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2242 : point de non-retour

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Ils étaient allongés sur le sable. Leurs membres étaient engourdis, leurs corps sans vie. L'eau marine léchait leurs pieds et s'aventurait jusqu'à la cuisse. Le ciel semblait s'éclaircir. Un silence impressionnant régnait sur cette plage.

Soudain, un insecte rampant se hasarda à entreprendre une reconnaissance sur un corps. Serge s'éveilla lentement, ressentant une sorte de piqure. Il tenta de se lever mais la douleur l'arrêta. Il avait mal à la tête; il avait soif. Tant d'eau marine mais pas une seule goutte d'eau potable ! Comment était-il parvenu jusqu'ici ? Pourquoi n'était-il pas au " bungalow du futur " ? Puis la mémoire lui revint...

Ils étaient partis pour une expédition sans but vraiment précis. La tempête. Oui : il se souvenait encore de ces minutes atroces. Il était crispé, la main saisissant le bois vermoulu. La coque s'était fendue. Alors tous deux s'étaient agrippés à une branche d'arbre provenant d'on ne sait où. Ils avaient dû heurter un rocher. Mais comment n'avaient-ils pu voir cette île alors qu'elle semblait si proche ?

Serge se releva et réussit à se tenir debout. Il fit quelques pas. La carte, le pêcheur, les autorités de Tarawa, toutes les informations concordaient : il n'y avait pas d'île, pas un atoll à partir d'Aurorae, ce sur une distance trop grande pour avoir été parcourue en une heure ! L'impression résultante était terrifiante : Serge se sentait quasiment téléporté dans une autre dimension, à savoir un univers onirique. Il avait quasiment l'impression d'avoir été transposé dans un contexte spatio-temporel altère et futuriste.

Comment cette île, car c'en était une, avait-elle pu échapper à la géographie ? Cela s'avérait inconcevable, impossible. Pourtant, ce voyage maritime, ce périple en hors-bord, il l'avait vécu. A moins que... l'embarquation ait été téléportée dans ce contexte là, celui d'un autre univers ainsi que d'un autre temps, celui de l'onirisme et du futur. Mais c'était invraisemblable. Ils paraissaient trop distants d'Aurorae. Sa gorge se noua.

La voix de son amie vint mettre un terme à son étouffement d'angoisse... Espéranza était là, à côté de lui :
" Bonjour, Espéranza.
- Salut ! "
Ils ne savaient que dire. Son amie avait dû penser elle aussi à tout cela en s'éveillant : elle était probablement parvenue à la même conclusion que lui, soit l'avènement d'une situation inexplicable. Ils échangèrent un regard. Espéranza regarda sa montre; elle avait résisté. C'était la preuve qu'ils n'avaient vraiment pas dû être loin de l'île.

Serge montra à sa compagne les gigantesques cocotiers qui se dressaient en arrière-plan. Ils s'avancèrent d'un commun accord et entrèrent dans une sorte de sentier, très étroit, formé par des remparts de plantes entrelacées. Une clairière s'ouvrit brusquement à leurs yeux. Craignant de s'égarer, ils rebroussèrent chemin. L'île était grande, immense. Voilà qui s'agrégeait de nouveau aux caractéristiques de la situation onirique qu'ils étaient en train de vivre.

Lorsqu'ils furent revenus sur la plage, Espéranza s'exclama, comme rassurée par cette expédition de reconnaissance : " Nous voici sur une île déserte ! Robinson, je suis à tes ordres ! " Elle avait raison, terriblement raison. L'île semblait inhabitée par l'Homme. Il y avait juste quelques espèces animales : des insectes rampants, des crabes, des perroquets...

Mais où donc était passée l'humanité ? Se retrouver ainsi sur une île déserte relevait davantage d'une aventure picaresque au XVIII° Siècle que d'un déplacement maritime au XXIII° Siècle... Tout le monde savait très bien que les îles désertes avaient déjà disparu dès le XIX° Siècle. A moins qu'il ne s'agisse d'une immersion dans un univers du futur où il ne resterait plus rien sinon cette île, déserte parce que postérieure à une concevable destruction de l'humanité.

Le couple passa ainsi ses premières heures de solitude assis sur le sable, face à la mer. La mer... véritable maîtresse de la planète Terre. Quelle situation étrange ! Au cœur de ce XXIII° Siècle, au sein de ce troisième millénaire émergeait la situation onirique d'un présent futur sans issue, à tel point que leur futur solitaire paraissait devenir inaccessible.

Serge se leva, frappa le sol sablonneux avec rage et dépit. Son pied heurta quelque caillou, rougit puis saigna. Il se rassit et chercha son mouchoir. Il remarqua en même temps qu'il n'avait plus son couteau. Alors, ne pouvant plus marcher, il rampa jusqu'à l'eau marine et y trempa le pied. Il sentait le sel lui ronger la peau, entrer au plus profond de sa chair. Mais sa grand-mère lui disait toujours que c'était un bon cicatrisant. Toutefois, il souffrait tellement... en plus, il avait perdu son couteau. Il était plongé dans le plus grand désarroi; il avait le sentiment depuis quelques temps d'avoir pénétré une sorte de " no future ".

No Future est une expression anglaise signifiant pas de futur en français. Serge se remémore sans difficulté la polysémie afférente à cette expression; elle désigne :
No Future, est le 18e single de Nanase Aikawa, sorti sous le label Avex Trax le 9 août 2000 au Japon ;
No Future, titre original de Pas d'avenir pour toi !, est le deuxième arc narratif du comic Buffy contre les vampires, saison huit ;
No Future In The Past, est une chanson de Nâdiya et Kelly Rowland ;
No Future, est un slogan des Sex Pistols, qui fait référence au fait que d'artistes Punk rock aient adopté une attitude nihiliste.

Espéranza ne disait mot. Elle comprenait. Soudain, la jeune femme se leva, fit quelques pas puis se décida à tenter seule une nouvelle reconnaissance aux alentours. Elle prit son briquet virtuel qu'elle avait retrouvé au fin fond d'une des poches de sa tenue en kaki. Le petit sachet en plastique qui le contenait l'avait protégé de l'eau. Ainsi, si elle se perdait, s'il lui arrivait malheur, elle allumerait un feu pour prévenir Serge.

Ah... c'était un véritable ami, Serge. Espéranza se souvenait de lui, lorsqu'ils étaient à l'Ecole primaire. Tous deux se disputaient avec acharnement la première place. Aux heures de récréation, ils faisaient partie d'une bande. Cela avait créé des liens. Depuis, ils ont souvent été ensemble, jusqu'au baccalauréat et même après. D'ailleurs, cet été, elle et lui ont pris l'avion à destination de L'aéroport international de Bonriki qui est le principal aéroport des Kiribati, desservi par Nauru Airlines et Fiji Airways ( vols internationaux ).

Tarawa est un atoll de la République des Kiribati, où se trouve la capitale, Tarawa-Sud (TUC), mais aussi Betio (BTC) et Tarawa-Nord (ETC) (Tarawa Ieta en gilbertin). Sa population compte près de 74 000 habitants soit plus des deux tiers des Gilbertins. Tarawa est surtout connue pour la bataille qui s'y déroula en 1943, principalement à Betio, durant la Seconde Guerre mondiale, où les Marines s’opposèrent à 4 700 soldats japonais pour le contrôle de la piste d'atterrissage de Betio qui représentait alors un point stratégique important pour ces derniers. Avec Butaritari, c'est le seul atoll des îles Gilbert à disposer d'une passe qui permet aux plus gros navires de pénétrer aisément dans le lagon : c'est la raison pour laquelle elle a été choisie pour devenir la « capitale » de la colonie britannique des îles Gilbert et Ellice, juste après la Seconde Guerre mondiale.

Serge regardait la mer. Il osait l'affronter de son regard le plus perçant. Il eut cette étrange impression qu'une atmosphère hostile commençait de se dégager de ces flots de plus en plus agités. Cela faisait longtemps qu'Espéranza était partie. Il scruta d'un œil inquiet l'impénétrable rempart de cocotiers. Soudain, il aperçut de la fumée qui s'échappait de la masse verdâtre, derrière. Alors, il craignit le pire. Décidé, il s'avança dans cette espèce de jungle avec une surprenante souplesse.


Guidé par les volutes de fumée dont les contours se précisaient peu à peu, il parvint à une source après avoir longtemps hésité entre deux sentiers. Elle déversait une eau limpide en contrebas d'une immense masse rocheuse. Serge ne put résister à la tentation d'en boire quelques gorgées, tant il avait soif. Puis se redressant, il scruta les alentours, l'œil aiguisé par l'étrange atmosphère qui régnait en cet instant précis. Soudain, son regard revenant sur les roches, il poussa un cri de stupéfaction.

Au creux d'une cavité dans la pierre, se trouvait son couteau, posé sur un mouchoir, d'aspect plutôt douteux. " Mais c'est du sang ! ", s'exclama-t-il. C'était du sang, du sang séché, et il y en avait beaucoup. Il se saisit avec précaution du couteau et du mouchoir puis après les avoir enveloppés d'un sac en plastique qu'il conservait dans sa poche, il tenta d'apprécier la distance qui le séparait du sommet. Puis il commença d'escalader le promontoire rocheux. Parvenu au sommet, il découvrit le corps inanimé de la jeune fille, allongé sur le sol, inerte... Il la toucha, saisit son pouls qui est la perception du flux sanguin pulsé par le cœur par la palpitation d'une artère : elle était morte; il n'y aurait plus de futur pour elle... Et lui, maintenant tout seul sur cette île déserte, quel pourrait donc bien être son futur ?
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