Le merveilleux esprit de Noël - Chapitres 11 à 15

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11 décembre 2015

La maman d’Alexis déposa Samuel devant le portail du jardin.

« Ca va aller Sam ?
- Oui, oui, vous savez bien, maman arrive à six heures et demie. Elle dit toujours que j’ai suffisamment de jouets pour m’occuper tout seul !
- Très bien, mais n’oublie pas que si tu as besoin de quoique ce soit, tu peux appeler sur le numéro que je t’ai donné. Bon week-end ! »

Sam la remercia d’un geste de la main.

Cette année, ses parents n’avaient pas pris la peine de décorer l’extérieur de la maison. Déjà que le sapin avait rapetissé et que son plastique ne sentait rien... Il faisait sombre et froid, la maison était plongée dans le noir, il n’aimait pas ça.

Il entra, posa ses affaires dans l’entrée et monta dans le bureau de ses parents. Il alluma l’ordinateur et sortit de sa poche le papier que Robin lui avait donné. Il regarda encore le dessin du Père Noël qui adressait un clin d’œil. Son cœur battait fort : il allait pouvoir parler avec le vrai Père Noël et lui demander s’il avait reçu son invitation. Pendant qu’Internet démarrait, il relut l’annonce qu’il connaissait maintenant par cœur : « viens sur mon site et parle-moi en direct ! www.levraiperenoel.com ». Il recopia patiemment l’adresse dans le cadre du navigateur comme son oncle Florent lui avait montré quand il avait joué avec lui en ligne aux jeux de la Pat’ Patrouille. Il arriva sur une page qui contrastait avec la sobriété et le silence de sa maison. Une version instrumentale de Vive le vent s’éleva des enceintes, un décor de boules et de guirlandes lumineuses encadrait une photo du Père Noël, il y avait une flèche sur son nez comme pour démarrer une vidéo.

Samuel cliqua dessus. Une autre fenêtre s’ouvrit et un homme commença à expliquer comment gagner beaucoup d’argent en misant qu’un euro en bourse. Samuel cliqua sur la croix à droite et retrouva la vidéo du Père Noël. Il cliqua une seconde fois sur la flèche, un message apparut. Il cliqua sur « ok » et la vidéo démarra enfin. Il entendit la musique qui recommençait. Un lutin apparut en lui demandant comment il s’appelait. Comme lorsqu’il parlait à Marine et Fred sur l’ordinateur, il pouvait se voir en petit au bas de l’écran, alors que le lutin occupait tout l’espace. Samuel donna son prénom sans hésiter et le lutin répondit : « Sois le bienvenue Samuel » ! Il lui expliqua que le Père Noël finissait sa discussion avec un autre enfant et qu’après, il pourrait lui parler. Son cœur accéléra. Cependant, pour que la communication soit validée, il devait appeler un numéro de téléphone pour obtenir un code à six chiffres qu’il devait le noter et taper dans le cadre qui allait apparaître pour pouvoir parler au Père Noël. Il conclut en lançant : « A tout de suite Samuel ! »

Ce dernier sauta de sa chaise et partit chercher le téléphone, tapa le numéro en disant chaque chiffre à voix haute et attendit, le cœur battant, d’avoir le code pour parler au Père Noël. Une autre voix de lutin l’informa que l’appel allait lui coûter quatre-vingt centimes par minutes en plus du coût de l’appel par son opérateur téléphonique. Il fallait appuyer sur dièse. Sam connaissait cette touche parce que le père de sa copine Maloé disait toujours « HashTagRangeTaChambre », « HashTagVaTeCoucher » ou encore « HashTagPapaVaCrier ». Elle lui avait expliqué que le fameux HashTag était la touche dièse qu’elle dessinait partout. Samuel la retrouva et appuya dessus. La même voix énuméra :

« Si tu veux parler au lutin en charge des rennes, tape sur la touche 1.
Si tu veux parler au Père Fouettard, tape sur la touche 2.
Si tu veux écouter un conte de la Mère Noël, tape sur la touche 3.
Si tu veux connaître le bulletin météorologique du Pôle Nord, tape sur la touche 4.
Si tu veux écouter des lutins chanter un chant de Noël, tape sur la touche 5.
Si tu veux parler à la Mère Noël pour avoir des anecdotes rigolotes sur le Père Noël, tape sur la touche 6.
Si tu veux avoir une recette exceptionnelle de dessert de Noël, tape sur la touche 7
Si tu veux parler au lutin en charge de la fabrication des cadeaux, tape sur la touche 8
Si tu veux écouter les informations légales, tape sur la touche 9
Enfin, si tu veux ton code personnalisé pour avoir une conversation vidéo avec le Père Noël lui-même, tape sur la touche 0.
Vas-y fais ton choix. »

Samuel chercha le 0 et appuya avec application. Il lui fallut attendre encore un quart d’heure : on lui demanda d’attendre, son prénom, d’attendre, d’attendre, son âge, d’attendre, d’attendre, sa classe, d’attendre, d’attendre, sa ville, d’attendre, d’attendre, d’attendre avant que la machine ne lui génère enfin son code. Le lutin l’avertit que ce dernier n’était valable que cinq minutes. Il se dépêcha de le taper sur le site et attendit que la connexion se fasse. Il y eut cinq publicités avant que le Père Noël apparaisse alors que des phares balayaient le mur du bureau à travers la fenêtre.

« Ah ! Bonjour Samuel !
- Bonjour Père Noël !
- Je suis content que tu me parles avec ton ordinateur équipé du dernier windows 10 !
- Est-ce que tu as bien reçu ma lettre ?
- Mais bien sûr que je l’ai reçue mon jeune ami. Mes services sont aussi rapides que DHL !
- Je ne peux pas rester très longtemps Père Noël. Tu veux bien venir chez moi le 25 décembre ?
- Mais mon jeune ami, quand un enfant invite le Père Noël chez lui, le Père Noël vient toujours, comme le réparateur Carglass ! Et puis le 25 décembre, c’est Noël, bien sûr que je viendrai ! »

Une voix monta du rez-de-chaussée : « Sam ! Tu es là-haut chéri ?
- Oui, m’man. »

« Je dois y aller Père Noël. Merci. Bisous.
- Je t’embrasse mon jeune ami. N’hésite pas à revenir sur www.levraiperenoel.com pour que nous ayons le temps de plus nous parler. On a plein de choses à se raconter.
- Au revoir Père Noël ! »



12 décembre 2015

« Chéri... Il faut que je te montre quelque chose... Tu vas être surpris, mais je veux que tu regardes avant de me dire quoi que ce soit ».

Hubert était intrigué par cette entrée en matière. Qu’avait fait Patricia pendant que lui aidait Jean-Michel à faire son bois ?

« Tu es sûre que le bandeau sur les yeux est nécessaire ?

- Fais-moi confiance mon amour. Rien n’est de trop. »

Elle lui fit traverser le couloir de l’entrée, et l’amena jusqu’au salon. Elle le quitta pour passer un peu partout dans la pièce et produire des petits cliquetis, comme lorsqu’on appuie sur un interrupteur. Il entendit des rouages, un peu comme un bruit d’automate. Puis les bruits de pas se rapprochèrent et il sentit à nouveau les mains de sa femme sur ses épaules. Elle semblait nerveuse.

« Attention mon chéri. Tu es prêt ? A trois tu peux enlever ton bandeau. Unnnnnnn. Deuuuuuuuuuuuuuux. Ettttttttttt.... Trois ! Tadam ! »

Hubert enleva son bandeau et fut ébloui. Dans son salon où trônaient le matin même des décorations vieilles de vingt-cinq ans, ressorties chaque année avec un enthousiasme faiblissant, il découvrit tout un village de Noël. Il y en avait partout : au bord de la cheminée, sur le guéridon, sur le bahut, sur les rebords des fenêtres. Patricia avait remonté deux tables pliantes de la cave qu’elle avait tapissé de papier kraft légèrement bombé. Elle avait façonné une montagne avec des skieurs, des animaux, des remontées mécaniques et des commerces. Les personnages et les bâtiments fourmillaient de détails. De l’autre côté de la pièce, c’était le village, avec ses habitations, son église, ses commerces, son moulin et sa... fabrique de bière ! Près de la cheminée, Patricia avait disposé un parc avec une patinoire, de petits kiosques, des bancs et un manège.

Elle avait tapissé le plafond des guirlandes lumineuses, recouvertes d’un voile bleuté qui donnait à l’ensemble une dimension nocturne plus chaleureuse.

Hubert était coi. Il était émerveillé par ce spectacle qui lui rappelait le grand circuit de train qu’il avait construit dans la cave de la maison de ses grands-parents, avec plusieurs voies, une gare, des personnages en train de monter à bord, un contrôleur qui vérifiait les billets ou ce chien qui se soulageait au pied d’un réverbère. Ses yeux, redevenus ceux d’un petit garçon de huit ans, brillaient bel et bien.

« Mais... mais... mais... C..comment ? C...c....combien ? »

Sa femme se rapprocha de son oreille et lui glissa, avec fierté, « rien du tout ». Elle laissa son petit effet agir avant de préciser : « enfin... presque... Sur le bon coin, un homme vidait une maison suite au décès de sa tante. Il ne voulait pas s’embêter tout vendre au détail, il a fait des lots. Celui-ci était à 50 €. Alors rien que cette boulangerie vaut bien 130 € neuve. Tu te rends compte ?! C’est tellement beau ! Les enfants seront trop heureux, quand ils verront ça ! »

Mais Hubert n’écoutait plus. Quand il demandait combien, ce n’était pas l’aspect financier qui l’inquiétait. Il eut un vertige. Passe encore d’avoir une petite guirlande autour du sapin, mais là, tout un village, avec ces éclairages, ces mécanismes, ces prises transformateur qui généraient tellement de chaleur... Au final, ils ne valaient pas forcément mieux que ceux qu’il dénonçait depuis tant d’années. Toutes ces maisons, toutes ces guirlandes... toute cette énergie dépensée pour du plaisir visuel...

Voilà pourquoi on n’arrive pas à se débarrasser de ces foutues centrales nucléaires, pesta-t-il en lui-même. Patricia avait sorti l’argument suprême, leur point Godwin à eux, contre lequel il ne pouvait rien, l’argument qui annonçait qu’il était vain de la faire changer d’avis, l’argument qui disait : « Je veux bien faire des efforts sur d’autres points, mais là, c’est toi qui va te coucher mon amour ». Un sentiment de honte l’envahit... et de lâcheté aussi, parce qu’au fond de lui, il était heureux de voir ce village de Noël, tellement beau, tellement féérique. Elle avait raison, les enfants allaient adorer.

Patricia sentait le débat intérieur qui agitait son mari, elle l’avait forcément anticipé, mais elle savait qu’il finirait par l’accepter. Après toutes les mesures qu’il avait mises en place, il lui devait bien ça. Elle alla chercher un livre et choisit un Cd de Noël avant de s’installer dans le canapé.

Lui passa dans la salle à manger et s’assit machinalement à table, toujours perdu dans les méandres de ses paradoxes. Il repensa à la COP et à cette poudre jetée aux yeux des citoyens... Si lui, petit écologiste arrivait à se trouver des excuses et s’accorder des extras, comment des pays entiers allaient réussir à se contraindre pour respecter cet accord et limiter la hausse de la température terrestre ?

Une grande lassitude l’envahit, alors que résonnaient depuis le salon les premières notes de Vive le vent.



13 décembre 2015

Taysir avait mal au dos. Il avait mal aux jambes. Il avait mal aux pieds aussi. En fait, tout son corps était douleur. Depuis qu’il était parti de Syrie avec sa femme et ses deux enfants il avait l’impression d’avoir vécu mille vies.

Quel chemin parcouru depuis son adolescence à Damas ! L’arrivée de Bachar en 2000 et les espoirs de liberté vite balayés par la répression. Le printemps arabe avorté et la guerre civile....

Et puis la montée de ces fanatiques qui se croyaient digne d’Allah. Ces chiens qui prenaient le prétexte de la religion pour faire régner leur terreur se seraient sûrement bien plu à l’époque des croisades ou du IIIème Reich. Une seule chose leur importait : détruire, soumettre et régner. Le plaisir sadique d’écraser un ver de terre. C’est quelque chose qu’il avait observé dans le parc de jeux : les enfants s’en prenaient toujours aux petites bêtes telles que les vers de terre ou les fourmis ; ces êtres sans défense, faciles à attraper. Ils étaient donc logiquement les cobayes des expériences de petits humains qui ne trouvaient d’autre occupation que de les disséquer lentement ou de les tuer violemment d’un bon coup de talon. Je suis un homme, je décide qui mérite de vivre !

Taysir plaignait ces fous. Quel malheur d’avoir une vie qui se résume à ça. Qu’Allah ait pitié d’eux !

Alors qu’ils arrivaient enfin en France, il en avait assez de marcher, assez d’imposer ça à ses enfants, mais les laisser grandir en Syrie aurait été encore pire. Avec Raïssa, ils n’avaient pas hésité, les enfants devaient être mis en sécurité. Ces pseudo-religieux ne faisaient pas dans la dentelle : imposer le viol et la soumission à sa fille et les camps d’entraînement et d’endoctrinement à Farouk pour y apprendre que quiconque sur cette planète a le droit de se sentir supérieur à un autre ou que sa vie a plus de légitimité parce qu’on fait ce qui est écrit dans un vieux livre plutôt que dans un autre. Mais lui, aurait-il dû rester ? Aurait-il dû rejoindre l’armée libre et se battre ? Il se souvint d’avoir appris que lors de la seconde guerre mondiale, beaucoup d’européens étaient partis en Angleterre ou aux Etats-Unis. L’instinct de survie était le même partout.

Alors oui, ils avaient fui. Ils l’avaient fait en toute conscience et en toute honnêteté. En toute responsabilité. Même loin, ils auraient une voix et ils pourraient la faire entendre contre ces barbares et contre la dictature. Ils avaient marché, emprunté des véhicules surchargés sur des routes dangereuses, voyagé cachés dans des wagons de marchandises, et pris la mer sur une embarcation de fortune où le petit manqua de mourir de froid et Fatine de se noyer à quelques centaines de mètres des côtes. Malgré tout, ils avaient eu de la chance, l’hiver avait tardé, ça aurait pu être pire.

Il avait entendu dire que les européens n’étaient pas tous d’accord pour les accueillir... Mais où auraient-ils pu aller d’autre ? Ils ne prendraient pas beaucoup de place. Ils savaient tous les deux parler anglais, ça devrait faciliter leur insertion et la recherche d’un emploi. On les avait orientés vers Paris, ce n’était pas leur choix premier, mais ils ne pouvaient pas s’offrir le luxe de choisir leur point de chute. Ils voulaient juste un toit et l’assurance de ne pas mourir au prochain coin de rue.


C’est exactement ça : être sûre de ne pas mourir au prochain coin de rue, tuée par je ne sais quel fanatique qui voudrait faire une virée meurtrière comme à Paris... Si on leur ouvre la porte, non seulement, ils vont venir profiter du système – alors que des vrais français comme son frère se retrouvent au chômage - mais aussi attirer les terroristes sur le territoire. De toute façon, l’Etat Islamique savait très bien quelle route emprunter pour faire entrer ses hommes. Avec cette Europe passoire, c’était plus facile d’organiser un attentat que de retrouver un emploi.

Elle regarda à nouveau son bulletin. Elle savait bien que Loiseau ne pourrait pas résoudre tous les problèmes, mais elle était convaincue d’agir pour demain, de poser la première pierre d’une France plus forte et plus sûre, où les gens pourraient être heureux, ensemble... Sans voile et sans ces règles de vie qui n’étaient pas les leurs. Quand on vit en France, on s’adapte. Un point c’est tout. Elle plia la feuille, la glissa dans l’enveloppe et la ferma. Au moment de mettre les deux autres bulletins dans la poubelle, elle vit que son voisin jetait les mêmes qu’elle. Elle se sentit fière. Elle avait l’impression de faire l’Histoire.

Non, ils n’étaient pas racistes comme le suggérait son frère, mais c’était pour elle du simple bon sens : quand on vient habiter en France, ce n’est pas pour y vivre comme dans un autre pays.

Au moment de poser son enveloppe sur la plaque de métal de l’urne, elle eut un temps d’arrêt. Elle revit l’espace d’un instant la photo de cet enfant mort sur la plage.

« Anna Pallois » annonça le conseiller municipal en basculant le levier de la trappe. Après quelques secondes, elle lâcha son enveloppe en songeant que, de toute façon, la France ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde...

14 décembre 2015

« Tu dis n’importe quoi !
- Oh ! Le pauvre Samounet ! Il a un gros chagrin ! Il est tout déçu de savoir que c’est pas son petit Papa Noël qui va lui apporter ses cadeaux par milliers ! Petit choupinou ! » C’en était trop. Sam se jeta sur Matthieu. Il essayait de lui attraper les cheveux pour lui faire mal.

Il disait n’importe quoi ! Le Père Noël existait pour de vrai, il le savait : la lettre, le petit gouter, la vidéo et la réponse à son invitation. Aucun faux Père Noël n’aurait pu savoir ! Il savait bien qu’il y avait des gens déguisés en Père Noël : avec des fausses barbes de travers, des cheveux marrons sous la perruque blanche et des baskets au pied... Forcément, il ne pouvait pas être partout à la fois ! Mais il lui avait dit le Père Noël, il serait chez lui le 25 au soir ! Et après, Matthieu serait obligé de dire que c’était vrai.

Matthieu se défendit et réussit à lui donner un coup de poing dans le ventre. Samuel recula. Il se fit pousser, tomba en arrière et se cogna la tête. En temps normal, il aurait pleuré, mais là, il était mu par la colère. Il se releva et lança son pied droit qui arriva sur le genou de Matthieu. Il continua avec ses deux poings qui frappaient aveuglément ce qu’ils pouvaient : le bras, le ventre, la joue, le nez. Matthieu se mit à hurler. Il porta la main à son nez qui dégoulinait de sang.

« Tu peux me m’expliquer ce qui t’a pris Sam ? » Rosy était rouge de colère et de honte. Elle respirait fort et sa voix avait une dureté que le garçon n’avait encore jamais connue. Son téléphone avait sonné vers onze heures. « Ecole Sam » s’était affiché sur l’écran, c’était rarement bon signe. La maîtresse avait été laconique, Rosy s’était précipitée vers sa voiture. Elle était maintenant dans le bureau de la directrice, assise à côté de son fils. Il répondit :

« Mais c’est lui qu’a commencé !
- Et tu peux me dire ce qu’il a fait qui justifie que tu lui casses le nez ?
- Il a dit que le Père Noël n’existait pas et que j’étais un bébé d’y croire. » Sam ressentit encore la montée de colère l’envahir, il ne fit pas attention aux regards de sa mère et de Mme Albis. Il continua : « Il n’avait pas le droit de dire ça, de dire des méchancetés sur le Père Noël, c’est mal. En même temps, je m’en fiche, moi, j’aurai des cadeaux et pas lui, parce qu’il sera sur la liste des enfants pas sages ».

Rosy éructa :
« Parce que tu crois que tu as encore le droit à des cadeaux ?
- Ben oui, j’ai défendu le Père Noël ! Alors il va me récompenser. Je suis sûr que si j’arrivais à faire en sorte que tout le monde croie en lui, j’aurais plein plein de cadeaux ! »

Le regard de Rosy changea de la colère au désespoir. Elle s’abattit contre le dossier de la chaise. Devant l’air assuré et décidé de son fils, elle murmura pour elle-même :
« Mais qu’avons-nous fait ? »

15 décembre 2015

Un cauchemar. Yann vivait un cauchemar. Bien sûr, rien à voir avec ces gens qui avaient perdu un proche à Paris ou ces autres qui voyaient leur vie détruite par le dérèglement climatique.

Non. Mais pour lui, c’était du pareil au même : le chômage, l’état de nerf permanent de sa femme, Sam, devenu fanatique parce qu’ils avaient bêtement suivi une convention sociale en lui faisant croire qu’un homme vêtu de rouge venait, une fois par an, lui apporter des cadeaux. L’accord sur le climat, irréalisable, et les nationalistes amis de sa sœur qui gagnaient toujours plus de terrain n’arrangeaient rien.

Il fallait ajouter à ce tableau féérique le noir regard de Rosy lorsqu’il rentrait saoul...

Ce soir, encore une fois, il ne prit pas la peine de passer à la maison avant d’aller au bar. Alors qu’il allait entrer, il lui sembla voir, dans le reflet de la porte en verre, une silhouette vêtue de rouge. Une bouffée de rage monta en lui. Cette impression d’être épié et suivi par un faux Père Noël n’était plus supportable. Tant pis pour le verre, il devait y mettre un terme !

Il redescendit la marche et le suivit. Il longea la rue et tourna à gauche. Là, il tomba nez à bonnet avec le Père Noël qui l’attendait. Il le saisit par le col, et s’énerva :
« Mais c’est quoi ton problème ? »

Le Père Noël leva les yeux au ciel en soufflant. Il le regarda ensuite avec ses grands yeux bleus.
« Tu vas me répondre connard ! Pourquoi tu m’suis ? »

Le Père Noël marmonna quelque chose d’inintelligible.
« Putain ! Arrête de te foutre de ma gueule ! » Il le dévisagea : « et puis enlève-moi cette barbe et ce costume ridicule ! »

Il tira dessus, mais rien ne vint. Il attrapa le bonnet, le jeta à terre, agrippa la tignasse blanche mais elle tenait bien. Il le repoussa.
« Merde ! »

Il se retourna, fit quelques pas, avant de faire volte face.
« Tu me veux quoi putain ? Tu peux pas me lâcher un peu ! Tu me fais chier ! Vous me faites tous chier ! »

Les yeux du Père Noël s’emplirent de larmes. Il montra Yann du doigt et haussa les épaules d’impuissance.
« T’es muet ou quoi ? »

Pour toute réponse, une larme coula le long de la pommette du Père Noël.

Yann se rapprocha, le rattrapa par le col et prépara son poing.

« Il faut que tu me laisses tranquille ! Je te jure que si tu ne me lâches pas la grappe, je vais faire une connerie et ce ne sera pas bon pour toi. » Allait-il accompagner cet avertissement d’une mise en bouche ? Il regarda le vieil homme, vit une nouvelle larme se perdre dans les méandres de ses poils blancs et réfléchit au poing qu’il tenait en l’air. Il n’avait jamais mis son poing dans la figure de quelqu’un. Il n’avait en fait jamais frappé quelqu’un. Il baissa sa main et lâcha le Père Noël.

Il fit demi-tour et repartit en courant. Il serrait les poings et son souffle trébuchait sur le trottoir. Au bout de quelques minutes, il s’arrêta. Il s’engagea dans une ruelle et s’adossa contre un mur. Il se laissa tomber et lâcha tout. Il éclata ses sanglots contre le bitume sale et laissa aller sa tête entre ses bras, se refermant dans une boule de désespoir.

Il resta ainsi jusqu’à ce que ses yeux s’assèchent, jusqu’à ce qu’il use ses émotions. Il aurait pu s’endormir ainsi. Il aurait voulu mourir ainsi.

Mais il ne fit ni l’un, ni l’autre. Il fut sorti de sa torpeur par son portable qui vibra dans sa poche. C’était Lisa. Il décrocha.

« Allo, Yann ?
- Mmmm.
- T’es où ? Tu ne traines pas au bar ?
- Si seulement.
- Fais vraiment gaffe Yann ! Si tu continues comme ça, tu vas te faire virer pour faute et tu peux dire adieu à tes indemnités et bonjour à la ligne empoisonnée sur ton CV. Il faut que tu fasses un effort. Tu dois te reprendre en main.
- Mmmm.
- Allez ! Yann reviens bosser. La pause est finie ! S’il te plait. Pense à ta famille.
- Mmmm.
- A tout de suite Yann. Fais pas le con. »

Elle raccrocha. Elle avait raison. Il se dit qu’il fallait peut-être écouter Jiminy Lisa et se releva. Il renifla, s’essuya le visage d’un revers de main, épouseta son pantalon et sortit de la ruelle. Caché sous un porche, le Père Noël le regarda s’éloigner l’air triste.



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