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Qualifié

C’est nul les glaïeuls. C’est à mi-chemin entre « glace » et « aïeul », c’est ridicule pour des fleurs. En plus, des glaïeuls, on y a droit tous les jours : qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, ils sont rouges, jaune ou blanc. Chaque matin Paulo arrive avec une gerbe plein les bras, encore un joli mot pour désigner des fleurs, une « gerbe ! » Il est plein de poésie le monde floral.
Paulo les dispose dans un impressionnant vase de cristal en forme de cœur, garni de quatre pieds d’inox, une merveille de plus. Une merveille dont seule ma mère a le chic, Madame la baronne Von Richthofen Del Gado. Je sais, le nom est ridicule, mais l’on ne choisit pas ses croisements sanguins à la cour d’Europe. Parti de sa Westphalie natale, mon trisaïeul a traversé la France pour atterrir dans les bras d’une archiduchesse de Castille. Et voilà le résultat.
En tout cas, Baronne de son état, elle nous fait le coup tous les matins : sur le pont supérieur du Piquadro, il y a des glaïeuls. Je ne vous ai pas encore parlé du « Piquadro » : 170 pieds de long (ça fait 52 mètres, mais les pieds, ça fait plus marin), 23 hommes d’équipage, un pilote (pour l’hélicoptère), un jardinier (c’est Paulo, il amène les fleurs), des précepteurs (pour notre éducation), mon père, le baron von Richthofen Del Gado, présent environ 25 minutes par an sur son bateau et enfin ma sœur Beverly. C’est ma mère qui voulait l’appeler comme ça, elle est née à Beverly Hill, alors forcément.
Je ne me chamaille jamais avec Beverly, c’est à cause de ses oreilles. Elle a toujours son Ipod à l’intérieur et quand elle enlève l’Ipod, c’est pour coller à la place son téléphone portable. Elle passe son temps sur le pont solarium, trois heures à plat ventre, trois heures sur le dos. A dix-sept ans, elle aura consacré plus de temps à bronzer qu’à réfléchir. Résultat, on ne communique pas.
Moi j’ai treize ans, je m’appelle Raoul. C’est comme Glaïeul, pas très joli à prononcer. Si j’avais été une fille, je suis sûr que la Baronne m’aurait appelé Gwladys. Le Baron n’a pas dû donner son avis sur les prénoms, avec 25 minutes par an de présence auprès de sa femme, il a eu juste le temps de nous faire, ma sœur et moi. Heureusement ma mère était bien disposée ces jours-là, sinon : couic, pas de descendance.

C’est le mois de juin et depuis trois semaines le capitaine nous fait barboter en Méditerranée. Je l’aime bien le capitaine : toujours habillé en blanc, il met sa casquette quand la Baronne monte sur la passerelle ou lorsque nous arrivons en rade de Saint-Tropez. Comme nous sommes la cible des paparazzis, autant porter la casquette pour faire voir qui est le chef. Quand ma sœur entend des petits bateaux qui rôdent autour de nous, elle vient s’appuyer au bastingage pour faire voir ses nichons aux photographes. Elle passe ensuite toute la semaine à dévorer la presse pipole pour s’admirer. Ça l’amuse. Ça fait nettement moins rire la Baronne qui passe son temps à contacter ses avocats pour faire des procès. Pour se faire dédommager comme elle dit.
— Dédommager de quoi, mère ? fis-je un jour qu’elle était en train de s’empiffrer une queue de homard de taille indécente.
— De..., de l’atteinte à notre dignité humaine, Raoul !
— Et ça rapporte beaucoup ?
— Là n’est pas la question mon fils ! rétorqua-t-elle, outrée que je puisse aborder un sujet d’argent à table.
La conversation ne s’est pas achevée à cause de la turbine de l’hélicoptère qui s’est mise en route. Gödtz, le pilote hongrois, s’apprêtait à décoller pour aller chercher mon père en provenance des îles Caïmans. Il a des affaires là-bas...

Mon année scolaire s’achève péniblement. Je n’ai pas de copain de classe parce que je n’ai pas de classe, ni de cour de récré d’ailleurs. Juste deux précepteurs : un pour les langues et un pour les sciences. Pour les arts, c’est la Baronne qui s’en occupe, elle m’apprend à dessiner les glaïeuls. Des rouges, des blancs, des jaunes...
Mon seul terrain de jeu, c’est le pont en teck du deuxième étage : c’est le plus long. Un jour, j’ai même réussi à faire du patin à roulettes. Quand la baronne a vu les traces de roues sur le bois précieux, elle en a fait une syncope. Heureusement, Beverly était là avec ses nichons pour financer la restauration du pont.

Conclusion, jamais de vraies vacances. Des vacances où mon père mettrait trois jours à préparer la voiture, à faire rentrer les derniers bigoudis de ma mère sous le siège du passager et à râler après la troisième glacière qu'elle vient lui amener et que vraiment, celle-là, c’est impossible de partir sans. En découvrant sa glacière d’asticots pour la pêche, il finirait par trouver une place dans le break Peugeot.

Le bruit du rotor est insoutenable. Gödtz vient placer amoureusement les patins de l’hélico sur la plateforme microscopique du « Piquadro ». La Baronne, dans son paréo fuchsia qui claque au vent, se cramponne au bras de Beverly. Le Baron, en tenue de couturier italien, descend courbé en deux sous l’immense ventilateur. Il est à dix mètres de moi, je le reconnais facilement grâce aux couvertures de presse. Forcément, quand on est troisième fortune mondiale et que le quart de la presse vous appartient, on finit souvent en tabloïd. Ce n’est pas un père que j’ai, c’est un tabloïd.
Je le vois embrasser furtivement ma mère et ma sœur, puis il se retourne sur lui-même, surpris de ne pas me voir à leurs côtés. Le souffle du rotor nous offre à tous une coiffure de science-fiction. Il me fait signe de m’approcher de lui.
— Pars vite te changer ! Tu vas faire de la formule 1.
Il n’a pas pris le temps de me dire bonjour, bien trop pressé de me proposer un de ses coups tordus de milliardaire.
— De la formule 1 ou ça ?
— À Monaco, avec Michael Schumacher, c’est un copain, il m’a proposé de te faire faire un tour avec lui, avant les essais.
Devant ma mine peu enjouée, un rictus d’exaspération illumine le visage de mon père.
— Je te propose de faire ce qu’un milliard de garçons rêveraient de faire et tu trouves le moyen de faire la moue ?
— Je ne fais pas la moue, simplement je n’avais pas prévu...
Avant d’avoir fini ma phrase, il m’empoigne par l’avant-bras et me fait grimper dans l’hélico. C’est nul l’hélico. Ça fait un boucan d’enfer, on a rien le temps de voir tellement ça va vite, on ne fait qu’effleurer les sujets...
En route pour Monaco, « vingt minutes de vol maxi ! » a hurlé Gödtz sans lâcher les commandes. Beverly vient s’asseoir à côté de moi, elle s’est habillée pour l’occasion en tabloïd. Je ne la crois pas intéressée par la formule 1, mais une escapade à Monaco, c’est toujours l’occasion d’aller faire le plein de crème solaire... Sur le siège avant, mon père a enfilé son casque audio et il papote avec Gödtz. On est suspendu au sommet de notre navire. Le pilote tire à lui la commande de pas général et nous voilà basculant au ras des vagues, transformant en quelques secondes le « Piquadro » en jouet de luxe.

Il y avait tout le monde, pleins de gens connus et habillés en combinaisons rouges, des hurlements de moteur et des appareils photo de partout. Mon père a pris le temps de poser avec moi devant le bolide, ça nous fera au moins une photo de famille. Beverly est revenue avec son garde du corps chargé de sacs de grands couturiers. À mon avis, encombré comme il l’était, le garde du corps aurait eu du mal à la protéger. Après deux tours de formule 1, j’ai eu envie de vomir. Voilà ce dont doivent rêver un milliard de jeunes garçons sur terre : vomir dans un siège baquet.
Trois heures plus tard, le « Piquadro » redevient sous nos pieds le palace flottant qu’il n’a jamais cessé d’être. Pendant notre escapade, Paulo a eu le temps de changer l’eau des glaïeuls, les cuisiniers thaïlandais ont préparé un dîner pour trente-cinq personnes. Ce soir nous recevons. Les matelots ont fini d’astiquer les ponts sans oublier les cuivres des deux-cent quarante sept hublots de la coque. Le capitaine a téléphoné à toutes les capitaineries du quartier pour réserver notre place pour les jours à venir.
Chacun s’est retiré dans ses appartements, le baron et la baronne se sont retrouvés, visiblement pour plus de 25 minutes. On n’est pas l’abri d’avoir des quintuplés dans 9 mois !
Je mets discrètement à l’eau le plus petit canot que nous possédions. C’est un pneumatique blanc qui fait tout de même quatre mètres de long, ça doit faire un tas de pieds. J’utilise les rames, on entend mieux le bruit du clapot. J’aime bien. Après vingt minutes passées à tirer sur les dames de nage, je commence à deviner le fond sableux qui remonte. L’eau devient turquoise et je parviens même à distinguer mon ombre quelques mètres sous mes pieds, ça donne presque le vertige de se sentir suspendu en l’air. Encore quelques coups de rame et... Plonk. Ça vient de faire : « Plonk ! »
Je me précipite vers l’avant et distingue une main qui s’agrippe à la poignée en caoutchouc de mon bateau. Une seconde plus tard, sort de l’eau un immense fusil de pêche sous-marine tendu au bout d’un bras terriblement crispé. Toute la scène est déjà dans ma tête. C’est un commando russe qui vient me kidnapper et va demander une rançon à mon père.
Je vais être enfermé des journées entières dans le sous-sol d’une villa aux murs capitonnés, et il y aura une lampe de 1000 watts qui m’éblouira pour me faire perdre la notion du temps...
Une tête hirsute et coiffée d’un masque de plongée finit par faire surface. Le tueur russe doit avoir environ quinze ans
— Za va bas, don ?
Il parle bizarrement mon tueur... Il finit par enlever son masque.
— Ça va pas non ?
— Heu... excusez-moi, je rame en marche arrière alors forcément...
— Ouais mais t’as failli me noyer !
Ça me fait tout drôle que l’on me tutoie, c’est presque la première fois. Je vais essayer à mon tour :
— Je te dis que je ramais en arrière... Tu pêches des poissons ? lui demandais-je en montrant du doigt son fusil.
— Non je chasse la girafe de mer !
— Tu te moques de moi ?
Me voyant rire de sa plaisanterie, il retire son masque. Toujours cramponné à la poignée de mon bateau, il m’inquiète un peu avec son fusil armé qui semble être aussi grand que lui. Je lui propose de monter à bord.
— C’est à toi le grand yacht qui est là-bas ? me demande-t-il alors qu’il bascule par-dessus le boudin de caoutchouc.
— Disons que c’est à ma famille.
— Ouaouh !!! La classe !!!
— Tu parles.
— Ben oui quoi, tu dois être drôlement riche alors... et tu prends l’hélico quand tu veux ?
— Et même quand je ne veux pas !
— Mais... tu serais pas Raoul Von Machin-chose ? me lâche-t-il comme s’il venait de trouver le plus gros diamant du monde. Je t’ai vu tout à l’heure à la télé dans la caravane, t’étais avec Choumareur à Monaco !
— Y a la télé dans ta caravane ?
— Ben oui... Mais elle est en noir et blanc, me lâche-t-il tout penaud.
— Et tu t’appelles comment ?
— Maurice.
— Tu fais du camping ?
— ... 
Maurice ne quitte pas le « Piquadro » des yeux. Il vient de réaliser que derrière la couverture des magazines il y a une réalité. Je lui repose la question :
— Tu fais du camping ?
— Oui... oui, mais... ça veut dire que Beverly elle est sur le bateau, juste là ?
— Ben oui.
J’ai l’impression qu’à la place du « Piquadro », Maurice est en train de voir le mirage des nichons de ma sœur flotter sous le soleil de la Côte d’Azur.
— Ça doit être génial le camping ! T’as des copains ?
— Ouais,... et elle va venir à la plage Beverly ?
Maurice est incapable de m’écouter, il est encore sous le choc. Je tâche d’abréger les souffrances :
— Tu sais Maurice, ma sœur elle est avec son nouveau fiancé sur le bateau...
— Quoi, elle est plus avec Prad Bitt ?
— Euh... non, non elle est avec... un prince d’Arabie Saoudite parce que mon père avait peur de manquer de pétrole, alors tu comprends...
Il a le regard dans le vide, pfuitt ! envolée Beverly, il faut rapidement lui changer les idées.
— Et tu crois qu’on pourrait faire un foot sur la plage, avec tes copains ?
J’ai l’impression que ma proposition de se pavaner sur la plage avec Raoul von Richthofen Del Gado l’a piqué au vif.
— Ouais ! C’est génial on y va !
Bingo, en route pour le match du siècle. Je n’ai jamais vraiment joué au foot, seulement avec Pedro sur la plage arrière du « Piquadro », il fait goal et moi je lui tire des buts. Mais uniquement quand la Baronne quitte le bord et après avoir retiré les glaïeuls des cages de foot.

Nous ramons ensemble vers la plage. A peine le dinghy a-t-il touché le sable que Maurice détale vers un attroupement de parasols. On dirait un élevage de champignons. Après un court conciliabule à quatre pattes au milieu d’une grappe d’adolescents, je les vois rappliquer vers moi. Il y a des garçons, des grands, des petits et des tout maigres. Il y a aussi pleins de filles jolies, qui me dévisagent comme elles feuillèteraient un magazine pipole. Maurice tient un ballon de plage sous le bras, il est radieux. Moi aussi, je vais pouvoir jouer au foot avec autre chose que le manche de ma console vidéo.
Ils m’entourent. Maurice fait les présentations : « Voici mon meilleur copain dont je vous ai parlé : Raoul von Richthofen Del Gado » Il n’a pas perdu de temps pour devenir mon meilleur copain. Je lui prends le ballon des bras et pars en courant.
— Qui c’est qui vient jouer au foot avec moi ?
— Moiiiiiiii !!!
On est 47 contre 5, ils sont tous dans mon équipe. Ce n’est pas grave. « Raoul, Raoul la passe ! Ici Raoul ! Tiens attrape Raoul ! » Tous le monde est bien décidé à être mon meilleur ailier. Je commence à être submergé de honte, je suis incapable de rattraper une seule de leurs passes. Ce n’est pas grave. Je cours, je sprinte, je plonge en m’improvisant goal entre deux T-shirts poussiéreux. Je ne me suis jamais autant amusé.

Le Riva est un luxueux canot à moteur construit après guerre dans un chantier italien prestigieux. Il est entièrement plaqué d’acajou. Ses reflets chromés sur l’eau des lacs italiens ont fait le tour du monde et son moteur inbord de 370 chevaux lui donne une voix rocailleuse reconnaissable entre mille. Dans la chaleur du mois d’août, le long d’une plage du Lavandou, deux puissants gaillards en T-shirt blanc, debout dans leur Riva remontent le rivage. Une paire de jumelles vissée au front ils scrutent Raoul von Richthofen Del Gado qu’ils ont ordre de ramener à bord du « Piquadro » pour sa sécurité. Il aura profité durant 25 minutes de belles vacances.

PRIX

Image de Hiver 2014
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Jeanne Mazabraud · il y a
Bonsoir Veranda , nous avons fait connaissance hier au salon du livre. J'aime bien vos textes. Venez découvrir les miens : grand-mère ou le vieux fusil ou encore blanc de blancs. À bientôt,
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Cajocle · il y a
J'aime beaucoup ce que vous faites...
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Gérard Oury · il y a
J'étais complètement dedans, alors que je ne m'intéresse pas aux grands de ce monde, bravo. Je vote.
Et si vous avez 5 minutes, dans les très très courts, n'hésitez pas à aller lire "Le jour ou ma haie m'a attaqué" et aussi voter, si vous aimez.

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Odradek flament · il y a
Pas aisé de se mettre dans la peau d'un si jeune, je trouve cela réussi.Et la peinture sociale également, comme quoi nombre s'esbaudissent devant quelques mirages, mais s'ils sont d'or vaporeux.
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M. Iraje · il y a
Sympa,...les vacances !!!
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