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Olivier Vetter

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6 juin 2021

Ce matin, Samir est inquiet. Il a dû sécher ses cours pour assister au procès de son père. En comparution immédiate. Après une semaine de garde à vue. Pour terrorisme. Sur dénonciation.
Samir ne comprend pas. Son père n'a jamais fait de mal à une mouche.
Cet ancien architecte multiplie les petits contrats sur des chantiers. Une semaine. Un jour. Rarement plus. Dans le froid ou la chaleur. Peu payé. Souvent au noir. A peine de quoi nourrir sa famille. Honnête comme personne, à la limite du raisonnable. Soucieux de ne pas se faire remarquer, de toujours agir comme il faut.
Samir aussi voudrait devenir architecte. Il rêve de construire de beaux ouvrages. Des musées. Des universités. Ou des ponts jetés entre deux rives. Comme son père en bâtissait jadis, avant de quitter son pays ravagé par la guerre.
Au lycée, Samir travaille comme un forcené. Il ne se querelle pas, évite les conflits, passe ses journées à étudier. Un vrai rat de bibliothèque, insensible aux moqueries de ses camarades qui préfèrent le sport aux livres. Il croit à la raison, à la force du savoir qui peut déplacer des montagnes.
Mais, pour le moment, Samir ne croit plus en grand-chose. Depuis qu'il est arrivé au tribunal, les procès de succèdent. L'avocate commise d'office semble dépassée par les évènements. Elle enchaîne les affaires, se contredit, cumule les condamnations. Trente ans pour son dernier client. Dix pour le précédent. Une paille! Aucun acquittement.
Samir est venu seul. Depuis la construction du mur, sa mère ne quitte plus la cité. C'est à peine si elle sort pour les courses à la supérette du coin. La peur l'empêche de bouger.
Omar, son jeune frère, quant à lui, rumine sa colère. Il en veut à la terre entière. La haine le ronge. Renvoyé du collège. Il traine avec les petits caïds de la cité. Toujours prêt à en découdre.
A la construction du mur, les deux frères avaient pourtant bien rigolé. Le béton. Les barbelés. Tout cela leur semblait ridicule. Pourquoi pas des miradors? Comme en Palestine.
Elle n'était pourtant pas plus agitée qu'une autre, cette cité. Avec ces immeubles aux noms de fleurs, elle avait vu défiler plusieurs générations d'habitants de toutes origines. Bien sûr, il y avait des trafics. Pas plus qu'ailleurs. Parfois une bagnole flambait. Fallait bien s'amuser. De temps en temps, on caillassait un bus pour faire plaisir aux journalistes.

Samir réprime un sanglot. Son père vient d'être appelé à la barre. La barbe clairsemée. Les traits creusés. L'air hagard. Il ressemble à un fantôme. Sa semaine de garde à vue l'a épuisé. Ce sont surtout les poignets entravés par les menottes qui impressionnent. Comme une marque d'humiliation supplémentaire.
L'avocate se râcle la gorge avant d'entamer son laïus. Le dossier est vide. Les preuves inexistantes. Aucun antécédent à noter. Pas même une amende pour excès de vitesse. Tout repose sur la fameuse dénonciation. Rien de particulier par rapport aux précédents cas. Une bien triste routine.
Le président du tribunal pose deux questions, pour la forme avant de cracher son verdict. Vingt et un ans de réclusion criminelle. Il aurait pu lancer des dés pour déterminer la peine. Il s'est contenté de froncer les sourcils. Au suivant...
Samir voit son père s'affaisser. Lui l'honnête homme qui a fui la barbarie. Déchu. Méprisé. Et désormais condamné. Les larmes coulent sur ses joues. Vingt et un ans. Autant dire la perpétuité. Ou la mort. Il quitte la salle, encadré par deux militaires armés.
Samir étouffe. Il a envie de crier. De secouer l'avocate. D'étrangler le juge. De leur expliquer que son père s'est toujours efforcé de respecter les lois de la République. Qu'il s'agit d'un malentendu, d'une erreur. Mais la valse des accusés a déjà repris. Il ne faut pas perdre de temps.



15 octobre 2021

Samir passe sous le portique. L'alarme ne se déclenche pas. Il vient de parcourir quatre cents kilomètres. D'abord en bus. Puis en train. Pour terminer par un second bus et quelques kilomètres de marche.
Rien ne lui a été épargné. Ni les contrôles intempestifs. Ni les remarques insultantes. Ni les files d'attente interminables.
Un gardien lui indique une place. Un siège. Une table. Il s'y installe. De l'autre côté de la paroi vitrée une chaise vide lui fait face. A droite, une femme pleure, un enfant sur les genoux. Son mari tente de la rassurer dans l'hygiaphone. A gauche un homme âgé peine à cacher son émotion, face à son fils au visage tuméfié.
Quand il voit son père arriver en boitant, Samir comprend que quelque chose ne colle pas. Le visage a changé. Les yeux ont perdu leur éclat. Une toux grasse qui le secoue à intervalles réguliers.
Mais il ne faut pas gaspiller les secondes. La visite est chronométrée. Trente petites minutes. A peine le temps de parler. D'échanger des banalités. De donner des nouvelles de la famille. De sa mère qui n'a pas voulu entreprendre le voyage. Trop loin. Trop cher. Trop dangereux. D'Omar qui se radicalise. De la vie dans la cité, de plus en plus difficile, depuis que des checkpoint ont été installés pour contrôler les habitants. Et de lui, Samir qui a dû arrêter ses études après la fermeture du lycée pour cause d'insalubrité. Ses journées se passent dorénavant dehors, à chercher des solutions. Car tout est devenu compliqué. Trouver de la nourriture. Se chauffer. Se soigner. Les médicaments se font rares.
Il aimerait partir. Mais où aller? Dans quel pays? Sur quelle planète?


28 février 2022

Samir apprend par hasard que son père est mort d'une tuberculose la semaine dernière. Le corps a été incinéré avec ses quelques affaires. Rien ne lui aura été épargné. Même après sa mort.
Samir voudrait prévenir son frère, mais cela fait une semaine qu'aucune nouvelle ne lui parvient plus. Omar aurait intégré un groupe armé qui organise de ponctuelles opérations de sabotage. Il serait impliqué dans l'explosion du dépôt d'essence qui a illuminé la nuit la semaine dernière. Des cris de joie avaient alors retenti dans la cité.
Depuis, la situation n'a cessé de se dégrader. Plus personne ne peut franchir le mur à l'exception des organisations humanitaires qui viennent distribuer des vivres. Pour combien de temps encore?
Depuis deux jours, un hélicoptère survole la cité en rase motte. Des coups de feu claquent. La rumeur enfle. Une offensive de l'armée serait prévue pour la nuit prochaine.
A la veille de sa prévisible réélection, la présidente a décidé de liquider les cités récalcitrantes. Elle veut faire le ménage. Éradiquer la vermine.
En attendant, Samir nettoie son arme.

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Volsi Maredda · il y a
noir, implacable. J'aime beaucoup ton écriture sans fioriture.
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Olivier Vetter · il y a
Merci Volsi
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Francine Lambert · il y a
Voilà un avenir bien sombre, qui fait froid dans le dos ! On ne peut qu'espérer y échapper . . . mon vote !
Et je vous invite à découvrir mes deux finalistes pour ce printemps : une nouvelle édifiante " Majeure" , et un T.T.C. récréatif " Imparfait " . . . à bientôt !

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Olivier Vetter · il y a
Merci Scribette
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Francine Lambert · il y a
De rien Olivier ! Mais mon actualité a changé et aujourd'hui je vous propose des " Vacances en short" . . . à bientôt !
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Chantal Parduyns · il y a
Bravo Monsieur Vetter ! J'ai adoré ! Le ton est juste, tout y est, jusqu'à l'essentiel ! Chapeau bas, Monsieur Vetter !
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Olivier Vetter · il y a
Merci Madame Parduyns
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Olivier Vetter · il y a
Une nouvelle version expurgée de ses coquilles
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Geny Montel · il y a
Une histoire bien développée et très poignante !
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Olivier Vetter · il y a
Merci Geny
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Fabrice · il y a
Je crois que dans la vraie vie on a pas encore le mur ni le tribunal au jugement partial sans preuves mais cela pourrait venir.
Bravo Olivier pour ce beau message d'alerte.

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Olivier Vetter · il y a
Merci Fabrice,
Partout des murs se construisent en ce moment.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Texte impressionnant de réalisme .
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Olivier Vetter · il y a
Merci Patricia
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Eva Dayer · il y a
''Si ce n'est toi, c'est donc ton frère''... et on assassine tous les espoirs .
Triste constat dans un texte à l'écriture limpide.

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Olivier Vetter · il y a
Merci Evadailleurs,
En assassinant les espoirs, on crée de la colère

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Dizac · il y a
terriblement flippant, et pourtant.....
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Olivier Vetter · il y a
Merci Dizac
Et pourtant....

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Didier Poussin · il y a
Nettoyage radical
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Olivier Vetter · il y a
Merci Didier,

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