si son premier mot était tout ce qui pouvait le trahir. Il n’a pas de fusil, pas de grenade, rien. Il regarde la crosse du revolver que je porte à la ceinture, un très bref coup d’œil qui ressemble à une mauvaise pensée que l’on voudrait chasser.

L’ennemi a les joues creuses, le teint gris, les yeux cernés, ses vêtements pendent sur lui plus qu’il ne les porte, son bagage de faux soldat coule lamentablement sur son épaule, prêt à déverser son contenu. Je l’aurais préféré de meilleure mine, avec un couteau entre les dents, mais ce n’est rien qu’un pauvre type qui vient de renoncer au combat. J’ai peur de lui ressembler. Comme moi, il garde, avec ce regard fatigué qui maintenant m’évite, quelque chose qui ressemble à de la honte, et nous sommes au milieu des bois comme deux enfants qui viennent de prendre conscience de l’énorme bêtise qu’ils ont commise. Dégrisés. Et pour toujours.

Je le repousse dans les profondeurs, d’un geste de la main. Los ! Mais non, il ne veut pas partir. Hungrig. Il a faim. Ses yeux sont rivés sur le sac jeté en travers de la selle maintenant, comme s’il cherchait à deviner la forme d’une boîte de conserve sous le cuir.

Je le regarde mieux. Il est d’une maigreur effrayante. Déserteur et mangeur de racines depuis une bonne semaine, peut-être deux, sans doute après des mois de régime dans un mauvais cantonnement. Je fouille le sac, en sors la boîte convoitée, celle que j’ai fait semblant d’oublier pendant six jours, et la lui tends. Il tombe assis, fait sauter le couvercle avec un couteau rouillé qui lui sert également de cuillère. Au bout d’une minute, il me tend la boîte à moitié pleine.

J’ai pris deux grosses bouchées qui aussitôt me réchauffent et me redonnent courage. Je vais chercher le pain, dur comme de la pierre, que je fourre sous le nez d’Achille pour qu’il le partage, le cassant du bout des dents sans mettre de la salive partout, comme il a appris à le faire. Je lui en laisse un morceau, c’est la règle. Un froissement de branches souples. Je ne me presse pas. Quand je me retournerai, le soldat aura disparu. Il a laissé la boîte, après avoir pioché une dernière bouchée.

J’étais devant avec Lauvergne, français-polonais de deuxième génération dont personne ne pouvait prononcer le vrai nom. Les autres ont hésité trop longtemps, épuisés. En avant ! J’ai hurlé, tiré, poussé, j’ai même filé des coups de pied pour les faire bouger. Quand je me suis retourné, une trentaine de mètres nous séparaient, Lauvergne et moi, de notre unité. L’obus est tombé juste devant la ligne qu’ils formaient, une courbe de poussière, baïonnettes hautes. Je me suis affalé sous une pluie de terre. Lauvergne est parti à gauche, moi à droite. Pour les autres, c’était fini.

N’essaie pas de contourner les positions !
Il est vivant, c’est certain, l'increvable Lauvergne. Nous allons tomber nez à nez au bout de ce chemin, ou de cet autre qui courbe le dos pour serpenter entre les arbres.

Au début de l’année, les officiers ont reçu l’ordre de remettre de l’ordre dans les lignes trop proches : les soldats commençaient à fraterniser. Il y a eu des exécutions. Revel était dans ce secteur. Il m’a envoyé des nouvelles, totalement écœuré. J’attends la fin de la guerre, et je quitte l’armée. Sa lettre est dans la doublure de ma veste, elle contient tout ce qu’il faut pour les sanctions les plus sévères. Si nous étions à l’école, ces quelques mots résumant les erreurs tactiques et les choix meurtriers des premières batailles fourniraient le motif d’un renvoi immédiat, avec dégradation et arrachage de galons, dans les règles. Revel a fait comme moi sa révolution intérieure, sans s’attarder sur le credo militaire qu’il avait pourtant chevillé à l’âme, et plus fort que moi.

J’ai déchiré le haut et le bas de la feuille pour faire disparaître son nom. Je ne peux me résoudre à brûler cette lettre que j’aurais pu écrire moi aussi.

La température est étrangement douce. Je m’attendais à un nouveau coup de froid à la tombée du soir mais c’est tout le contraire. Un souffle tiède et bruissant s’est levé, qui me gonfle d’optimisme. Je me suis perdu dans mes faux raccourcis mais après deux heures de marche, je tombe enfin sur un sentier qui semble monter sans faute dans la bonne direction.

Demain, j’irai en reconnaissance au sommet de la crête.

Achille a pris ses quartiers de nuit dès que j’ai mis pied à terre, comme s’il n’attendait que cela. Il a maigri mais il tient le coup. On dirait que ce vent lui a donné un regain d’espoir, à lui aussi. Il secoue la tête, fait entendre ce fantôme de hennissement par lequel il ponctue ses meilleures découvertes, comme sur l’allée aux hautes frondaisons qu’il ne voulait pas quitter. Je ferai l’ascension seul demain. Je ne l’attacherai pas, il ne me suivra pas – l’orge retrouvée en même temps que la boîte de conserve fera diversion.

La lune s’est couchée. Nuit agitée, d’un noir d’encre. Je n’ai rien entendu, pourtant il y avait quelqu’un, tout près. J’ai appelé. Un silence d’abord et puis une voix, très douce, à cinq ou six mètres à ma droite, qui interroge, incertaine :

Déserteur ?
J’ai perdu ma division. Je rejoins l’arrière en coupant par le massif.
Ben dites donc, vous vous êtes rudement éloigné…
Et vous ?
J’appelle. Le silence me répond. Mon visiteur s’est éclipsé sans bruit. Je lui aurais volontiers demandé quelques précisions topographiques.

Le lendemain, le soleil est à peine levé quand je m’engage sur la pente. Achille est occupé à mâchonner son orge. J’ai enlevé sa bride et remonté les étriers, lui laissant seulement un licol, sans corde, décision bizarre qui confie une part plus importante de mon destin au hasard mais que je prends pourtant sans aucune hésitation. Cet enfant encombrant dont j'ai pris soin depuis le début de la guerre me rend plus visible, plus fragile, mais sans lui, je serais déjà mort. Cette pensée me traverse l'esprit alors que je gravis la pente raide, pierreuse et sèche. Je coupe les lacets en montant tout droit chaque fois que c’est possible.

En haut, un vaste horizon balafré de traces noires qu’estompent les fumées jaunes et grises qui rampent au sol. Deux cratères d’obus. Pas de tranchée visible. Je vide la moitié de ma gourde en regardant le paysage désert avant de les voir, marchant rapidement pour traverser les quelques mètres à découvert avant de se planquer de nouveau. Trente secondes plus tard, deux autres casques parcourent le même trajet. Quatre soldats allemands.

Revel m’a envoyé le relevé de ses nouvelles positions avec sa lettre. Un rectangle rayé de bleu désigne le poste de ravitaillement auquel il a été affecté après son engueulade avec l’état-major. Les quatre sont sur son secteur. Ils marchent à cinq pas l’un de l’autre. L’un d’eux porte une arme au canon court, sans doute un fusil-mitrailleur, les autres quelque chose qui ressemble à notre Lebel. Courbés, prudents. Des soldats perdus menés par quelque tête brûlée ? Petite unité légère, ils me ramènent soudainement à mes années d’école, à la guerre telle que je la concevais alors. C’était il y a deux ans à peine.

Je vais leur couper la route. Possible, faisable. Ils seront devant moi. Ils peuvent disparaître, je sais où ils vont. Ils ne feront pas de détour. Lisant à la lettre leurs relevés ils croiront, comme toujours, choisir avec la ligne droite le meilleur chemin en sous-estimant les fossés et les taillis qui vont les ralentir assez pour me donner de l’avance. J’y serai avant eux. Je n’ai pas le choix. Si j’ai de la chance, j’aurais trente-deux ans cette année, et Revel aussi. Ce que je cherchais sans le savoir, c’était cela, le camp 57, l’emplacement soigneusement et imprudemment souligné dans sa lettre. Je ne m’étonne même pas de l’avoir trouvé.

La crosse de mon fusil est plus utile que son canon, ce n’est pas la première fois que le remarque : en canne et piolet, il a déjà prévenu plusieurs chutes.

J’ai sursauté sans savoir pourquoi avant même de les entendre. Une branche a craqué. Sur la gauche, au-dessus de ma tête, trois français. Celui du milieu pose un doigt sur ses lèvres, pointe l’index à l’endroit où le détachement allemand était encore visible cinq minutes plus tôt. Nous atteignons le bas de la colline dans une dégringolade amortie par un fossé plein de ronces dont nous émergeons avec seulement quelques bosses et égratignures, et nous courons.

On va leur tomber dessus !
Ils sont devant, invisibles encore. Nous marchons comme eux maintenant, presque cassés en deux. Je sens la terre, les feuilles fraîches, tout juste sorties de ce printemps – la vie s’est débrouillée pour continuer ici, entre les lambeaux brûlés visibles du sommet. Oasis au milieu d’un désastre. Je n’en reviens pas de ces feuilles, de ces herbes, de ce sol riche et lourd.

Le détachement allemand réapparaît devant nous, à une centaine de mètres. Nous nous déployons, les enfermant déjà dans le demi-cercle que nous formons derrière eux, avançant sur les coudes, le fusil à la saignée du bras, jusqu’au tertre que nous contournerons. Mes nouveaux compagnons d’armes sont efficaces, rapides, silencieux. On dirait qu’ils ont fait la guerre toute leur vie. Leurs joues sont mangées de barbe, leurs casques attachés au sac à dos. L’un d’entre eux n’a pas vu le coiffeur depuis un an.

Je déplie mon plan de bataille, le pauvre papier usé de Revel, sur lequel je dessine, du bout de l’index, un arc de cercle qui s’arrête devant un centimètre de rayures bleues.

Casemate ?
Je fais oui de la tête. Nous sommes déjà repartis, marchant vite. Nos ennemis ont buté comme prévu droit sur les broussailles, un coin de marécage où ils vont s’enliser jusqu’au genou. À l’Est, des tirs d’obus, des coups sourds qui font trembler la terre. À découvert, un taillis, la pointe d’un massif qui s’avance à travers champs. Impression de pleine forêt, même si nous ne sommes qu’à quelques centaines de mètres de l’orée, devant la plaine. Enfin les voilà, trois poilus qui font les cent pas devant un tertre couvert de feuilles.

Les allemands se sont arrêtés, ils les ont vus aussi. Ils progressent d’un seul côté, à droite du fortin qui reste invisible, complètement enfoui sous terre. Je ne sais pas quand ils vont se mettre à tirer sur les trois hommes qui font des allers et retours mécaniques, en contrebas. Vulnérables. Ils ne peuvent même pas nous voir de là, ni nous, ni les allemands qui s'avancent encore. Je vise le premier d'entre eux, celui qui s’avance en tête et qui s’apprête à tirer.

Attends de les voir tous !
Non, nous ne pouvons pas attendre. Le coup part, le soldat allemand est touché à l’épaule, il lâche son arme en se retournant, surpris, dans notre direction. Du toit de la casemate, une salve désordonnée. Deux mains se lèvent, puis deux autres, fusils hauts au-dessus de la tête. Les rescapés se rendent. Nous sommes déjà sur eux. De la casemate, deux hommes courent vers nous. Le premier, hirsute et maigre, flotte dans un uniforme terreux. Il me sourit, puis rit franchement, levant les bras en signe de victoire. Il crie mon nom. Rit encore.

Mézières !
Je ne le reconnais pas tout de suite. Ce grand échalas aux joues mangées de barbe, ce type au visage osseux qui ferait peine à voir sans l’énergie qui l’irradie encore on ne sait comment, cet homme en face de moi, c’est Revel.

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Zurglub · il y a
Bon texte sur une période de l’histoi Qui me tient à coeur
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Thalie Duforets · il y a
Bravo pour ce texte prenant et bien écrit.
Si vous avez un peu de temps, merci de vous rendre sur ma page pour partager. Bien à vous

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Bristol Bazar · il y a
Pour savoir ce qu'il advint de l'équidé https://www.lulu.com/shop/search.ep?keyWords=Achille&type=
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Dominique Hilloulin · il y a
De toute évidence, vous n'en êtes pas à votre coup d'essai ! le titre m'interpela (référence à nos aieuls héros) , le début de la lecture fût une mise en jambes, puis j'ai caracolé avec le récit . Mais je cherche encore l'équidé. Je vote pour vous , en vous proposant à lire et, si cela vous dit, à soutenir deux univers différents mais , je le pressens , susceptible de vous intéresser : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pomme-au-compotierhttp://short-edition.com/oeuvre/poetik/artiste-1 merci
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Keith Simmonds · il y a
Quelle belle histoire bien menée! Où est le cheval maintenant? Mon vote, Bristol!
Je vous invite à venir voir et apprécier mon “Été en flammes” si le cœur
vous en dit, merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Emma A · il y a
Je suis partie pour quinze minutes, doutant d'aller au bout. J'ai parfois survolé... mais j'ai lu tout d'un trait. Absorbée par cette histoire... mon seul regret, ne pas savoir ce qu'est devenu le cheval...
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Bristol Bazar · il y a
Merci Emma. La suite bientôt sur Lulu.com ! Je vous ferai signe avec le lien.
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Emma A · il y a
Ok pour la suite ! Merci de votre visite sur ma page. et pour votre joli commentaire.
Puis-je abuser en réclamant un commentaire sur les deux autres textes ? Si vous en avez envie bien-sûr...
Joyeuses fêtes !

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Bristol Bazar · il y a
Je cours chez vous de ce pas. La suite de 30 mars est ici :

http://www.lulu.com/content/e-book/achille/18261759