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Cela fait longtemps que tu marches, à tâtons dans le brouillard épais, sans rien entendre, même pas le bruit de tes pas. Tu te dis que tu as dû prendre le mauvais chemin. Tu penses que tu es définitivement perdue. Et puis, sans que tu saches comment, sans que tu saches pourquoi, tes oreilles à nouveau perçoivent : un murmure à peine, une eau qui ruisselle dans le lointain, le battement sourd d’un cœur endormi. L’espoir en ton âme renaît. Ton corps épuisé retrouve un peu de légèreté. Le voyage a été si long, si difficile.
Le pays des songes est là, à portée de ta main. Enfin, tu vas pouvoir t’asseoir, enfin, tu vas pouvoir libérer les mots que tu retiens. Et, comme tu sais si bien le faire, tu enchaîneras ton auditoire au filet de ta voix, tu prononceras la formule magique, tout doucement, en chuchotant presque, tu diras : « Il était une fois…
… loin, très loin d’ici, une île posée sur l’écume des vagues. La houle dansait autour de ce morceau de terre flottant à la merci des courants. Les rares voyageurs qui accostaient avaient la sensation étrange d’aborder un radeau à la dérive, de poser les pieds sur un bateau aux amarres rompues, abandonné à l’humeur chahuteuse des flots.
Sur cette miette de continent, il n’existait pas de Reine pour assurer le bonheur et la prospérité, pas de Roi pour défendre et protéger. La belle île, isolée du monde, offerte aux quatre vents, attirait la convoitise de tous les requins qui croisaient au large : voleurs de trésor, pirates et flibustiers de tout bord. La meute débarquait un beau matin, surgie de nulle part, commandée par un capitaine d’opérette, à l’allure superbe et au verbe haut. Il commençait par séduire la foule naïve et docile, vendant pour presque rien des rêves en colifichets, fourguant par paquets des contes à dormir debout. Une fois la foule conquise, le marchand de sommeil s’arrogeait tous les attributs du pouvoir, et appuyé par son clan, sans la moindre vergogne, méticuleusement, il taxait, écumait, raflait. Jusqu’au moment où un autre pilleur, attiré par le bruit de l’or qu’on amassait, jetait à la mer le conquérant d’hier et prenait sa place dans la longue lignée des tyrans ordinaires.
Sur cette île où régnait l’injustice des Hommes, la colère des Dieux s’abattait avec la régularité d’un métronome. Les vents furieux soufflaient parfois si fortement que les arbres se rompaient et les maisons s’envolaient. Le déluge, dévalant du haut des cieux, roulait des torrents de cailloux, des fleuves de boue qui finissaient d’emporter ce que la tornade n’avait pas réussi à arracher.
Mais ce que craignaient par-dessus tout, les habitants de cette île, c’étaient les violentes convulsions de la terre, car leur peur était grande de voir sous leurs pieds, s’ouvrir la gueule béante des enfers et d’y être ensevelis vivants.
Pourtant, dans ce pays où le malheur et la misère étaient le lot du plus grand nombre, l’espérance poussait comme une mauvaise herbe qui jamais ne flétrit. Le ventre des femmes, plus fertile que le sol raviné, donnait en abondance de beaux fruits, mûrs de toutes les promesses qu’en secret elles fredonnaient. Et quand l’enfant pointait le bout de son nez, même s’il était le dixième à échouer dans la cabane trop petite, sur le lopin de terre trop aride, il était accueilli avec joie. En cette île, les enfants étaient la seule richesse des pauvres.
Restait cependant une préoccupation lancinante qui creusait d’une ride profonde le front des hommes et agitait le sommeil des femmes : comment protéger ces petits êtres si fragiles ? Comment les nourrir quand la terre jalouse engloutissait toutes les forces et ne rendait rien ? La nuit, dans le repos enfin accordé, la rumeur qui courait à propos de la grande ville, tournait et retournait dans les têtes. On disait que là-bas, la vie était moins difficile, qu’il existait des maisons où on pouvait mettre à l’abri les enfants, le temps de voir arriver des jours meilleurs. On prétendait qu’ils y étaient nourris et soignés, qu’ils dormaient dans de vrais lits et allaient à l’école. On murmurait que cela ne coûtait rien, qu’on pouvait toujours revenir les chercher. Alors certains faisaient le voyage, une fois, plusieurs fois, rarement pour reprendre un enfant, souvent pour déposer le suivant. Puis ils repartaient, le cœur lourd, mais la conscience apaisée d’avoir pu préserver, au moins pour un moment, une petite part d’eux-mêmes.
Une autre histoire circulait, aussi mystérieuse que troublante. On racontait que dans ces maisons, un grand oiseau blanc venait de temps à autre cueillir les enfants dans leur sommeil et qu’il les emmenait loin de l’île, vers des contrées inconnues.
C’est sur le seuil d’une de ces maisons qu’un soir on me laissa. J’étais si frêle, si gracile qu’on me mit bien vite à l’abri, de peur qu’une bourrasque ne m’emporte. »

À cet instant du récit, tu ménageras un silence, tu laisseras échapper un souffle, une poignée de secondes. Tu lèveras la main et tu la garderas ainsi, suspendue au-dessus du vide, l’espace d’un instant. Puis, parce que le temps s’écoule, parce que le temps s’en va, tu dessineras dans le sable l’échelle des jours et tu commenceras à égrener les pages de ton histoire…

… 365…
« Au même moment, de l’autre côté de l’océan, sur un continent solidement arrimé, un pays, veiné de fleuves et de rivières, prospérait dans l’abondance d’une terre généreuse. Le soleil et la pluie se partageaient les saisons, sans excès. La vie était douce, sereine, elle s’écoulait selon un rythme immuable. Ce pays, très ancien, avait passé l’âge des guerres fratricides, des révolutions sanglantes. Les traditions, patiemment accumulées, siècle après siècle, permettaient à chacun de trouver sa place, de garantir la justice et l’équité. Tout était pour le mieux, dans le meilleur des mondes.
Pourtant, si les géographes avaient su mesurer l’empreinte du bonheur, s’ils avaient su cartographier les cœurs, ils n’auraient pu que constater l’imperfection du tracé, les manques, les zones d’ombre. Le malheur, en ce pays, ne tombait pas des cieux et ne roulait pas du haut de la montagne. Ce n’était pas une malédiction qui balaie et dévaste. Le malheur, en ce pays, n’était pas grand, il était profond. Il n’était pas commun à tous, il était propre à chacun. Le malheur, en ce pays, s’invitait dans l’intimité des foyers, s’incrustait dans les replis de l’âme. Il vous laissait pantelant, vide d’envie, anéanti de désespérance sans que rien dans votre apparence ne change, sans que rien ne vous désigne comme une de ses victimes.
Ania et Dimitri habitaient ici, dans cette région du monde où boire et manger passaient pour un art de vivre avant d’être une nécessité, où la profusion des biens effaçait la notion même du besoin. Ils menaient une vie simple et discrète, une vie bien réglée. Chaque matin, ils se rendaient à leur travail pour y accomplir consciencieusement les tâches de la journée. Le soir, ils partageaient leur repas tout en regardant la télévision. Puis ils se couchaient, en espérant que le sommeil les prendrait par surprise, sans avoir à le quémander.
Parfois, en fin de semaine, ils s’échappaient de leur demeure si confortable, si soigneusement ordonnée. Pendant quelques heures, ils fuyaient le silence qui pesait sur les jours, ils trompaient l’attente qui comprimait le cœur. Et ils tentaient d’oublier la chambre d’enfant au premier étage de la maison et le petit lit dont les draps jamais ne se froissaient.
Pour Ania et Dimitri, le malheur avait pris la forme d’une absence.
Les soirs de désespoir, une vieille légende remontait du fond de leur mémoire, ils se laissaient bercer par le fredonnement de ces mots mille fois entendus, de ces paroles répétées à l’infini et ils sombraient dans la douce euphorie des rêves, dans l’univers rassurant de l’illusion.
L’histoire, transmise de génération en génération, prétendait que la Cigogne était un émissaire de la déesse Holda et qu’elle était chargée d’apporter des bébés aux parents qui en auraient exprimé le désir : “Après avoir passé commande, la future maman doit mettre quelques morceaux de sucre sur le rebord de la fenêtre pour attirer la Cigogne. L’oiseau va alors chercher le bambin auprès d’une source ou d’une mare, là où les lutins ramènent des profondeurs de la terre les âmes tombées du ciel avec la pluie et réincarnées en nouveau-nés…”.
Dans le monde de Ania et Dimitri, on ne croyait plus aux légendes, on avait depuis longtemps sacrifié la magie sur l’autel de la raison. Cependant, chaque soir, Ania posait sur le rebord de la fenêtre un petit morceau de sucre en implorant les étoiles… »

… 609…
« 2 minutes et 30 secondes. Un siècle, une éternité. 2 minutes et 30 secondes. Le bateau chavire. 2 minutes et 30 secondes. L’univers s’effondre.
Un grognement sauvage monte des cavernes de la terre et, dans un spasme effroyable, le colosse envoie tout valdinguer. Il soulève le plancher, lézarde les murs, déchire le plafond. Plus rien à quoi s’accrocher. Plus rien pour retenir les corps bouleversés. Et cela n’en finit pas de trépider sous nos pieds, d’ébranler nos cages de chair et d’os.
Je tombe à quatre pattes. La peur est un gouffre qui va m’engloutir. Je suis trop petite pour savoir et je vois bien que les adultes autour de moi ne comprennent rien non plus. Ils ouvrent la bouche comme des poissons brutalement arrachés à la mer. Les mains sur la tête, en un geste dérisoire de protection alors que les gravats s’abattent, ils se précipitent vers la porte.
Je sais à peine marcher, je vais rester là, abandonnée aux mains de l’ogre, ensevelie vivante. Mais des bras puissants me soulèvent de terre. Je sens un cœur battre à tout rompre contre le mien.
Commence une course folle dans la ville dévastée que les flammes dévorent, que la panique affole. Le monde est une fourmilière dans laquelle le monstre a donné un grand coup de pied. Des gens filent d’un côté quand d’autres détalent dans le sens opposé. Nous nous heurtons à des femmes immobiles qui, bras tendus vers le ciel, crient des mots que je ne saisis pas. Et puis, il y a ces enfants que l’on emporte, bras et jambes désarticulés, ballants dans le vide. Il y a ces corps étendus au milieu de flaques sombres que le sable desséché boit avec voracité. Et la poussière qui pique les yeux, qui rend le monde opaque, fantomatique.
Les mains de mon porteur se serrent contre mon dos, ma petite robe de coton est imprégnée de sa sueur. Il halète et son pas se fait plus saccadé au fur et à mesure que la route s’élève. Bientôt, nous n’apercevons de la ville que le nuage de débris qui l’enferme, nous n’entendons plus que les cris de ceux qui sont restés en bas, prisonniers de la nasse.
Je ferme les yeux. Les larmes tracent des sillons gris sur ma peau d’ébène… »

… 955…
« Des milliers de lucioles fluorescentes volent dans le ciel comme une nuée de papillons aux ailes blanches et feutrées. La petite fille regarde, étonnée, elle qui ne connait que la poussière qui brille et virevolte au travers des persiennes pendant les heures chaudes de l’après-midi.
Elle sent comme une légère morsure lorsque les étoiles opalines se posent délicatement sur sa joue. C’est froid et c’est doux. Froid, doux, froid, doux. La petite fille est surprise, elle qui ne sait que la brûlure du soleil sur sa peau nue.
Les papillons s’accrochent un instant à ses longs cils puis disparaissent comme par enchantement. Ils laissent une légère trace d’humidité au bord de ses yeux, une buée qui achève de rendre le monde autour d’elle irréel.
Hier encore, elle était dans cet abri qui servait de refuge aux survivants de la maison depuis presque un an. Le puissant tremblement avait tout dérangé, plus rien n’avait retrouvé de sens. Ils ne s’étaient pas risqués à redescendre dans les ruines que les pilleurs de tombeaux fouillaient sans vergogne. On disait qu’en bas la maladie rampait entre les cabanes de toile où s’entassaient des rescapés hagards, qu’elle se nourrissait de leur détresse, de leur dénuement et qu’elle happait au hasard, les forts aussi bien que les faibles.
Trouver à manger et protéger les enfants étaient devenues les seules préoccupations des adultes de la maison. Il était interdit de sortir du périmètre de la cour, interdit de laisser les plus petits seuls, sans surveillance. Car dans sa fureur aveugle, le monstre avait frappé sans discernement. Il avait brisé les barreaux derrière lesquels on parquait les loups et ceux-ci, trop heureux d’une libération inespérée, avaient reconstitué leur meute et chassaient à nouveau sur des territoires reconquis à grands coups de machette.
Le grand oiseau ne venait plus chercher les enfants. Comment aurait-il pu les retrouver dans l’indicible chambardement ? Les adultes s’inquiétaient. Ils en parlaient à voix basse quand les enfants dormaient. Ils murmuraient des phrases inachevées qui se perdaient dans la profondeur de la nuit. “Peut-être que…”, “On verra demain si…”, puis ils soupiraient de fatigue et d’impuissance. L’espoir était un fil mince et fragile que le moindre souffle menaçait de rompre.
Pourtant un matin, on réveilla la petite fille avant le lever du soleil. On lui dit que le jour était venu, qu’elle partait, loin, très loin. Elle se laissa faire.
Du voyage, l’enfant garde en mémoire des sons, des images, un déluge d’émotions.
Le rugissement effrayant du grand oiseau blanc lorsqu’il arrache de terre son immense corps d’acier. Le cœur qui soudain se soulève dans la poitrine. La peur qui creuse le ventre. La peur qui dilate les pupilles.
Puis un train lancé à toute vitesse. Les yeux qui se révulsent, les yeux qui cherchent en vain à fixer le paysage qui défile.
La rencontre avec elle. Elle et ses bras caressants qui tout de suite enlacent. Elle et ses bras tendres qui ne lâchent plus. Un baiser sur la joue. Un premier contact avec la peau laiteuse. Cette peau contre laquelle l’enfant déjà, aime enfouir son nez. Elle et sa voix. Sa voix qui fredonne une chanson douce. Sa voix qui apaise un peu. Sa voix qui rassure beaucoup.
Lui, il attend sur le quai balayé de neige. Il sourit et il pleure, sa joie du jour ruisselle du trop-plein de chagrin d’hier. Il attend ses femmes revenues du bout du monde. Il attend que la vie commence enfin. Lui, c’est un arbre planté au milieu de la foule. Il a des mains larges qui cueillent l’enfant aussi délicatement que possible. Ses mains tremblent un peu tant elles craignent de brusquer, tant elles craignent d’effrayer. Mais la petite fille s’abandonne, elle s’accroche à son cou comme une liane, elle cache son visage au creux de son épaule. Il va la protéger du froid, il va la protéger de tout, il le promet. Et il emporte l’enfant comme un voleur emporte le plus précieux des trésors, bien serré contre son cœur.
Plus tard, un sapin scintillant de lumière au pied duquel ils la posent un instant.
Plus tard, leurs visages penchés au-dessus d’elle, un vœu murmuré dont elle ne perçoit que la mélodie.
Plus tard, des draps frais et parfumés entre lesquels ils la glissent.
Puis, elle s’endort dans le petit lit, au premier étage de la maison de Ania et Dimitri. »

Ici, tu pourrais suspendre ta narration. Ce serait la fin du conte. Tu laisserais le charme agir et ton auditoire imaginerait seul la suite de l’histoire. La projection serait à chacun différente et variée comme une farandole de rêves accrochée aux prémices de ton bonheur. Oui, ici, tu pourrais choisir de mettre le point final.
Mais tu poursuivras ce récit, bien sûr, tu le poursuivras. Tu en as la force et l’incommensurable volonté.

… 2000…
« Ce monde lui était inconnu et elle était inconnue à ce monde. Par une heureuse coïncidence, la curiosité prit le pas sur la défiance que la différence souvent engendre. Par un coup de chance, la petite fille ne ferma pas la porte, elle la tint grande ouverte à qui voulait entrer, à qui voulait sincèrement connaitre.
Dès son arrivée, elle chercha au fond des pupilles claires et des visages pâles qui maintenant l’entouraient, des fils pour tisser sa nouvelle toile, un terreau où planter ses racines mises à nu. Dès son arrivée, ses yeux si profondément sombres et quelque chose d’autre, quelque chose que personne ne saurait jamais vraiment définir, exercèrent une troublante fascination. Elle attirait les regards, elle captait l’attention. Elle n’avait qu’à demander, on ferait ce qu’elle voudrait. Elle n’avait qu’à montrer le chemin, on suivrait ses pas sautillants de feu follet.
Elle voulut d’abord comprendre la musique des mots qu’en abondance on lui soufflait à l’oreille depuis l’envol du grand oiseau blanc. Très vite, elle apprit la langue, sa tonalité, son rythme et l’infinie possibilité des sens. Elle apprivoisa les mots, les uns après les autres, en prenant soin de ne pas les écorcher. Au bout de quelques mois, ses propos sonnaient juste, son vocabulaire était approprié, ses phrases construites. Elle mit dans cet apprentissage une hâte rare chez un enfant. Les adultes, émerveillés, ne virent dans ces progrès fulgurants que le signe évident d’une miraculeuse acclimatation. Quand pour elle déjà, l’urgence à ne pas perdre de temps se faisait inconsciemment sentir.
Puis son palais découvrit de nouveaux goûts, de nouvelles textures même si elle se plia difficilement au cérémonial de la table, à ce rituel des repas pris à heures fixes, à ces instructions qu’il fallait suivre, à cette obligation qu’il y avait à manger. Son appétit était celui d’un oiseau qui aime à picorer quelques miettes de-ci, de-là, à la faveur du jour, selon l’envie ou le besoin du moment. Elle ne voyait pas la nécessité de se remplir, de s’appesantir sur une chaise quand son ventre ne réclamait rien et que ses membres vibraient de mouvements retenus. Seuls les repas d’été la remplissaient de joie, des repas pris en plein air sous l’ombre de toiles colorées. La chaleur ramollissait les volontés, on prenait ses aises, on allongeait les jambes, on reculait les sièges et on l’autorisait à sortir de table bien avant la fin des agapes. Elle en profitait pour aller chaparder au fond du jardin deux ou trois framboises dont elle se faisait un festin. Elle y retournait à plusieurs reprises pour la joie de grappiller, pour la liberté de cueillir.
Mais plus que tout, elle aima les itinérances estivales et les voyages impromptus ; les valises que l’on boucle dès que l’occasion se présente et les kilomètres que l’on avale pour le plaisir de partir, pour le bonheur de retrouver un coin de paradis ; les immenses plages où la mer recule, les immenses plages où la mer remonte ; les coquillages qui font un bruit de perles dans le petit seau jaune ; le sable mouillé qui colle aux doigts ; le sable mouillé que les pieds tatouent d’un chemin d’empreintes ; la maison que l’on réveille au printemps dans un claquement de volets ouverts à toute volée, dans un brassage de poussière jetée par les fenêtres, dans un battement de linges agités sous le nez du vent salé ; la maison que l’on referme, silencieusement, avec regret, à l’automne, sur les souvenirs d’un bel été, en promettant de revenir bientôt, en promettant de revenir toujours.
Et les rires en grelot, les colliers de chansons, les boucles de danses ; les matins câlins et les soirs chagrins enveloppés d’un geste tendre.
Ania, Dimitri et l’enfant, la vie comme un rêve éveillé… »

… 2515…
« La voix. La voix des marais. Le murmure des âmes grises enfermées dans les volutes de brumes. Le bruissement des miasmes épais prisonniers des racines enchevêtrées. La longue plainte des humeurs corrompues captives des eaux stagnantes. La voix. La voix est revenue.
Des années qu’elle n’a pas émis le moindre son, la moindre vibration. L’enfant l’avait presque oubliée même si la voix venait parfois hanter ses rêves quand l’esprit, manquant de vigilance, s’abandonne et ouvre la porte aux réminiscences du passé. Mais ce n’était qu’un écho lointain et irréel, l’écume à la surface du songe. Au matin, tout s’évaporait, ne laissant en mémoire qu’une impression diffuse.
Depuis quelques semaines, la voix résonne à nouveau, rumeur obsédante qui ne lâche plus l’enfant. Elle n’est donc pas restée là-bas, sur l’île natale ? Non, la voix a pris, elle aussi, le chemin des airs, collée aux basques de l’enfant. Jusqu’à présent, elle s’est montrée discrète, pour mieux s’adapter à un environnement moins favorable et reprendre des forces. Mais maintenant l’onde monte, plus audible de jour en jour, s’enroulant autour de la colonne vertébrale de l’enfant, légère, imperceptible, si peu encombrante et pourtant, aussi envahissante que le liseron dans le jardin de Dimitri.
La petite fille ne dit rien de ses tourments. Instinctivement, elle devine qu’il vaut mieux que le passager demeure clandestin. Mais c’est trop demander à la voix que de rester calme et inoffensive. Dans sa conquête du corps de l’enfant, elle commet quelques offenses et Ania en remarque bientôt les signes extérieurs.
Et les voilà tous les trois, Ania, Dimitri et l’enfant, face à l’homme en blouse blanche dont les mains ne tremblent pas sur le dossier ouvert. Avec l’assurance de celui qui sait, de celui qui maîtrise parfaitement ses sujets, il prononce des mots savants, des formules alambiquées. Il fait état de taux, évalue des défenses immunitaires, parle soins, donneurs, protocoles, planifie des étapes, énumère des effets secondaires. Un flux de mots que l’enfant n’est pas censé comprendre. Des mots qui les percutent tous les trois de plein fouet et les font vaciller.
Il dit encore que si on ne fait rien, l’issue est certaine. Il dit que si on lutte, la victoire finale n’est pas acquise. La petite fille plante ses grands yeux noirs dans ceux du médecin tandis que le monde s’écroule et que la voix chante à tue-tête dans ses veines.
Des larmes roulent sur les joues de Ania et Dimitri, lourdes comme des gouttes de sang. »

Diras-tu les jours au goût d’exil qui suivirent la révélation ? Décriras-tu ces murs construits en toute hâte pour te protéger d’ennemis invisibles ? Interdiction de sortir, de jouer avec d’autres enfants ; défense d’exposer au vent ton corps vulnérable, d’imprégner de pluie ta peau fragile, de chauffer au soleil ton sang anémié ; interdit de toucher, d’embrasser, d’étreindre, de courir, sauter, danser. Interdit ! Interdit ! Interdit !
Mais peut-être tairas-tu ces jours d’impatience où Ania, enfermée avec toi du matin au soir, t’explique inlassablement qu’il faut être patient, que le temps de la liberté reviendra. Et toi, tu demandes quand ? Quand ? Quand ? Et elle répond bientôt, bientôt, bientôt. Oui peut-être passeras-tu sous silence ces jours d’affliction qui n’étaient, à bien y regarder, que l’effleurement de la souffrance.
Sans doute préféreras-tu parler de la maison réveillée par surprise, en plein cœur de l’été. De ce répit accordé par l’homme en blouse blanche t’autorisant à voir la mer accomplir sa valse quotidienne, même si tu ne dois pas en goûter la fraîcheur salée ; à sentir encore la maison craquée de joie sous la brise, à entendre les oiseaux piailler pour accueillir le retour de la lumière, même si tu te retiens de frotter tes mains à la rosée du matin.
À quoi bon faire durer le récit quand le temps est compté ? À quoi bon se perdre en détours, quand, depuis le début, tu le sais, il te faudra, tôt ou tard, entamer la part cruelle du conte ?
Ton auditoire attend, tremblant de voir se lever enfin le voile opaque du destin.

… 2785…
« Mon corps est une île offerte aux quatre vents. Mon corps est revenu à son point de départ. Ballotté par les bourrasques, il tente de surnager, il s’efforce de résister au vent pénétrant, il s’évertue à repousser l’eau qui monte, il s’escrime à combattre le froid qui, peu à peu, l’envahit.
Des fantômes masqués tournent autour de mes membres échoués. Ils observent cette chair qu’ils ont volontairement plongée dans l’inertie et le silence. Ils examinent les brèches et ils auscultent les fissures. De leurs mains gantées, ils calfeutrent, ils colmatent, ils obturent. Ils font ce qu’ils peuvent. Mais moi je sens l’eau qui s’infiltre dans les failles, le vent qui siffle par les jointures, le froid qui pénètre les moindres veinules.
Enfermée dans ce corps qui largue les amarres, mon esprit se révolte, ma volonté se cabre.
Je ne veux pas, je ne veux pas… »

… 2786…
« Mon enfant, mon amour, je voudrais t’enlacer au lasso de mes mots, te prendre au filet de mes paroles et te tirer hors des méandres du sommeil en tressant une corde avec toutes les phrases qu’inlassablement je te murmure.
Mon enfant, mon trésor, tant de jours, tant de semaines se sont écoulés, sans entendre le son de ta voix, la mélodie de ton rire ! Tant de jours, tant de semaines, sans plonger dans le beau miroir de tes yeux !
Mon enfant, mon ange, je refuse d’entendre ceux qui croient détenir la vérité et qui prétendent que les heures à présent sont comptées. Je suis près de toi, je caresse ta main, je fais résonner à tes oreilles le hochet que tu aimes tant. Et la machine qui lit les battements de ton cœur relance le mien. La ligne soudain se tend, dessine un pic, atteint un sommet. Tu es toujours là, accrochée à des lambeaux de vie. Tu es toujours là. Mon enfant, ma guerrière.
Parfois, devant ton corps pétrifié, devant tes paupières si hermétiquement closes, me prend le vertige de la vie sans toi.
Je ne peux pas, je ne peux pas… »

… 2787…
«  Je ne dis rien. Ania parle à ma belle enfant endormie, elle lui raconte des histoires, elle entretient une conversation imaginaire, mais moi, je ne dis rien. Peut-être que la petite, mon silence, elle l’entend aussi ?
Cela fait longtemps que j’ai compris que ma fille glisse dans un monde où Ania et moi, nous ne serons pas. Alors je garde le silence, pour ne pas hurler.
Avec mes mains, mes grandes mains impuissantes à la retenir, je masse doucement ses petits pieds glacés. Je me souviens du premier jour, ce jour où je lui ai promis de la protéger du froid, de la protéger de tout.
Mon silence, j’espère qu’elle l’écoute aussi. Et qu’elle comprend que je n’ai pas trahi ma promesse, mais que je ne suis pas aussi fort qu’elle le croit.
Car contre le destin, je ne peux rien, je ne peux rien… »

… 2788…
« Dans les bras de Dimitri, je me suis recroquevillée, la main de Ania enroulée autour de la mienne… »

Il était une fois un dernier jour, une dernière heure, une ultime seconde…

PRIX

Image de Hiver 2020
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François B. · il y a
Je ne vous cache pas que j'ai été un peu dérouté par la forme de votre texte (le narrateur qui interpelle la conteuse ; les différentes voix qui s'expriment ; le décompte inhabituel des jours).
Mais j'ai été très sensible à la poésie des phrases, à la beauté des images, et surtout à l'intensité, la puissance des émotions qui se dégagent. Bravo !
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Patricia Vignat · il y a
Oui je reconnais que ce texte peut être déroutant pour qui ne connaît pas l'histoire qui en est à l'origine. Merci de votre commentaire.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre intense, attrayante, écrite avec beaucoup de sensibilité et de passion ! Mon soutien ! Une invitation à découvrir “David contre Goliath” qui est en compétition pour le Prix Portez Haut les Couleurs 2020. Merci d’avance et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/david-contre-goliath-2
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Ava Mouzon · il y a
Une prose qui envoute, qui ensorcelle. Les mots nous attirent dans la lecture, nous poussent à continuer. Le rythme des phrases est comme une berceuse, qui à la fin nous donne envie de pleurer.
Bravo. *****

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Patricia Vignat · il y a
Merci
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Chantane P. · il y a
Une bien belle histoire, bravo
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Patricia Vignat · il y a
Merci
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De margotin · il y a
Très beau. Je donne mes 5 voix. Je vous invite à découvrir Nilie et ma ville de naissance sur ma page. Merci beaucoup.
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Patricia Vignat · il y a
Merci
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Emie Gouha · il y a
Magnifique et puissant témoignage. Un amour palpable à travers les mots, un grand bravo !
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Patricia Vignat · il y a
Merci
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Mathilda Vlt · il y a
Texte d’une intensité incroyable, bouleversant.
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Patricia Vignat · il y a
Merci 😉
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Felix Culpa · il y a
C'est bien la première fois que je lis gun texte de 15 minutes sur Short. Les docteurs et les patients ne parlent pas le même langage. Si la science condamne un patient, l'amour maternel peut faire des miracles. Mes 5 voix pour vous ! Je vous invite à découvrir : La légende des étoiles ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles
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Patricia Vignat · il y a
Merci
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Nannan · il y a
Texte d’une grande intensité ! Merci
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Patricia Vignat · il y a
Merci 😉
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Ginette Vijaya · il y a
Une composition savante , originale . Un conte ? Une prophétie ?
J'ai lu comme on boit à un calice porteur de folles promesses.

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Patricia Vignat · il y a
Un conte car certaines histoires sont trop difficiles à dire.

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