2242 : no future

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Serge-René Fuchet est devenu docteur ès lettres en 2010, après des études de lettres classiques puis de lettres modernes marquées par un premier roman, " L'île éphémère " ( Publibook, 2005 )  [+]

“ La prise d'otages dans un immeuble du 10e arrondissement de Paris s'est terminée peu avant 20 heures, avec l'interpellation du forcené. La décision a été prise d'intervenir par les policiers d'élite de la BRI, alors que le négociateur de cette unité a estimé qu'il n'y avait pas d'autre solution. “ Serge entend alors la voix de son amie intime, Esperanza, qui l’interroge : “ C’est la radio ?
- Oui “

“ Un scénario en trois actes. Mardi peu avant 20 heures, les deux otages séquestrés depuis le milieu de l'après-midi par un homme de 26 ans dans un immeuble quelconque du X° arrondissement de Paris ont pu retrouver la liberté après l'assaut des hommes de la BRI, la Brigade de recherche et d'intervention. Le forcené a été appréhendé sans problème au bout de trois heures de négociations sans issue.

Ce mardi soir, peu après 19 heures, la rue des Petites Ecuries et son quartier populaire et très fréquenté sont toujours bouclés, alors qu'un forcené retient des otages dans un immeuble. Depuis deux heures, un négociateur de la police cherche à en savoir un peu plus sur sa personnalité, ses motivations mais aussi sur la situation des personnes retenues. Par le truchement de simples conversations, les policiers apprennent que l'un des otages est bâillonné, ligoté et qu'il a été aspergé d'essence. “


Serge tourne le commutateur de son poste de radio et l’arrête au son d’une voix stridente : “ Les policiers savent que le forcené ne se rendra pas. Ils savent aussi qu'il est instable: lors de leurs échanges, le forcené parle des attentats du 11 septembre à New York, de l'Iran, des assassinats de Mohammed Merah, mais aussi de l'affaire Théo ou de l'affaire Maëlys. Dépeint comme un "individu plutôt déboussolé psychologiquement" par le ministre de l'Intérieur, l'homme a d'ailleurs depuis été transféré à l'infirmerie psychiatrique de la préfecture de police. Sa garde à vue a été levée.

Pour les hommes de la BRI, le plan se dessine. Dans un premier temps, ils envoient dans l'immeuble un robot lanceur d'eau prêté par les pompiers. L'objectif est double: surprendre le forcené et inonder les lieux pour éviter qu'ils ne prennent feu et ainsi tenter de protéger l'otage aspergé d'essence. Une première colonne d'hommes de l'antigang s'introduit alors dans le bâtiment par une porte dérobée, avant qu'une seconde colonne n'entre à son tour et tombe nez-à-nez avec l'agresseur. L'homme retenu en otage est en face de lui, sous la menace de son couteau. “



C’est une émission diffusée sur la seconde station de radio qui raconte les circonstances de l’interpellation d’un jeune Marocain de 26 ans qui s’est faite sans encombre. En effectuant une inspection des locaux, soit une dizaine de pièces, les policiers découvrent une femme qui s'était cachée durant toute la prise d'otages. En contact permanent avec les forces de l'ordre, elle leur a livré de précieuses informations. Les deux otages ont alors pu être libérés sains et saufs. Avant l'assaut, deux personnes avaient pu être récupérées. Un homme s'était enfui dès le début après s'être battu avec le preneur d'otages. Une femme enceinte était parvenue à s'enfuir, et a elle aussi été frappée.

Aucun explosif n'a été retrouvé sur place. En revanche, des couteaux et une arme factice ont été trouvés dans l'appartement où le forcené était retranché, et la pièce était aspergée d'essence. Placé dans un premier temps en garde à vue, il n’était pas spécialement connu des services de police : il n'est pas fiché S, et ne figure pas au fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT). En revanche, son nom figure au TAJ, le fichier des antécédents judiciaires.



Serge a éteint la radio et terminé de prendre son bain; c’est maintenant le tour de sa compagne. Après, elle va le rejoindre au lit et ils s’endormiront avant de partir le lendemain pour l’aéroport.



*



Ils étaient allongés sur le sable. Leurs membres étaient engourdis, leurs corps sans vie. L'eau marine léchait leurs pieds et s'aventurait jusqu'à la cuisse. Le ciel semblait s'éclaircir. Un silence impressionnant régnait sur cette plage.

Soudain, un insecte rampant se hasarda à entreprendre une reconnaissance sur un corps. Serge s'éveilla lentement, ressentant une sorte de piqure. Il tenta de se lever mais la douleur l'arrêta. Il avait mal à la tête; il avait soif. Tant d'eau marine mais pas une seule goutte d'eau potable ! Comment était-il parvenu jusqu'ici ? Pourquoi n'était-il pas au bungalow ? Puis la mémoire lui revint...

Ils étaient partis pour une expédition sans but vraiment précis. La tempête. Oui : il se souvenait encore de ces minutes atroces. Il était crispé, la main saisissant le bois vermoulu. La coque s'était fendue. Alors tous deux s'étaient agrippés à une branche d'arbre provenant d'on ne sait où. Ils avaient dû heurter un rocher. Mais comment n'avaient-ils pu voir cette île alors qu'elle semblait si proche ?

Serge se releva et réussit à se tenir debout. Il fit quelques pas. La carte, le pêcheur, les autorités de Tarawa, toutes les informations concordaient : il n'y avait pas d'île, pas un atoll à partir d'Aurorae, ce sur une distance trop grande pour avoir été parcourue en une heure ! L'impression résultante était terrifiante : Serge se sentait quasiment téléporté dans une autre dimension, à savoir un univers onirique.

Comment cette île, car c'en était une, avait-elle pu échapper à la géographie ? Cela s'avérait inconcevable, impossible. Pourtant, ce voyage maritime, ce périple en hors-bord, il l'avait vécu. A moins que... mais c'était invraisemblable. Ils paraissaient trop distants d'Aurorae. Sa gorge se noua.

La voix de son amie vint mettre un terme à son étouffement d'angoisse... Espéranza était là, à côté de lui :

" Bonjour, Espéranza.

- Salut ! "

Ils ne savaient que dire. Son amie avait dû penser elle aussi à tout cela en s'éveillant : elle était probablement parvenue à la même conclusion que lui, soit l'avènement d'une situation inexplicable. Ils échangèrent un regard. Espéranza regarda sa montre; elle avait résisté. C'était la preuve qu'ils n'avaient vraiment pas dû être loin de l'île.

Serge montra à sa compagne les gigantesques cocotiers qui se dressaient en arrière-plan. Ils s'avancèrent d'un commun accord et entrèrent dans une sorte de sentier, très étroit, formé par des remparts de plantes entrelacées. Une clairière s'ouvrit brusquement à leurs yeux. Craignant de s'égarer, ils rebroussèrent chemin. L'île était grande, immense. Voilà qui s'agrégeait de nouveau aux caractéristiques de la situation onirique qu'ils étaient en train de vivre.

Lorsqu'ils furent revenus sur la plage, Espéranza s'exclama, comme rassurée par cette expédition de reconnaissance : " Nous voici sur une île déserte ! Robinson, je suis à tes ordres ! " Elle avait raison, terriblement raison. L'île semblait inhabitée par l'Homme. Il y avait juste quelques espèces animales : des insectes rampants, des crabes, des perroquets...

Le couple passa ainsi ses premières heures de solitude assis sur le sable, face à la mer. La mer... véritable maîtresse de la planète Terre. Quelle situation étrange ! Au cœur de ce XXIII° Siècle, au sein de ce troisième millénaire émergeait la situation onirique d'un présent futur sans issue, à tel point que leur futur solitaire paraissait devenir inaccessible.

Serge se leva, frappa le sol sablonneux avec rage et dépit. Son pied heurta quelque caillou, rougit puis saigna. Il se rassit et chercha son mouchoir. Il remarqua en même temps qu'il n'avait plus son couteau. Alors, ne pouvant plus marcher, il rampa jusqu'à l'eau marine et y trempa le pied. Il sentait le sel lui ronger la peau, entrer au plus profond de sa chair. Mais sa grand-mère lui disait toujours que c'était un bon cicatrisant. Toutefois, il souffrait tellement... en plus, il avait perdu son couteau. Il était plongé dans le plus grand désarroi; il avait le sentiment depuis quelques temps d'avoir pénétré une sorte de " no future ".

No Future est une expression anglaise signifiant pas de futur en français. Serge se remémore sans difficulté la polysémie afférente à cette expression; elle désigne :

No Future, est le 18e single de Nanase Aikawa, sorti sous le label Avex Trax le 9 août 2000 au Japon ;

No Future, titre original de Pas d'avenir pour toi !, est le deuxième arc narratif du comic Buffy contre les vampires, saison huit ;

No Future In The Past, est une chanson de Nâdiya et Kelly Rowland ;

No Future, est un slogan des Sex Pistols, qui fait référence au fait que d'artistes Punk rock aient adopté une attitude nihiliste.

Espéranza ne disait mot. Elle comprenait. Soudain, la jeune femme se leva, fit quelques pas puis se décida à tenter seule une nouvelle reconnaissance aux alentours. Elle prit son briquet virtuel qu'elle avait retrouvé au fin fond d'une des poches de sa tenue en kaki. Le petit sachet en plastique qui le contenait l'avait protégé de l'eau. Ainsi, si elle se perdait, s'il lui arrivait malheur, elle allumerait un feu pour prévenir Serge.
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