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20 Rue Henri Martin (2)

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JACB

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Chaque jour je me rendais à mon travail ne sachant comment aborder la question et Madame Michaud ne men donnait pas l’occasion.
Son mari avait-il pétri dans l’arrière-boutique avant d’être ainsi dans le pétrin ?
Qu’avait-il fait pour être à l’ombre rue Henri Martin ?
La boulangère mangeait-elle son pain blanc ou pâtissait-elle de la situation ?
Rien ne filtrait, elle pétrissait, moi j’encaissais.
Les nuits rue de la Prévôté restaient imprévisibles même éclairées de pleine lune et j’appréhendais lorsque j’étais de corvée pour sortir Roxy. Lui aussi l’avait reconnue. A peine pointait-il son nez dehors qu’il inspectait de sa truffe le pied des marches, le mur sous la fenêtre et la descente de la cave à la recherche de son odeur de pain frais. Avait-elle changé l’heure de leur rendez-vous nocturne ? Je ne sais mais plus jamais nous ne sommes tombées nez à nez madame Michaud et moi. Ce qui faisait dire à Marc que j’avais rêvé.
Monsieur Michaud était pourtant bien derrière les barreaux, notre joli Particulier à l’ombre de l’enceinte de la maison d’arrêt. Au faite du mur gris, une ligne de fenêtres avec des grilles montraient les dents en arrière-plan. Des grilles avec des linges pendus, des cordes lestées...des fils tendus vers la liberté. La prison communiquait, échangeait, « dealait » en-dehors des murs. Pas vus pas pris surtout la nuit où tous les chats sont gris. Les chats oui mais pas les potes et les petites amies des résidents qui venaient feuler ou roucouler au pied du mur qui avait su nous aveugler. Les messages volaient haut ; lestés d’une pierre ils étaient récupérés lors des sorties dans la cour au nez et à la barbe des gardiens débordés.
J’avais mis des tentures épaisses à la baie du séjour, nous nous étions retranchés un peu dépités côté jardin. Marc décida de lancer une pétition dans le quartier. Il rencontra bon nombre de voisins incarcérés dans leur routine et rôdés aux émanations nocturnes de la prison. Pensez, trente années qu’ils résidaient ici. De vrais Tourangeaux ! Puis nous rencontrâmes le directeur de l’établissement pénitencier qui, planqué derrière son bureau encaissa notre plainte, nous formula la sienne : « il n’avait pas pouvoir de déplacer ses locaux, hélas ! ». Il nous conseilla de profiter et ce dès la fin de l’année des dispositions fiscales pour isoler notre maison des nuisances extérieures. En sortant nous filâmes faire provision de boules Quiès à la pharmacie du coin.
A la boulangerie, calme plat ! Toujours aussi énigmatique madame Michaud disparaissait pendant deux heures l’après-midi pour remettre les mains à la pâte au retour. Les clients disaient bonjour, bonsoir jusqu’à ce mardi où un homme que je n’avais jamais vu entra dans la boutique. Du passage me suis-je dit, un touriste. Non, pas un touriste...plutôt un congressiste, un homme d’affaires ? Il était vêtu d’un costume noir, chemise blanche, cravate élégante et sacoche à la main, son ordinateur sans doute. Il voulait rencontrer monsieur Michaud. N’étant pas censée savoir qu’un monsieur Michaud avait résidé en ces lieux, je lui répondis :
-Vous êtes?
-Son assureur.
Je n’eus pas le temps d’entamer plus avant la conversation que la boulangère surgit de retour plus tôt que de coutume de sa visite au parloir, du moins c’est ce que je supposais.
Rien ne filtra de leurs échanges puisqu’ils montèrent à l’étage, là où résidait madame Michaud. Lorsqu’ils prirent congé je fus saisie par ce que l’homme prononça :
-A bientôt, je reviendrai quand il sera là !
...Marc me regardait agacé.
-Ça veut dire qu’il va bientôt sortir, c’est tout !
Il fila dans le jardin me plantant là dans la cuisine. Il trouvait que je gambergeais trop avec mes boulangers. Les heures nocturnes devenaient chaudes avec les prémices du printemps. Beaucoup de petites amies échangeaient dans la rue des mots salaces avec leurs matous au-delà du mur, nos nuits faisaient grise-mine. Je savais bien que percer à jour les époux Michaud ne nous ferait pas dormir comme des loirs mais j’y trouvais matière à meubler mes heures sans sommeil.
Ce fut la Nouvelle République, notre journal local qui cracha le morceau...enfin un tout petit morceau car l’affaire devait se révéler plus complexe.
Le petit trou tout rond auréolé de fêlures en étoile qui perçait la vitrine et qui agaçait toujours mon chiffon lorsque j’en nettoyais la surface avoua ses origines. Une balle qui avait sans doute perforé autre chose avant d’en arriver là. L’article parlait de la poitrine d’un homme qui serait venu pour la caisse. Un banal cambriolage qui avait conduit le supposé malfrat aux urgences, le boulanger en prison. De la légitime défense certes mais nul ne peut régler ses comptes en marge de la loi avec sa carabine. Les actualités régionales ont relayé l’affaire, Marc et moi découvrîmes le portrait de l’agresseur présumé sur notre écran. Le sieur Dufour Hector était en liberté dans l’attente du procès qui aurait lieu dans un mois.
Madame Michaud se taisait toujours, dans la boutique je surprenais des apartés, on jasait. Le lundi suivant il me vint une idée. Jour de fermeture pour le commerce, j’y faisais aussi le ménage. Je décidai de suivre ma patronne...Lorsqu’elle prit l’avenue Grammont à l’opposé de la maison d’arrêt j’ai su qu’elle n’allait pas voir monsieur Michaud. Place Thiers, elle entra dans le hall d’un immeuble, disparut dans l’ascenseur. J’eus à peine le temps de faire les cent pas sur le trottoir qu’elle reparut radieuse. Un homme la tenait collé-serré, bras-dessus, bras-dessous ils prirent l’avenue vers le centre ville. Je me ruai sur les boîtes aux lettres pour ressortir aussitôt la tête à l’envers....
De ce jour, je vis madame Michaud sous un autre jour. Si elle avait repris son air affligé, sa silhouette me parut presque séduisante. Et puis ses yeux bleus pétillaient parfois, ses mains étaient soignées, elle sentait bon la vanille et tous les après-midi elle mettait du rouge sur ses lèvres. Je la soupçonnais maintenant d’avoir un amant ! Marc à ma grande surprise ne s’en offusqua pas :
-Bah ! Son mari est à l’ombre...Peut-être qu’elle n’était pas heureuse, alors...
La photo du journal que je lui fourrai sous le nez jeta alors un froid.
–Ça te dit quelque chose ? Madame Michaud n’a pas eu peur pour sa caisse, c’est le coffre du boulanger qui aurait dû encaisser la lame de couteau du sieur Dufour...Hector est l’amant de Madame. Une façon de joindre l’utile à l’agréable, non ?
Le problème c’est que Monsieur Michaud, quel étourdi, avait omis de signer l’assurance en faveur de sa femme. Avait-il reçu ou ignoré la petite boule de papier lestée d’une pierre que sa boulangère un certain soir lui avait lancée pour signature au contrat?

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Lilas · il y a
ha non je ne savais qu'il y en avait un troisième pour moi cela pouvait finir comme ça .....j'irai lire
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Lilas · il y a
Trop tard pour voter mais j'aime beaucoup
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JACB · il y a
J'espère que vous avez lu le 1 et que vous lirez le 3, sinon cela n'a pas de sens.
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Brennou · il y a
Bravo pour le #2 ! Je me précipite sur le #3.
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Guy Bellinger · il y a
Une suite palpitante car de nouvelles pistes s'ouvrent. Et il y a toujours en prime le travail sur la langue (le champ lexical de la boulange est exploré à fond !)
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Nicolaï Drassof · il y a
Juste je reviens haletante du 3 pour voter ici. Quel enchaînement !
Je suis sûre que vous vous êtes amusée autant que nous à ce marathon . Bravo pour l'idée, l'exécution (mot mal placé ici, non?) et la gentillesse de nous prévenir que la suite était prête! Ah ! un détai l: j'ai été boulangère, dans mes commencements !

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Marine Vaillant · il y a
bravo... Une suite bien réussie... et la suite?
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Doria Lescure · il y a
un polar enthousiasmant parce que finement écrit, drôle et plein de rebondissements !
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Gerard du Vingt-quatre · il y a
Mon vote ! (y)
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Ciccone Laurent · il y a
Original et cocasse, un récit qui nous tient en haleine
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Jean Jouteur · il y a
Sommes nous dans les préludes d'une saga ? L'avenir (ou l'auteur) prochainement nous le dira !
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