20 août 1982

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Je vous dirai les ronds bleus Les ronds qu'on fait avec des jeux Ecrire est parfois ridicule Je m'élance et puis je bascule Devant une phrase inutile Qui brisera l'instant fragile D'une  [+]

20 août 1982.

5 heures du matin.

Ma nuit n’a pas été comme d’habitude. Elle a vraiment été mouvementée. Je n’ai fait que penser, réfléchir, supposer, tergiverser... Je suis... Vraiment... Je ne sais plus comment... J’ai besoin de m’exprimer, j’ai besoin de conserver les réflexions de cette nuit. C’est la raison pour laquelle je dois à tout prix les transcrire ici, il s’agit uniquement de toi, des rapports qui existent entre toi et moi, je me dois de t’écrire, j’ai besoin d’écrire à mon fils. Ce n’est pas la première fois que je vais te demander de venir me voir, mais il faut que tu saches et que j’insiste : j’ai besoin de te voir. Pour appuyer mon désir de te faire venir ici, il faut que j’en trouve le moyen. Alors je crois qu’il y a une sage résolution qui est la suivante : j’ai quelques économies, j’ai quelques placements financiers et, c’est bien normal, tu en seras l’héritier, mais je voudrais te permettre d’être dès à présent mon fondé de pouvoir, d’avoir tout cela à ta disposition tout de suite, s’il devait m’arriver quelque chose, et je pense qu’il m’arrivera quelque chose. Viens me voir ici à Bourges. Je me suis repassé tout dernièrement les films que nous avions fait pendant nos vacances, entre 68 et 74, j’ai revu avec plaisir ta frimousse souriante, ton impatience, ta délicatesse. Et toutes ces images ont remué en moi de tels souvenirs que j’ai vraiment besoin, vraiment envie de te le dire. Il faut quand même que tu saches les causes du conflit qui m’opposent à ta mère. Tu peux penser que c’est parce que j’ai été un renégat, un salaud, ou un traître, tu vois, les trois initiales sont là sur le buffet, gravées dans le bois. Tu peux penser tout cela, tu as certainement dû entendre pas mal de choses sur moi, mais moi aussi j’ai des choses à dire, et ce sont des choses qu’il faut que tu saches. Il y a vois-tu deux choses dans ce conflit avec ta mère, deux choses très importantes. Pardonne mon absence de paragraphes mais j’écris tout d’un jet, faut que ça sorte, je ne vais pas m’arrêter à des considérations de forme. Il y a d’une part le fait que j’ai, c’est vrai, commis peut-être un genre d’adultère, si tant est que l’on puisse encore en 1982 appeler ça de l’adultère. Tu verras, tu es un homme, tu es majeur, tu comprendras mieux plus tard, un homme ne peut pas vivre en vase clos, il a besoin de s’épanouir, il a besoin de se prouver bien souvent quelque chose, et le fait de regarder une femme, d’avoir envie d’une femme, ça me semble tout à fait normal. Or ça, ta mère ne l’a jamais admis, jamais. Pour te citer des exemples, comme ça, qui me viennent à l’esprit, lorsque j’étais au volant de ma voiture, de ma Dauphine à ce moment-là, et que je regardais une femme passer dans la rue ou traverser devant moi, que je la regardais un peu peut-être avec insistance, parce que j’avais envie de la voir, envie de regarder sa démarche, de regarder son allure, c’était le drame, ta mère vociférait avant de prendre longtemps son visage fermé, triste, c’était vraiment la croix et la bannière. Lorsque nous étions en société, en vacances, puisque c’est là que nous avions pratiquement le plus de contacts avec d’autres personnes, d’autres gens, d’autres femmes, c’était la catastrophe. Je me souviens entre autre de Lacanau, nous étions à une soirée dansante, comme ça se faisait où nous allions, enfin tu dois t’en souvenir, même si toi tu n’as jamais beaucoup aimé danser, bref il y avait dans ce bal ce soir-là une femme blonde qui m’attirait beaucoup, c’est vrai que j’ai toujours été attiré par les blondes, et pourtant va savoir pourquoi, je suis allé épouser une brune, les femmes blondes ça a toujours été mon obsession, j’aime, c’est pas de ma faute, j’aime, et je dansais donc avec cette sublime blonde qui se trouvait être de Metz ou de Nancy, elle était en plus très sympathique, très souriante, je l’avais déjà vue à la plage, nous avions discuté un petit peu, nous avions nagé ensemble, et nous dansions, nous dansions encore, et nous étions très heureux de danser l’un avec l’autre. Et je revois très bien la scène, pendant un disco, ta mère est venue s’interposer entre elle et moi avec une arrogance, avec une insolence... Histoire de m’humilier quoi. Ah c’était vraiment très désagréable, enfin bref , ta mère n’a jamais pu encaisser que je puisse, moi en tant qu’homme, regarder une autre femme. C’est vraiment regrettable, c’est vraiment désolant. D’ailleurs tu sais, il n’y a pas eu que des femmes qui ont fait que je me suis attiré les foudres de ta mère. Tout au début de mes fonctions à la cambrousse, tu connais bien puisque tu y as passé toute ton enfance, je m’étais inscrit à une société de boules pour me distraire un peu, parce que tu sais il n’y avait pas beaucoup de distractions dans ce coin perdu, et c’est vrai que j’ai toujours aimé la facilité et les loisirs, je dois reconnaître, c’est vrai, j’espère que tu ne seras pas comme moi, comme ça au moins tu rendras heureux ceux qui t’entourent. Bon, je m’étais donc inscrit à cette société de boules, et à côté de la poste, il y avait un café qui s’appelait « Chez Sébaste ». Un samedi soir j’ai été convié à un mâchon, ça se faisait annuellement, c’était les joueurs de la société qui se réunissaient et qui faisaient un genre de petit casse-croûte avec de la charcuterie, une andouillette ou que sais-je, une friture, du fromage blanc, je ne sais pas ce qu’il y avait au repas ce jour-là mais enfin on s’en fout, ce n’est pas le sujet. Et bien sûr, entre hommes, qu’est-ce qu’on fait, on ne fait pas que manger, on se raconte des histoires, des histoires un peu crues il faut bien le dire, et puis on chante, des chansons paillardes, je ne vois pas où est le mal, parce que chanter des chansons paillardes, c’est pas une affaire non plus, et bien sûr que moi, avec ma voix de stentor, la cuisine de la maison étant juste à côté de la salle du café, un simple galandage nous séparait, tu penses bien que ta mère avait l’oreille collée contre la cloison en question, elle écoutait tout ce qui se passait, et quand elle m’a entendu chanter « Les marsouins », qui relève un petit peu bien sûr, disons de la dégueulasserie, ça été la catastrophe. Tu sais ce qu’elle a fait ta mère ? Elle est venue dans la salle du café, elle est venue, en robe de chambre, au milieu de tous ces hommes, elle est venue se planter là sur une chaise et me narguer ! Tu ne peux pas savoir comme j’ai été humilié, tu ne peux pas savoir comme j’ai vraiment été outré de ça. Et ça se passait en 61, alors tu vois c’est pas d’aujourd’hui, les conflits qui m’opposent à ta mère sont très vieux. Mais il faut que tu saches que, dans ce qui provoque le divorce que je suis en train de vivre et de subir, il y a quelque chose de bien plus important. Il y a bien sûr cette histoire de femmes, c’est vrai, bon, effectivement, même si je suis bien certain qu’il ne doit pas y en avoir beaucoup des hommes qui sont vraiment très très fidèles, parce que, ce n’est quand même pas un drame d’être infidèle, ça ne va pas bien loin, ça ne porte pas préjudice, il n’est pas question d’aller faire un petit à droite et à gauche, pas du tout, surtout avec les facilités que vous avez maintenant, tu dois bien le savoir toi-même, tu dois bien tirer tes coups quand tu en as envie, sans poser de problème. Non, mais il y a autre chose qui est très important, il y a quelque chose qui vraiment m’oppose à ta mère, c’est le pouvoir de l’argent. Oui retiens bien ceci, je te le répète, le pouvoir de l’argent, ça c’est quelque chose qui a toujours été placé au-dessus de tout, chez ta mère, chez ta grand-mère, chez ton grand-père, chez ton oncle, chez ta tante, enfin tous ceux qui sont de l’autre côté, qui sont du côté de ta mère, du pouvoir de l’argent. L’argent c’est tout chez eux. Sorti de l’argent il n’y a plus rien ! Et c’est ce qui a cassé proprement, tout de suite, notre ménage. Vois-tu , le fait d’avoir bloqué les comptes... Il ne faut pas oublier que pendant des années, hein, j’ai fait un métier de fou, un métier de bagnard. Je suis rentré dans l’administration par la petite porte, je n’ai pas ton instruction, je n’ai pas fait d’études secondaires poussées, je n’ai pas passé le baccalauréat, je n’ai pas eu la possibilité de faire des études de haut niveau comme toi, je ne suis pas allé en faculté, mon bagage intellectuel est très pauvre, et c’est la raison pour laquelle je m’exprime peut-être mal, je radote un peu, je fais des répétitions, tu dois penser que je suis bien piètre en face de toi qui as réussi brillamment des examens et des bacs avec mention et tout ce qui s’en suit, et qui continues maintenant en fait je ne sais pas exactement où, tu veux faire de la gestion je crois, tu veux faire je ne sais pas quoi, tu dois peut-être penser que ton père n’est pas très intelligent, et c’est vrai, je ne suis pas intelligent. Mais même quand on n’est pas intelligent, même quand on n’est pas instruit, on comprend beaucoup de choses, et on voit les choses. Et puis tu sais, avec l’âge, à 50 ans passés, on commence aussi à voir plus clair en soi. Oui il faut que je te parle de ce pouvoir de l’argent. Et le fait est que ta mère, en bloquant mes comptes personnels, mon livret de caisse d’épargne, mon compte courant postal, mes bons, mes titres, mais c’est une catastrophe ! Moi j’ai trimé pour avoir ces économies, je me les suis faîtes par moi-même, grâce à des privations, pour avoir un petit pécule, pour me permettre de m’offrir de temps en temps un apéritif, un loisir quelconque, ou aussi une femme, oui, pourquoi pas, il faut le dire, une femme. Et je me suis privé, j’ai fait des économies grâce à mon abnégation, et puis ça, tout ça, ces choses-là, ces économies, tu les mets de côté, et on vient te les prendre, on vient te les bloquer !!?? Pourquoi ? Pourquoi cela ? Je ne l’ai jamais admis, je ne le pardonnerai jamais à ta mère, jamais je ne lui pardonnerai ça. Il y a une chose qui est certaine, c’est que toutes ces économies, toutes ces choses-là, qui m’ont été supprimées pendant un certain temps, beaucoup de temps à vrai dire puisque ça a duré plusieurs mois, ça m’a fait très mal. Faut pas oublier que ta mère, pendant des années elle n’a rien foutu, et que si elle a quelques sous de côté c’est parce que je lui ai permis d’aller travailler à droite et à gauche pour se faire de la gratte, d’ailleurs elle allait travailler, non pas pour subvenir au ménage, mais pour se faire de l’argent de poche, moi je ne lui pas pris cet argent de poche, je lui ai laissé. Je ne sais pas ce qu’elle avait quand nous nous sommes séparés, il y a un petit peu plus d’un an, un an et demi, je ne sais pas moi, je ne sais pas ce qu’elle avait, le montant de ses bons, le montant de ses titres, son assurance-vie, ses placements financiers, je ne sais pas tout ça moi, je n’ai jamais voulu savoir, elle travaillait, elle se mettait de l’argent de côté, bon, tant mieux, elle était heureuse, elle pouvait en profiter, elle sortait quand elle voulait, je ne lui demandais rien. Mais l’argent, toujours l’argent. On a toujours pensé qu’à l’argent chez elle. Il faut quand même que tu saches aussi, c’est important, c’est très important, dans mon ex belle-famille, on a toujours pensé qu’à une chose : avoir des sous, avoir des sous, avoir des sous ! Sais-tu que quand nous étions invités chez tes grand-parents, il fallait apporter son poulet, le jambon, le dessert, voire le pain, il fallait tout apporter parce que si on apportait pas ça on avait rien à bouffer ? Oh si, on avait à bouffer : des conserves ! Et les cadeaux qu’on avait ! Tu sais que tes grand-parents ne m’ont jamais invité une seule fois au restaurant ! Pas une seule fois j’ai été invité à manger au restaurant ! Alors comment veux-tu ? Comment veux-tu que moi, issu d’une famille où c’était l’opulence sans en avoir les moyens, je puisse comprendre ce genre d’attitude ? Hein ? Tu dois le savoir, il faudrait quand même que tu te souviennes, quand tu étais petit, qui est-ce qui t’a habillé ? C’est ta grand-mère ! Ma maman à moi ! Ta mamy comme tu l’appelais, à qui tu tournes le dos maintenant, oui c’était mamy, je ne dis pas papy, il était aussi un peu près de ses sous le papy, mais mamy elle a tout fait pour toi, tous les petits ensembles qui sont si beaux sur tes photos de gosse, photos que je n’ai plus d’ailleurs, parce que je n’ai plus aucune photo de toi, ça aussi c’est triste, ça aussi c’est triste, moi, ne pas avoir de photos de toi, c’est très triste, et ça me fait vraiment mal. Bref c’est mamy qui t’a habillé, c’est mamy qui t’a gâté, si tu as eu des cadeaux qui sortent de l’ordinaire, des jouets merveilleux, c’est mamy qui a toujours été ouverte, qui a toujours eu son porte-monnaie ouvert, alors que ta marraine qui se trouve être ton autre grand-mère, et ton grand-père... Ton grand-père encore, il avait de bonnes choses, dieu merci il n’était pas aussi con que la belle-mère, c’est le cas de le dire, mais ta marraine, rien, jamais rie. Elle vendait dans son commerce des tas de trucs avec des lots qui devaient normalement aller aux clients avec des jeux, des tirages, mais non, elle se ramassait pour elle tous les lots prévus quand il y avait une campagne publicitaire de ceci ou de cela, alors elle vendait des cafés, elle vendait des machins, et elle gardait les plats offerts en cadeau, et puis voilà ce qu’elle donnait, elle donnait des choses qui ne lui coûtaient rien, parce qu’il ne fallait rien dépenser. Chez ta grand-mère, il y a encore des draps avec des pièces, et ton grand-père allait faire ses tournées avec des pièces au cul, comme pendant la guerre de 14. Bon, allez je ne veux pas me montrer... Je ne veux pas avoir de trop d’animosité envers ces gens-là, de toute façon je ne les ai jamais aimés. Je ne les ai jamais aimés justement parce que le pouvoir de l’argent était trop trop fort chez eux, l’avarice quoi. Et je trouve que le pouvoir de l’argent détruit tout. Moi, petit fonctionnaire de l’État, qui ai réussi à avoir une situation pas trop mauvaise, oh ce n’est pas mirobolant, je pourrais être beaucoup mieux, je pourrais être receveur principal, je suis receveur de troisième seulement, mais quand même, avec le peu de moyens que j’avais, je suis arrivé à me faire une certaine gratte, et ça on me l’a bloqué, et il ne faut pas demander qui c’est, hein, tout de suite on a pensé à mettre le grappin sur ce qui était intéressant, on n’a pas vu quels pouvaient être mes sentiments, comment mes sentiments auraient pu évoluer, non, on n’a pas vu ça, on a vu tout de suite l’intérêt, c’est ça que je ne pardonnerai jamais à ta mère, et c’est ça que je ne pardonnerai jamais à ma belle-famille, et c’est ça qui m’a toujours oppressé, qui m’a toujours ennuyé. Même ton oncle, ton oncle oui, ton oncle là, qui habite là, avec toi maintenant, tu es venu habiter avec lui, enfin au-dessus de lui, ton oncle, c’était un radin fini lui aussi, jamais le porte-monnaie ouvert, jamais rien, ah ben dis donc, fallait pas ! Tout tout tout, fallait tout lui donner, tout lui passer, on l’a emmené en vacances et tout, oh la la, ah non s’il te plaît. Et puis la méchanceté en plus. Bon, enfin bref. Je n’ai pas à te parler comme ça de ma belle-famille normalement, je m’emporte, je vais un peu loin, je me fais médisant, tant pis, c’est écrit, c’est fait, ça me fait du bien. Ce que je veux surtout, c’est que tu vois les racines du mal qui fait que je me sépare de ta mère après 25 ans de mariage, il est normal que tu saches pourquoi je ne veux plus vivre avec ta mère. Je ne veux plus vivre avec ta mère également parce qu’elle m’a toujours mis des bâtons dans les roues, pour m’empêcher de faire ce que j’avais envie de faire. Tu sais à la campagne je m’occupais de différentes choses, du comité des fêtes, du conseil des parents d’élèves, j’ai été conseiller municipal... Elle m’a toujours fait la gueule pour ça, pour tout ce que j’ai entrepris elle m’a toujours fait la gueule. Je voulais améliorer ma situation, je voulais partir, je ne voulais pas rester petit receveur distributeur comme j’étais, je voulais progresser, aller n’importe où, ne pas avoir peur, dès la première liste, foutre le camp là où un boulot se présentait, mais non, fallait rester dans la région lyonnaise, rester là, sous l’emprise de ses parents. Tu sais, j’ai essayé de raisonner un peu ta mère plusieurs fois, la preuve c’est qu’avec les économies qu’on a pu faire, qu’elle a pu faire, il est bien évident que quand on est comme ça, quand on est tenu par l’argent, on arrive à faire des économies, et bien elle a accepté l’idée d’une voiture, on a pu s’acheter une Dauphine assez rapidement. Je me suis marié en 56, on avait une Dauphine en 58, c’était quand même un évènement, c’était une voiture qui valait 7 ou 800000 francs à l’époque, je parle en anciens francs, bon ben c’était quand même important, il faut reconnaître que c’est un point positif, il n’y a pas eu que des points négatifs non plus. A propos de points négatifs, tiens, toi tu n’étais pas là quand ta mère a quitté le domicile au mois de juillet, mais je te jure que pendant les semaines qui ont précédé, elle en a emmené des choses hein ! Et des choses que nous aurions pu partager équitablement après tout, parce que s’il y avait une salle à manger à la maison, s’il y avait différentes choses pour agrémenter cette salle à manger, c’est bien avec l’argent que je gagnais, c’est bien un peu grâce à moi, je peux même dire surtout grâce à moi, à ce que j’ai gagné, à ce que j’ai mis de côté, pour pouvoir nous offrir des choses comme ça. Pfft ça c’est parti. Qu’est-ce qu’il me reste moi ? Des chaises percées et des fauteuils avec des bras cassés, une cocotte minute qui date d’Erode, la nouvelle est partie, etc... J’ai quoi ? J’ai trois assiettes, trois cuillères, deux couteaux, hein, je n’ai rien, rien, presque rien, je suis le pauvre type, le pauvre type. Il est vrai qu’avant de partir dans la Loire avec moi, elle avait une petite situation, elle avait un salaire de misère mais elle faisait de la comptabilité, elle faisait un travail de bureau. Elle aurait pu entrer dans une boîte plus grosse c’est vrai, pour être secrétaire ou sténo-dactylo ou je ne sais pas, bref elle avait une situation, c’était mieux que rien. Alors c’est vrai qu’en partant comme receveur distributeur, je lui enlevais son emploi, mais je me suis ingénié par la suite à lui en redonner un, à lui redonner envie de travailler, envie de vivre. La preuve, c’est que maintenant elle est titulaire, elle fait partie entièrement de l’administration, elle a un salaire, toujours bas c’est vrai, mais elle a un salaire qui ne fera que s’améliorer, je veux dire qu’elle n’a rien à me reprocher de ce côté-là. Non, il faut voir les choses comme je les comprends, je pense que tu saisis ce que je veux te dire, c’est que dans ce conflit il y a eu les femmes et l’argent. Tu peux penser ce que tu veux, tu vois, je ne te demanderai même pas ton avis, je ne te demanderai même pas ce que tu en penses, tu as certainement eu des réflexions sacrément corsées sur moi, alors je voudrais que tu viennes, je serai très heureux parce que d’une part, avec les signatures de tous les papiers, s’il m’arrive quelque chose tu auras toujours la possibilité de récupérer tout ce que j’ai, ce n’est pas grand-chose mais le peu que j’ai tu l’auras, c’est certain. Quand je te demandais d’avoir un compte à ton nom, c’est parce que je voulais verser les pensions que je te dois à toi, et non à ta mère, parce que si ça se trouve, ça doit encore aller dans la caisse de mes ex beaux-parents. Méfie-toi bien. Voilà. Il y a d’autres choses aussi que je voudrais te dire mais ça ne presse pas, tu vas voir comme je vis, tu pourras raconter tout ça à tout le monde, tu pourras dire tout ce que tu as envie de dire. Tu m’as dit dans une de tes lettres, la dernière je crois, que tu ne subissais pas la loi de ton entourage, j’espère que c’est vrai. Tu sais, pour que tu viennes au monde ça n’a pas été tout seul, tu n’y es pour rien bien sûr, mais enfin, ta mère ne pouvait pas enfanter comme toutes les femmes, il a fallu provoquer ta naissance, on a eu des examens pour ça, on a subi des tests, j’ai fourni du sperme pour voir s’il était normal... Tu sais c’est quand même important hein, ta venue au monde n’a pas été tellement facile. Mais bon, après tu as été un enfant très doux, très gentil, très calme, on te mettait dans un coin tu n’en bougeais pas, tu étais vraiment adorable, et je te le dis personnellement je t’aime beaucoup, c’est vrai, et je ne voudrais pas que tu te détaches de moi, ça m’a fait du bien de t’écrire tout ça après une nuit pareille, les souvenirs, etc... Mon logement n’est pas super, tu verras, mais on fait avec ce qu’on a, enfin, tiens, on boira un petit coup, je te dirai « A ta santé mon vieux », enfin, plutôt « A ta santé mon jeune ».

Ton père.
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