23h34 dans le RER

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Écrire quelques lignes et reprendre un verre d'illusions perdues, reprendre quelques lignes pour respirer encore une seconde, pour savourer le goût de l'ennui. Tracer les mots à la plume pou ... [+]

Il est 23h34, elle est à peine entrée dans la station que le train arrive. Elle a passé une bonne soirée, ri avec ses amis, bu, un peu.
Une ivresse légère la porte et lui donne envie de danser dans la rame. Elle sourit pour elle-même, grisée, et apprécie sa chance de vivre dans cette ville dont elle parcourt les entrailles pour rentrer chez elle.
Elle s’assoit sur un strapontin, son sac entre les jambes, et observe le groupe en face d’elle. Ce sont quatre garçons, bruyants, imbibés, qui la fixent avec des airs de prédateur.
L’un deux est debout, il s’appuie sur les dossiers des sièges de ses amis, chancelant.
Pour se donner une contenance, elle attrape ses écouteurs et lance une chanson, fort. Elle sait que, très vite, ils vont s’adresser à elle, être insistants, effrayants et que tout ce qu’elle peut faire, c’est les igorer.
Elle sort son livre et se concentre sur les mots jusqu’à faire abstraction de son environnement.
Elle relève la tête instinctivement quand elle entend une voix malgré la musique qui vrille ses tympans. Ils la regardent encore mais cette fois en hurlant sur elle. Elle n’entend rien mais elle voit leurs lèvres bouger, leurs rictus assoiffé.
Elle n’entend rien mais au fond, peu importe, puisqu’ils disent tous la même chose.
Elle se force à reprendre sa lecture, à ignorer leur existence. Il n’y a personne d’autres qu’eux dans le train. Elle sait que si elle leur laisse croire qu’elle leur accorde même une infime attention, ils se rapprocheront, ils auront ces gestes déplacés en plus de leurs yeux posés sur son corps.
Elle pense à couper le son de son téléphone pour entendre ce qu’ils crient mais elle ne trouve pas le courage de bouger. Elle fixe les pages sans lire, essayant de distinguer du sens dans leurs hurlements couverts par la guitare, sans vraiment y arriver.
Elle n’a plus qu’une station avant de sortir du RER. Elle se force à respirer calmement, à ne pas paniquer. Elle se répète que ce n’est plus qu’une minute, qu’elle ne risque rien.
Pourtant, elle attend la dernière seconde pour se lever et appuyer sur le bouton qui ouvre les portes, pour ne pas leur laisser la possibilité de la suivre.
Elle sort hâtivement du wagon. Elle connait le chemin par cœur donc elle accélère le pas, elle suit les directions pour retrouver sa correspondance, persuadée qu’elle ne leur a pas laissé le temps de s’engager derrière elle.
Il pose un bras se poser sur ses épaules.
Elle se dégage instinctivement et reconnait un des quatre garçons, celui qui était debout un peu plus tôt. Elle retire son oreillette et lui demande de ne pas la toucher, de la laisser tranquille.
Il lui répond « tu es vraiment jolie ». Elle dit « merci » en essayant de s’éloigner de lui. Des gens descendent les escaliers autour d’eux mais personne ne semble s’inquiéter du fait que cet homme envahisse son espace personnel.
Il ne le dit pas qu’une fois, il le répète de plus en plus fort, en se rapprochant, en essayant de mettre la main dans son dos.
« Tu es jolie ! » comme un enragé, un disque rayé, une invitation. Un ordre...
Elle n’ose pas regarder autour d’elle, honteuse d’être celle à qui ça arrive encore, elle tente tant bien que mal de maintenir une distance physique entre eux.
Elle finit par dévaler les marches aussi vite que possible, en le laissant derrière elle, trop aviné pour la suivre.
Deux jeunes garçons la rattrapent pour lui demander s’il voulait son téléphone, et dans leur regard, elle voit la gêne de ne pas être intervenu, l’envie de demander comment elle se sent et le manque de courage.
La colère l’emporte sur la peur. Elle en a tellement marre d’être seule. Elle leur lance, pleine de mépris « il ne voulait pas mon téléphone, mais me montrer qu’il me trouvait jolie avec ses mains ! ».
Ils n’osent pas répondre, haussent les épaules et s’éloignent, la laissant seule sur le quai, au milieu des autres passagers.
Elle n’a pas remis ses écouteurs, et elle entend à nouveau « Tu sais que t’es bonne, vraiment bonne ! ». Elle lève la tête, les mêmes types du RER sont en face et ne la lâchent plus du regard.
Quand son métro arrive, il met une barrière entre elle et eux.
Soulagée, elle s’assoit sur un strapontin, pose son sac entre ses jambes, remet ses écouteurs et ouvre son livre.
Mais le cœur n’y est pas... Elle est fatiguée et en colère. Elle veut aller dormir et frapper quelqu’un. Elle veut prendre les gens à témoin, leur dire que ça n’est pas comme ça qu’on vit, qu’on ne peut pas avoir peur tout le temps, que la honte doit changer de camp.
Elle ne dira rien, elle enverra seulement un message à ses amis pour les remercier de la soirée.
« Retour tranquille, je suis chez moi, vivement la prochaine fois ! »
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