24h dans la vie d'un usager des transports en commun

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"ah ouais" A. de Musset  [+]

Image de Printemps 2014

7 h 00 : Michel se lève, de mauvaise humeur, comme tous les matins. Il se peut que le soleil brille ou que l’air sente le romarin, mais c’est comme ça, il est de mauvaise humeur. Par habitude, l’usagé (l’usager tend à devenir usagé en effet, après quelques trajets) est ronchon, passablement pessimiste avec une nette tendance à un fatalisme teinté de résignation. Il en vient même à flirter avec le cynisme. Se venger sur son animal de compagnie ou sur le pain de mie n’y changera rien, chaque réveil est une torture.

7 h 45 : L’usagé finit de se préparer en toute hâte pour ne pas être en retard. Il sait que son train sera en retard, mais il se méfie, il n’est en effet pas rare que le RER arrive à l’heure quand on est soi-même à la bourre. Effet pernicieux que chaque usagé a constaté au moins une fois, et rater son train, c’est avoir l’assurance qu’on va au-devant de gros soucis.

Mais avant d’aller plus loin, quelques explications sont nécessaires :

Ceci est à l’attention de ceux qui n’habitent pas la capitale et n’ont pas le malheur d’utiliser le RER C, même si je suis sûr que ce train n’a pas manqué de susciter quelques clones tristes à travers la France.

Le RER C est la preuve qu’une technologie dépassée, qui a fait ses preuves, qui n’a plus rien à prouver, qui mériterait un repos bien mérité, peut subsister, toute moribonde qu’elle est. Fleuron de la technologie française il y a quelques siècles, le RER C est un train, certes, duquel on s’attendrait volontiers à voir sortir de la fumée. Lent, bruyant, frileux, il semble attirer les problèmes techniques avec une régularité impressionnante. Des retards sont donc à dénombrer. De longues heures d’attente sur un quai lugubre dans l’ignorance la plus totale quant à son avenir proche. De fait, l’usagé devient, au fur et à mesure des semaines, taciturne et dépressif, l’œil vide de toute émotion et la main fébrile.
Signe qui ne trompe pas : je n’ai jamais vu un seul SDF faire la manche dans ce train, ces gens ne sont pas fous : un train aux horaires aléatoires rempli de gens peu à même de s’apitoyer sur le destin d’autrui, ce n’est pas vraiment une bonne affaire.

Attention, certains privilégiés qui ne le prennent que pour deux-trois stations en plein Paris vous diront certainement le contraire, ne les écoutez pas, ils ne savent pas, les pauvres, ils ne sont pas à l’attention de savoir que ça existe.

7 h 55 : L’usagé a fait sa part du job, il est à l’heure. Normalement, son train devrait arriver dans les cinq minutes.

8 h 20 : doune toune touuune… dwoing, « Suite à un problème technique, le train initialement prévu à 8 h aura un retard indéterminé. » Il faut dire que les usagés commençaient un petit peu à s’en douter. Certains, et ils sont peu, ronchonnent, les autres se gardent bien de tout commentaire, de peur que le dieu des transports en commun ne les entende et en prenne ombrage. Quelques-uns téléphonent pour prévenir qu’ils auront du retard, d’une voix lasse et suivant une rengaine aussi millimétrée que celle d’une télémarketeur.

9 h 00 : Il fait froid, très froid.

9 h 01 : Ah, et il pleut aussi.

9 h 10 : doune toune touuune… dwoing, « Les trains de 8 h 15, 8 h 30 et 8 h 45 sont annulés jusqu’à nouvel ordre. » Les usagés tendent l’oreille en quête d’une suite. Qui ne viendra pas, d’ailleurs.

9 h 30 : La tension commence à devenir palpable ; les fumeurs tirent un peu plus fort sur leurs cigarettes, les grosses dames parlent plus fort, les regards se font acérés comme si chacun était responsable de la situation et il fait trop froid pour tenir un livre. Certains commencent à baver.

10 h 00 : doune toune touuune… dwoing, « Un train va bientôt arriver » – bruit de micro – « normalement. »

10 h 36 : Un homme avec une cravate s’écrie tout d’un coup que c’est un scandale et qu’il va se plaindre. Ce à quoi une grosse dame répond qu’il a bien raison. Ils entament sur le champ un pamphlet à l’encontre des fonctionnaires, des trains et de la pluie.

11 h 02 : Dans un bruissement de ferrailles comme un lâcher de clous rouillés sur de la tôle, un truc gris se profile poussivement à l’horizon, si on suit des yeux les rails sur lesquels il semble être posé, il se dirige vers la gare. On se jette dans les bras des uns et des autres, poussant des cris de joie comme si le pays venait de gagner la Coupe du monde, le train s’arrête dans un tonnerre de sifflements et de lâchers de gaz, les vitres sont embuées et, à peine à quai, les portes s’ouvrent en protestant énergiquement, à l’intérieur, des gens, comme il y en a plein, qui jettent à ceux qui sont sur le quai des regards vaguement interrogateurs. De l’intérieur, la voix du chauffeur crache dans les haut-parleurs : « Terminus, tout le monde descend, ce train ne prend plus de voyageurs. »

11 h 30 : Les voyageurs nouvellement débarqués racontent aux autres ce qui se passe plus loin sur la ligne, au front. « Ici, vous êtes à l’abri, enfin au calme, là-bas, c’est la folie, les gens se montent dessus pour attraper un train, les gens ont chaud, ils crient, ils se disputent, c’est horrible j’vous dis. » De-ci de-là, des gens ont allumé des feux, créant des petits groupes qui essayent de se réchauffer en faisant le bilan des choix qu’ils ont à leur disposition. L’humeur est plutôt maussade. Assis en tailleur, un homme raconte qu’il a vu une femme séparée de son enfant tandis que le train démarrait. « Ouais, un type a essayé de lui lancer par la fenêtre pendant que le train prenait de la vitesse, mais… hum, bon, ça n’a pas vraiment réussi. »

12 h 13 : Les usagés ont faim, d’autant plus qu’ils sont énervés. L’un d’entre eux se lève précipitamment et crie quelque chose en montrant du doigt la gare à l’intérieur de laquelle se trouve le guichet. Visiblement, l’intervention de l’homme est remarquée puisqu’une grande partie du quai le suit lorsqu’il se rue dans la gare.

12 h 15 : Le guichet est pris d’assaut par une centaine d’usagés qui beuglent et crient à tout rompre, ils fracassent les distributeurs, cassent les sièges et urinent sur le sol sans que le guichetier ne puisse rien y faire.

12 h 17 : Les usagés s’attaquent à la vitre blindée qui sépare l’employé de la SNCF du monde extérieur.

12 h 20 : Le guichetier est amené sur le quai, ligoté. Une battue est organisée et rapporte deux balayeurs, un machiniste ainsi qu’un emploi jeune.

12 h 25 : Un bûcher nourri de cartes orange et d’horaires de train flambe majestueusement, on y place les victimes afin de les y faire cuire.

12 h 46 : Certains se révoltent un peu à l’idée de devoir manger de la viande humaine, mais s’y résignent bien vite : c’est ça ou manger des Snickers.

13 h 32 : De nouveaux usagés ne cessent d’arriver, grossissant les troupes. Tous les haut-parleurs de la gare ont été démontés depuis que la voix leur a annoncé qu' « un train n’allait peut-être pas tarder à arriver, ce n’est qu’une question d’heures. »

14 h 15 : Un débat sauvage divise les troupes : certains disent qu’en suivant les voies, on doit bien arriver quelque part. M. Cravate est très attaché à cette idée-là, d’autant plus qu’il a une réunion de la plus haute importance à 16 heures. Certains arguent que le RER C emprunte des chemins qui sont plus longs que la simple distance entre deux gares, qu’on ne peut pas mettre autant de temps pour faire deux kilomètres sans forcément passer par des failles spatio-temporelles. Il est finalement décidé qu’un groupe partira en reconnaissance tandis qu’un autre restera à la gare. Il est très dur pour les usagés de se séparer, mais il le faut bien. Les éclaireurs jurent qu’ils vont trouver du secours, qu’ils vont revenir avec des RER à ne plus savoir quoi en faire. Les adieux sont bien tristes, sous les sourires il y a cette certitude qu’on ne les reverra jamais.

16 h 38 : Pas de nouvelles depuis deux heures. L’espoir s’amenuise en même temps que les ressources, et on commence à envisager des sacrifices. Déjà, ce lycéen qui a tenté une blague en clamant qu’il allait se jeter sous un RER pour en finir a été lapidé par la foule. On redevient morose, pas très communicatif.

17 h : La nuit se lève tôt et vite sur la gare, des bruits étranges viennent des rails, des fois il arrive d’être frôlé par quelque bestiole rampante. Un loup hurle au loin. Autour des feux de camp, les gens ont peur.

18 h 07 : Il est temps de rentrer maintenant, rentrer chez soi, non ? N’est-ce pas la procédure ? Des questions commencent à se poser, et si, et si. Oui, et si un RER arrivait, là, nous serions déjà sur place demain et n’aurions pas à revivre ce cauchemar ? En effet, renchérissent quelques vieux usagés, il arrive que quelques trains passent la nuit pour transporter les usagés errants et fatigués, les trains de la bénédiction, le train du salut qui vous emmène en des contrées dans lesquelles on aimerait bien se rendre. Et puis, ce serait bête de rentrer, la queue entre les jambes, si proches du but. Tout ce combat pour rien ? Non !

7 h 00 : La nuit a été rude, inconfortable et surtout n’a vu apparaître aucun RER. Partout des gens se réveillent sans avoir trop conscience de l’endroit où ils sont. Ça gémit d’un peu partout, ça se frotte les yeux, ça s’étire. Mais malgré cela, les gens ont confiance, reprennent le sourire. Un soleil éblouissant les conforte dans cette attitude optimiste.

7 h 15 : Certains se rendent compte que les haut-parleurs ont été remplacés pendant la nuit.

7 h 30 : Il se met à pleuvoir.

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Eva Dayer · il y a
Je suis tombée par hasard sur ce texte , un délice qui a réveillé mon après-midi ! Courage aux usagers du RER C ! des veinards aux yeux des provinciaux qui voient le TGV passer ... sans s'arrêter !
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Benoit Wattebled · il y a
Vous savez quoi? il me manquerait presque en ce moment.
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Jipaï · il y a
Vivement la retraite !
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unoiseausurlabranche · il y a
Brûlant d'actualité, ce cauchemar récurrent qui tourne au scénario post-apocalyptique, assaisonné d'une bonne dose d'humour et d'humanité. Le plat vedette pour les fêtes de fin d'année 2019 ! Profitez-en, y en aura pour tout le monde !
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Samuel Lhâa · il y a
J'ai beaucoup aimé, merci. Vous aimerez aussi Vertigo, humour et philosophie mélangés
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Cajocle · il y a
On peut dire que vous m'avez fait rire et aussi confortée dans mon opinion qu'on est bien mieux, parfois, à habiter en plein centre du trou du cul du monde. Jamais la SNCF, pas plus que RFF ne nous indisposent : ya plus de trains depuis bien longtemps.
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Alexandra · il y a
Félicitations.
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Anne-Marie Lejeune · il y a
J'adore !
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Sophie Dolleans · il y a
j'aime beaucoup ! +1
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Spartac · il y a
Je vous trouve dur avec les transports en public! Bon pas tant que ça en fait!

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