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Demain, nous serons le 24 juillet 2160. Et ce sera mon anniversaire : deux cents ans !
Je serai bicentenaire. Bicentenaire ! Vous vous rendez compte ? Encore un, diront les ultras du parti. Surtout les plus jeunes. Les pires. Ils ne supportent pas tous ceux qui ont un corps de plus de soixante-dix ans. Certains demandent même une nouvelle législation pour nous euthanasier. Les inactifs. Les coûteux. Les bouches inutiles.

Car de nos jours, plus personne ne meurt de maladie et encore moins de vieillesse. Il ne reste que les accidents, les suicides, les assassinats, les exécutions et les guerres pour supprimer quelques vies.

Au début du phénomène, cela paraissait merveilleux. Nous allions enfin accéder à la vie éternelle, vieux rêve de l’humanité. Les lendemains allaient chanter comme jamais encore dans l’histoire. Les lendemains ont surtout déchanté.

La Grande Mutation s’est produite le 21 mars 2039. Le jour où la comète de Collins a frôlé la terre de tellement près, que plus des trois quarts de l’Asie et de la Russie ont été consumés et transformés en désert de pierres. Vingt ans après, quand les brouillards de roches se sont enfin dissipés, toute forme de vie avait disparu. Effacée à jamais. Et tout laisse à penser que cette cicatrice sur notre globe restera pour toujours.

Au passage, l’onde de choc dans l’atmosphère a pulvérisé tous les satellites, tous les avions en vol ce jour-là. Tous les réseaux d’énergie électrique ont fondu. Toutes les communications ont été interrompues. Plus d’ondes radio, plus de téléphonie.

De gigantesques incendies se sont déclenchés, tandis que tous les moyens de lutte étaient paralysés. La forêt amazonienne, l’Australie ont été entièrement consumées. Des feux sporadiques ont anéanti des forêts et des villes entières un peu partout dans le monde.

Des tsunamis se sont déclenchés sur les côtes est de l’Afrique et les côtes ouest du continent américain. Toutes les villes situées à moins de cent kilomètres de l’océan ont été ravagées, de gigantesques vagues emportant tout sur leur passage.

Plus de la moitié de l’humanité a ainsi disparu en quelques heures. Nous avons cru que la fin du monde était arrivée : ce n’était que la fin d’un monde.

Et aussi le début d’un nouveau monde.

Le lendemain, une sorte de mutation a touché tous les êtres vivants : la maladie, le vieillissement et la mort ont instantanément disparu. Les corps ont été comme subitement figés dans leur âge. J’avais alors soixante-dix-neuf ans, un cancer du pancréas très avancé et la perspective d’une fin de vie d’ici quelques jours dans une unité de soins palliatifs, poétiquement appelée « La Sapinière ».

Et soudain, je me suis senti bien. Plus aucune de ces douleurs atroces qui me tordaient dans mon lit. Je me suis levé, j’ai débranché les tuyaux et les fils qui me reliaient à des appareils désormais tous éteints. Et je me suis mis à marcher comme avant la maladie. Bon. Enfin, comme à soixante-dix-huit ans, quoi. Dans le centre de soins, tout le monde est sorti de sa chambre et a rejoint la salle commune dans une espèce d’émerveillement collectif. Un rassemblement de Lazare. Beaucoup sont tombés à genoux pour remercier leur Dieu. Les mécréants comme moi se sont simplement jetés dans tous les bras qui s’ouvraient. Des embrassades, des frottements dans le dos, des pleurs, des sourires... Tous heureux de cette guérison miraculeuse.

Dans les jours qui suivirent, nous avons découvert que tous les survivants au cataclysme, hommes ou animaux, avaient subi cette même mutation. Seuls les végétaux ont continué à croître, à se reproduire et faner au rythme des saisons.

Pour nous, humains, le temps s’est comme suspendu. Les enfants sont restés enfants, les adultes, adultes, et les vieux, vieux. La structure des familles n’a pas changé d’un iota en plus de cent vingt ans. Ainsi mon dernier petit fils va fêter ses cent vingt et un ans en grenouillère, en rampant à quatre pattes autour de la table du salon de ses parents. Éduquer un petit enfant, maintenant c’est un travail quotidien pendant des siècles. Une quantité de couches inconcevable. Heureusement que nous sommes désormais tous stériles. Le pire a été le sort des femmes enceintes lors de la mutation. Il a fallu se résoudre à les opérer pour les débarrasser de leur fardeau. À part un mouvement de récalcitrantes qui ont crié à l’assassinat et sont restées dans leur état pendant toutes ces années.

Mais les vrais côtés négatifs nous sont apparus assez rapidement.

Ainsi, les animaux étant devenus aussi stériles que nous, il a fallu arrêter d’en manger, faute de renouvellement. Le temps qu’une prise de conscience du phénomène intervienne, que des décisions politiques internationales soient arrêtées et que cesse le braconnage devenu passible de la peine de mort, la faune domestique a été réduite de façon dramatique. Les vaches (moins d’un millième du cheptel seulement a échappé au massacre) sont maintenant gardées 24 heures sur 24 par l’armée de la Confédération des États. Elles continuent inlassablement à produire du lait chaque jour, mais c’est devenu une denrée si rare que seuls quelques privilégiés peuvent se l’offrir. Quant aux veaux, seulement improductifs et coûteux (comme nous les vieux...), il y a belle lurette qu’ils ont tous été consommés.

Parmi les volailles, les poules survivantes, qui ont la bonne idée de produire des œufs avec la plus grande régularité, font l’objet d’attentions particulières, toujours avec le concours de l’armée. Les coqs, devenus inutiles, ont disparu. Et bien sûr, les mêmes privilégiés continuent à consommer des omelettes.

La plupart des autres animaux de bassecour ont été exterminés en quelques années. Adieu oies, canards, dindes et autres pintades...

Les anciens bobos du 21ème siècle ne se sentent plus d’avoir eu raison avant tout le reste du monde : l’humanité est effectivement devenue végétarienne, et même végétalienne par force pour son immense majorité.

Sur le plan social, les choses se sont gâtées aussi très rapidement.

Des secteurs d’activité entiers sont devenus sans objet : le système de santé, l’assurance maladie, l’assurance vie, la prise en charge des personnes âgées dépendantes... Tout le système scolaire et universitaire s’est progressivement arrêté : tous les plus jeunes ont atteint le sommet des études. Selon leurs capacités en quelques années ou quelques décennies. On a vu des enfants d’une apparence de huit ou neuf ans décrocher un doctorat.

Quant au bâtiment, à quoi bon construire de nouveaux logements pour une population qui n’augmente pas ?

Le chômage a atteint des niveaux records, totalement impensables dans le monde d’avant. Et ceux qui ont un emploi doivent éternellement financer la prise en charge de tous les inactifs, notamment les retraités comme moi, en sachant pertinemment qu’eux-mêmes ne profiteront jamais « d’une retraite bien méritée », et continueront à trimer pendant des siècles.

Cette nouvelle société-là portait en elle le germe de la révolution. Il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour qu’elle se produise. À l’échelle planétaire (ou plutôt demi-planétaire devrais-je dire maintenant).

Partout, les travailleurs se sont soulevés, avec le soutien des armées, sous le slogan déjà utilisé « travailleurs de tous les pays, unissez-vous ». Mais cette fois, cela a marché ! Le nouveau Parti des Travailleurs a pris le pouvoir partout. Les anciennes démocraties ont été balayées. Les dictatures aussi. Au profit d’une nouvelle dictature, la Confédération des États. Tous ses dirigeants ont un âge biologique compris entre vingt-cinq et soixante-cinq ans. Et sont, bien sûr, nommés à vie, c’est-à-dire pour des siècles.

Oh bien sûr, les mêmes dérives que dans l’ancien monde se sont développées : les dirigeants ont veillé à multiplier leurs avantages en devenant des professionnels de parti à temps complet. On dit d’ailleurs que plus de cent ans de ce régime leur a fait perdre toute notion du monde réel.

Les rapports entre les gens ont aussi évolué. Supporter des voisins bruyants pendant un siècle, ce n’est guère possible et on ne compte plus les bains de sang dans les quartiers.

Vivre avec le même conjoint aussi longtemps, ce n’est pas à la portée de tous les couples. Le taux de divorce a explosé. Et plus personne n’accepte une union « jusqu’à ce que la mort vous sépare ». Bien trop long, et cela incite à prendre l’initiative pour que cette échéance survienne. Ainsi, les « conjointicides » ont aussi explosé.

Quant aux rapports avec les enfants, comment imposer à son fils de cent vingt ans de rentrer avant la nuit et de faire ce qu’on lui demande, sans se faire détester ? Les parricides aussi ont considérablement augmenté.

Moi-même, je dois dire que je remercie le ciel de ne pas avoir eu d’enfant. Je me suis toujours trouvé bien avec mes conjointes successives, surtout la cinquième et dernière. La seule qui ne m’ait pas encore quitté.

Mais quand même, parfois, au bout de cent quarante ans de retraite, je dois bien reconnaître que je m’emmerde un peu...


- « Monsieur Germain ? Monsieur Germain ?... »
- « Ce n’est plus la peine, Corinne. Il est parti. Quand on pense qu’il aurait eu soixante ans demain... C’est bête, quand même. »
- « Je l’ai entendu délirer toute la journée. Il a parlé de mutation, d’un parti, de comète... Vous appelez sa famille ou vous voulez que je m’en charge ? »
- « Oh oui, faites-le, merci. Je suis vraiment débordée. »
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