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20 Rue Henri Martin (3)

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JACB

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A la Maison d’arrêt, monsieur Michaud point trop ne pâtissait de ses conditions de cohabitation avec Jojo la Levure l’Italien et Edmond Blénoir de Serbie. L’homme pourtant petit s’était imposé aux loubards et aux plus matois en se faisant embaucher aux cuisines. Toute la gent incarcérée s’était vite dégonflée au vue des brioches dorées qui égayaient les desserts sur les plateaux distribués. Puis des miches odorantes levèrent à leur tour. La rumeur enfla qu’il y avait bien dans ces murs un boulanger mis à l’ombre qui travaillait au noir dans un laboratoire. Les matons et le directeur profitaient aussi de l’aubaine en marge de l’administration. Ne commandant plus de bâtards ils avaient fait savoir en haut lieu que les détenus étaient à l’eau et au pain sec pour ne pas éveiller les soupçons ; monsieur Michaud pétrissait son levain tout en rongeant son frein.
Lors des sorties on avait bien essayé de l’enfariner pour faire partie des clans mais il s’était fait passer pour un idiot. Petit et demeuré, piètre recrue pour intégrer un gang...Mouton noir il aurait pu devenir mais son odeur de pain chaud désamorça tous les mauvais esprits et relança illico son commerce. Il boulangea un peu à gauche au chocolat et aux raisins des petits pains, devint le roi des hôtes de ces geôles en un éclair.
Tant et si bien que se nouèrent des amitiés, reconnaissance du ventre qui petit à petit lui conféra un énorme pouvoir. Si Jojo La Levure et Edmond Blénoir, malfrats notoires firent de sa réclusion du gâteau, lui en fit ses petits mitrons, il les mena à la baguette ! En douce il organisa sa fuite à Varennes...euh ! Non sa suite à donner aux évènements qui l’avaient si fortuitement conduit en tôle ici même.
Les journées s’égrenaient d’une fournée à l’autre, petits croissants contre renseignements, chacun y trouvait son compte jusqu’au jour de l’épiphanie. Le bruit se répandit que dans une des galettes il y aurait une fève en or. Un Louis, un vrai ! Et la fièvre aurifère se coula dans les mitards et les parloirs, les miradors et les couloirs. Jojo la Levure ne perdait pas une miette de la rumeur et Edmond Blénoir le mit à l’amende:
-T’as intérrrrêt à tout me cafter sinon...et il passa un pouce vengeur au-travers du cou de son pote.
Et Roule galette ! Les rois on tira !
Jojo fit la tournée des bandes et des popottes mais rien ne filtra. Tout le monde restait coi. Sur la fève et sur l’or planait l’omerta.
La rumeur enfla tant et si bien que le Serbe commença à houspiller monsieur Michaud. Il lui fallait la fève ! D’autant qu’il finissait son temps à la fin janvier, que ce louis lui éviterait d’être fauché comme les blés à sa sortie. Il pourrait mener à bien son projet, monter sa boîte d’artisanat en couronnes mortuaires en Forêt Noire et cerise sur le gâteau, emmener sa mère en bateau à Venise.
Le boulanger finit par avouer : le louis n’avait point chu dans la pâte d’amande mais dans la pogne d’un surveillant qu’il avait soudoyé. Il se garda bien d’évoquer ce pourquoi le maton avait empoché l’or. Il savait sa boule de papier en sûreté. Blénoir blémit, il empoigna monsieur Michaud qui s’empressa d’ajouter :
-J’ai meilleure galette à vous proposer Edmond.
L’autre ne se sentit plus de joie à l’idée de moissonner davantage.
-Deux louis pour vous si vous me rendez un service.
Le Serbe lâcha aussitôt sa victime !

...Pendant ce temps madame Michaud et Hector Dufour se faisaient des petites gâteries tous les après-midi et je tenais toujours la caisse en vendant du pain chaud. Quinze jours après l’Epiphanie entra un homme que je n’avais jamais vu. Un peu louche d’allure, il dégageait une odeur forte. Un clochard peut-être à qui on avait donné quelques pièces ? Il m’acheta deux mille-feuilles que j’emballais avec précaution.
Le lendemain il revint et me tendit la boîte :
-je vous les rrrrapporte, y’a pas le compte !
Abasourdie je regardai l’individu qui me tendait les deux liasses feuilletées encollées de crème pâtissière.
-Mais monsieur, chez nous on ne compte pas...euh ! Je veux dire que...L’homme roula des yeux comme il roulait des R :
-je vous rrrrépète que j’en suis pour ma poche. Appelez-moi la patrrrronne !
Je louchai vers la pendule. Quinze heures. Madame Michaud rentrerait dans une heure.
-Revenez demain vers seize heures, elle sera là.
L’homme m’arracha le carton des mains, les pâtisseries volèrent en miettes à l’intérieur. Je n’ai pu m’empêcher de penser que pour le coup le compte devait y être, en mille morceaux étant toutes les feuilles !
-Elle a intérrrrrêt à êtrrrre là !
La porte claqua si fort que toute la vitrine se mit à trembler. D’abord interloquée je redressai deux religieuses qui en avaient perdu leur tête, époussetai le sucre glace qui s’était envolé des dit mille-feuilles. Et là, le rire me monta à la gorge, incompressible et tonitruant à en pleurer. C’est dans cet état, hilare et les yeux rouges que me trouva madame Michaud.
Curieusement l’histoire ne la fit pas rire, je sentis même de l’inquiétude.
Marc me dit que je me faisais encore un film. Noir à l’évidence!
Le lendemain seize heures tapantes le bonhomme était là sans les mille-feuilles. Allez savoir pourquoi Madame Michaud m’avait donné congé la veille mais je poireautais dans la rue, planquée en face dans l’abribus. Je la vis inviter l’individu à prendre la porte vers son appartement. Aussitôt je levais les yeux vers l’étage, hélas, les volets étaient fermés. Bizarre, en plein après-midi ?
Il se passa une bonne demi-heure avant que je ne sois gênée par le bus. Pendant ses trois minutes d’arrêt il me masqua la boulangerie. J’entendis alors : « -Les comptes sont réglés maintenant », juste avant que la porte de la boutique ne claque. Madame Michaud savait être une femme énergique !
L’homme remontait vers l’avenue Grammont, il avait un carton à la main. Je lui emboîtai aussitôt le pas pour stopper net cent mètres plus loin. Il venait de rentrer dans l’immeuble où créchait Dufour.
Ce soir-là Marc m’envoya carrément balader avec mes mille-feuilles et mon sans-papiers. Je passais toute la nuit à me réécrire l’histoire...
Le lendemain à mon arrivée Madame Michaud sortit de la boutique entre deux gendarmes. Elle me fixa d’un regard assassin alors que je n’étais pour rien dans cette affaire. Des sirènes hurlaient Place Thiers alors que je rentrais à la maison déconfite.
On retrouva le Serbe avec deux louis dorés dans la poche droite. Le chocolat était tout fondu. A ses côtés gisait Dufour, sur la table deux bières et des miettes dans un carton à pâtisserie estampillé Michaud. Mille petites miettes de mille-feuilles. Deux corps intacts au visage révulsé et à la bouche légèrement baveuse.
Au printemps lors du procès de Monsieur Michaud l’avocat jugea nul et non avenu le contrat d’assurance signé en faveur de madame Michaud, faute d’avoir été daté. Concernant l’agression qui lui valait son incarcération le boulanger fut libéré au bénéfice du doute . Il ne pétrit plus et a converti son commerce en chocolaterie.
Chaque dimanche il apporte des mille...euh ! Non ! des louis d’or en chocolat à sa boulangère mise en sûreté derrière les barreaux.

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Nicolaï Drassof · il y a
Bravo pour le feuilleton bien feuilleté de la boulangère aux écus... ah non, aux louis en chocolat. Il faut que je retourne sur le 2, que j'ai quitté vite, sachant qu'il y avait un 3 Je commence à piger pourquoi la mode est aux sagas et aux trilogies!
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Dolotarasse · il y a
Que de jeux de mots ! Une voilà une bonne intrigue de toutes pièces montées.
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Coum · il y a
Un dessert bien fourré qui a de la cuisse en jeu de mots.
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Doria Lescure · il y a
Et bien voilà une affaire qui se termine avec quelques morts et des odeurs de croissants flottant encore .....
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Fred Panassac · il y a
Délectables jeux de mots pâtissiers, mention spéciale pour la fuite à Varennes avec la boulangère et le petit mitron. Je note que peut-être Monsieur Michaud s'est-il établi à L'Esprit Cacao de l'avenue Grammont dont les délices chocolatés ne sont pas feints (ha ha) Je note également que le Serbe aurait pu avoir le louis d'or dans la bouche, ce qui lui aurait permis de traverser plus facilement le Styx...Bravo pour cette fin qui donne faim !
Oups, délices chocolatéEs devrais-je dire (mais alors mon jeu de mots sur "ne sont pas feints" tombe dans le pétrin...) , avec "ne sont pas feintes" ça ne marche pas...

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Charles Dubruel · il y a
bravo ! j'en suis tout enfariné !
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Didier Poussin · il y a
La boulangère dans le pétrin
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Adèle · il y a
Je découvre avec "gourmandise" votre façon d'écrire. J'aime !
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MPB · il y a
Excellents jeux de mots et une belle fin à croquer !
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Petitpoizonrouge · il y a
Beau travail sur le champ lexical de la boulangerie / pâtisserie. Bravo pour ce nouvel épisode
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