2184, un banale histoire d'humanité

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Energumène touche à tout, surtout à ce qu'il ne faut pas! Se lance systématiquement dans des projets tordus avec un entrain digne de figurer dans le GuinessBook!  [+]

Lui: Encore un matin où je n’aurais pas envie de me lever sans l’espoir de la voir arriver au bureau. Elle est mon rayon de soleil naturel dans cet univers de lumières artificielles. Trier le courrier, sourire, répondre au téléphone, sourire, renseigner, sourire, faire semblant d’exister, sourire, espérer que ce matin elle me voie et sourire encore. J’étouffe dans mon rôle de réceptionniste avenant, plus proche du gardien d’immeuble que de l'employé de bureau. J’aurais préféré que les tests d’orientation à la naissance préconisent pour moi un travail d’extérieur; au moins j’aurais pu respirer. Ou du moins faire comme si. J’aurais pu profiter de la lumière du soleil au lieu des néons qui donnent l’air blafard.
Elle, elle fait partie de l’élite. Je ne connais pas sa fonction précise dans l’entreprise mais les autres personnes la saluent avec déférence. Son nom indique que nous ne venons pas du même milieu social et qu’il m’est interdit de rêver avoir une histoire avec elle; d’ailleurs je pense qu’elle ignore que j’existe. J’ai l’air transparent avec mes yeux clairs, ma peau pâle et mes cheveux blonds. Pas vraiment un canon de beauté actuel: les filles veulent des hommes bruns, mats de peau et poilus, virils en somme. Mon grand-père m’a raconté qu‘il n‘y a pas si longtemps, les hommes comme moi pouvaient être considérés comme beaux. J’ai dû me tromper d’époque.
Je dois me dépêcher si je ne veux pas être en retard. Depuis que je me suis fait retirer mon permis vélo pour émission de CO2 trop importante, je suis condamné à prendre le tramway. J’habite trop loin de mon travail pour y aller à pieds. Je dois traverser Paris pour me rendre dans les beaux quartiers d’affaires du 93 et faire semblant de m’y sentir à ma place.
Je sais qu’elle vit tout près de la haute tour qui abrite notre société, dans un grand ensemble qui fait rêver, « La Cité des 4000 ». Je n’ai malheureusement pas les moyens d’y vivre car comme son nom l’indique, il faut gagner au minimum 4000 euros par mois.
Je n’ose imaginer la douceur de vivre là-bas, éloigné du bruit, de la crasse et de la pauvreté de Paris. Bien sûr, elle est originaire d’un des pays les plus riches de la planète, le Maroc, donc toutes les portes lui sont ouvertes. Moi, je sais que ne serais jamais autorisé à y aller, à cause de cette stupide loi qui a été votée il y 10 ans contraignant les gens à ne voyager que dans des pays plus pauvres que leurs pays d’origine. Étant français, d’origine française, je ne pouvais pas aller bien loin!
Les rues sont silencieuses, les gens marchent vite en regardant leurs pieds. Pas un sourire ne vient illuminer leur visage, et je les comprends. Quelles raisons auraient-ils de sourire?
J’arrive près de St Denis et déjà l’atmosphère est plus cossue. L’argent ne fait peut-être pas le bonheur mais rend plus joli le cadre de vie. Je rentre par la porte de derrière, pas le droit de se montrer dans l’immeuble tant que l’on n'est pas en tenue. Je salue Bertrand, mon collègue, qui termine sa nuit, enfile mon costume fourni par l’entreprise et monte à mon poste. Je regarde l’heure. Elle arrive dans cinq minutes, toujours très ponctuelle. J’attends, sourire aux lèvres, fait mine de trier quelques courriers, place les lettres qui lui sont destinées sur le dessus de la pile pour qu’elle n’ait pas à attendre, puis elle apparaît. Elle traverse le hall d’un pas volontaire, ses cheveux flottants dans son dos, sa poitrine se balançant au rythme de ses pas. Elle passe devant mon bureau sans prendre son courrier, je m’élance pour lui remettre alors qu’elle entre dans l’ascenseur. Elle ouvre de grands yeux étonnés et me dit un timide merci. Sa voix est un peu rauque mais très douce, je nage dans le bonheur.
Un peu plus tard ce matin-là, Diakité, un des commerciaux de l’agence avec qui il m’arrive de discuter, m’interpelle. Il a un billet pour un concert ce soir mais ne peut pas y aller, il propose de me l‘offrir. Il me demande si je suis intéressé. Je ne demande même pas pour quel concert et je saute sur l’occasion. Je n’ai jamais assisté à un concert.

Elle: Tous les matins la même question: Pourquoi mes parents ont-ils choisi d'immigrer dans un des pays les plus pourris de la planète? Bon il est vrai qu'une mission humanitaire au Sahara n'aurait pas le même impact. C'est vrai pourquoi le premier importateur d'énergie solaire et donc première puissance mondiale aurait besoin d'aide?
Nous avons donc échoué ici où je me lève tous les jours en espérant pouvoir retourner rapidement au Maroc, ma patrie. Bien sûr il y a ce boulot super intéressant mais ça ne rattrape pas la mauvaise qualité de vie. Bon j'habite avec mes parents mais je ne me vois pas vivre seule, la vie serait encore plus déprimante.
Si c'est possible.
J'enfourche mon vélo et avale rapidement les quelques kilomètres qui me séparent de l'agence. Il y a un drôle de type à l'accueil. Pas le genre de mec sur qui on se retourne mais il a quelque chose de mystérieux. Il sourit à chaque fois que je le regarde. Je ne lui ai encore jamais parlé mais peut-être trouverait-il cela déplacé. Ici on n'a pas l'habitude que les différentes classes sociales se mélangent. Chez moi, dans mon vrai pays (mes parents ont horreur que je dise ça!) les gens se mélangent facilement, tout le monde est poli et heureux de l'être!
Enfin ce soir, je vais pouvoir décompresser. Un concert de rock, un petit verre pour bien finir la semaine.

Lui: Quel bien cela fait de pouvoir hurler, se bousculer, se défouler, en un mot vivre quoi! Je ne connaissais pas ce bonheur primitif du mouvement de foule qui s'agite sur la musique tonitruante, mais je crois que je suis accro! Je traîne encore devant de la salle de concert, je ne peux défaire mon regard de ce lieu qui est devenu pour moi le lieu de l'expression à l'état brute. La pluie commence à tomber en gouttes régulières comme bien ordonnées. Ce soir, même la pluie est agréable. Je tourne en rond, je ne veux pas rentrer. Une silhouette attire mon attention, elle semble attendre sous la pluie que quelque chose arrive. Je crois l'apercevoir Elle. J'hésite: m'approcher ou pas? Je tiens là une occasion unique de lancer la
conversation qui ne se reproduira sûrement pas de sitôt. Après tout, on travaille ensemble, on vient d'assister au même concert, je mets les chances de mon côté pour qu'elle ne me prenne pas pour un pervers qui veut juste l'accoster pour la draguer...en même temps c'est exactement ça. Mais cette soirée a si bien commencé, je me sens en verve et je décide de me lancer. Je vérifie que mon haleine est fraîche, bon tant pis. Que je ne suis pas trop froissé, on fera avec. Que je suis présentable, n'y compte pas. Je m'en fous, je me lance. Qu'est-ce que je risque? Qu'elle m'ignore encore plus qu'avant, ça serait dur à faire. Ou qu'elle appelle un flic et que je finisse la nuit au poste, ce qui serait vraiment pas de bol. J'approche d'un pas tranquille, si elle ne me reconnaît pas, je ne dois pas l'effrayer.
« -Bonjour! Ou plutôt bonsoir.
Ma voix part dans les aiguës sans que je puisse la contrôler ce qui n'a d'autre effet que de la faire sursauter.
-Ne craignez rien, je travaille à M. Je suis le réceptionniste, vous vous rappelez de moi?
-Oui pardon .Vous m'avez surprise.
-Je suis désolé. Je vous ai vu attendre dehors et je me suis dit que vous sortiez certainement du même concert que moi?
Faite qu'elle dise oui ou la conversation est foutue.
-Oui, je devais y aller avec un collègue mais il semblerait qu'il m'ait posé un lapin.
-Ce ne serait pas Diakité par hasard?
-Si comment le savez-vous?
-Parce que c'est lui qui m'a donné sa place. Je m'excuse, vous avez l'air déçue.
_-Non pas de problème. Ça vous dit un verre?
Là je rêve et cette soirée n'a jamais eu lieu.
-Pourquoi pas?
J'essaie d'avoir l'air détaché mais je vois à son petit sourire en coin qu'elle n'est pas dupe.
Nous allons d'un pas rapide vers un bar qu'elle connait et qui est calme. Un peu de tranquillité ne nous fera pas de mal. On s'assoit à une table au fond et je commande une eau pétillante au citron et elle un thé glacé au gingembre. Elle est audacieuse, j'aime ça. Mon grand-père me parlait parfois de ces fins de soirées où tout le monde fumaient des cigarettes et buvaient de l'alcool. Il y avait même des boissons gazeuses qui vous donnaient la pêche avec de la caféine dedans. Ma génération ne connaissait pas ça, vu que tous les produits addictifs ou reconnus dangereux avaient été interdits il y a bien longtemps. J'adorais discuter avec mon grand-père de son époque, surtout quand il parlait de « voiture ». Il me racontait comment on pouvait facilement trouver de la viande rouge et en consommer sans que cela soit répréhensible. Il me raconta même un jour comment on faisait les enfants à son époque, mais je crois que là il a un peu exagéré et s'est laissé emporter dans son délire.
« -Alors tu as aimé le concert? »
Je ne savais pas comment entamer la conversation autrement, j'aurais voulu être moins banal. De toute façon, elle ne va pas s'attarder et comprendre qu'elle n'a rien à faire là avec moi. Je ne peux m'empêcher de la regarder, ses yeux sont un mystère. Elle sent le jasmin et la rose, je n'oublierai jamais cette odeur.

Elle: Il a dû me trouver un peu cavalière de lui proposer un verre comme ça. Mais après tout nous ne sommes pas des inconnus, nous travaillons au même endroit. En plus, je suis très fâchée que Diakité m'ait posé un lapin comme ça, sans appeler pour prévenir.
La conversation commence doucement, nous parlons musique. C'est le premier concert où il allait, j'avais oublié que certaines personnes doivent dépenser leur argent dans des choses moins futiles que ça. Je me sens un peu honteuse avec lui, j'ai l'impression d'être une gamine trop gâtée par la vie. Peu à peu, nous commençons à parler de sujets plus graves. On se trouve des points communs, je lui dis que ma mère est médecin. Il me parle de la dernière réforme de santé, celle qui a fini par dé rembourser les derniers médicaments qui l'étaient encore. Notre nouvelle sécurité sociale ne prend en charge que les actes de préventions.
« -Dans mon quartier, me dit-il, les gens essaient de faire attention mais à cause de la mauvaise tenue de la ville, ils tombent quand même malades. Et alors ils ne peuvent pas se soigner, les médicaments sont trop chers et ils continuent à se contaminer les uns les autres, c'est un cercle vicieux.
-Ma mère dit souvent que le système est mal fait, que tout va à l'envers. C'est pour ça que mes parents ont choisi de venir vivre ici. Elle fait partie de « Médecins pour tous ». Parfois je regrette son choix, il m'arrive de trouver ça injuste mais je sais qu'elle est en accord avec sa conscience.
Mais un jour je sais que je retournerai au Maroc et ma vraie vie commencera. Je pourrais peut être me trouver un homme et demander l'agrément pour avoir un enfant.
-J'aimerais aussi avoir un enfant un jour mais je me dis que si c'est pour qu'il grandisse ici, je vais surement lui épargner ça et puis les tests pour l'agrément ne sont pas faciles, je ne suis pas sûre de les réussir. Une de mes amies est tombée enceinte sans avoir l'agrément et l'état lui a retiré la garde tout de suite. Maintenant elle est en mise à l'épreuve pendant un an, avec contrôle régulier de sa vie privée et tout ce qui s'en suit. Elle en souffre tellement que ça ne me motive pas pour la vie de famille.
-Un jour tu trouveras peut être quelqu'un avec qui tu auras envie de sauter le pas? Qui sait de quoi demain sera fait.
C'est à partir de là que la conversation s'est faite plus intime, que nous nous sommes découverts plein de points communs malgré une multitude de différences. C'est aussi à ce moment-là que nous avons décidés de braver les interdits et les préjugés pour laisser naître un
sentiment jusque-là inconnu de nous: un semblant d'amour.
FIN.
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