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2 - MORTELS PASSAGES

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Zutalor!

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La chaleur dégagée par la météorite qui s'était invitée sans crier gare dans le parc municipal de la petite ville de Bourg-les-Chambard avait transformé celle-ci en un champ de ruines et envoyé au cimetière les trois quarts de ses habitants.
Miraculeusement épargnés, les membres de la famille Messaivau-Ébrar avaient déménagé dans la grande ville la plus proche, y délocalisant aussi leurs affaires.

Le retour à une vie normale avait été long et parsemé d'embûches mais, grâce à la tante Huguette et à l'oncle Ébrar, la cohésion de la tribu avait été préservée. Le couple possédait deux atouts : la détermination et le bon sens. Leur capacité à prendre les bonnes décisions était une véritable bénédiction. Ainsi, quand le chiffre d'affaires des "Chapeaux et Articles de Pêche" avait commencé à baisser, l'oncle Auguste, en commerçant avisé, avait persuadé promptement son beau-frère et ses belles-sœurs de jeter l'éponge et de revendre à leur premier employé.
"Le charbon, avait-t-il déclaré pour emporter la décision devant la famille rassemblée, c’est l'avenir, et il nous fera tous vivre, parole d'Auguste !"
Et ce fut vrai un temps, celui que mirent les filons à s'épuiser. Car bientôt, le minerai local se raréfia à un point tel que son coût d'extraction atteignit des sommets et le rendit invendable. Pour faire face à la crise, alors que tous leurs concurrents achetaient du charbon de piètre qualité en Pologne, Auguste et sa femme eurent une idée à laquelle personne n'avait osé penser et qu’ils exposèrent devant une nouvelle réunion de famille.
— Nous allons nous approvisionner en Chine, annoncèrent-ils.
— Comment, tu vas te frotter aux Chinois ? protestèrent les frères et sœurs d'Huguette. Mais mon pauvre, tu vas te retrouver en caleçon, et nous avec !
— Ça m'étonnerait beaucoup, avait rétorqué l'Auguste tandis qu'un mystérieux sourire éclairait sa moustache. Et d'ajouter qu'Huguette allait en administrer aussitôt la preuve.
Et en effet, l'air espiègle et avec beaucoup de grâce, la dernière mariée de la fratrie Messaivau s'était mise à réciter un poème dans la langue de Mao. La scansion était soignée, le thème non révolutionnaire, et l’allure adoptée par Huguette plutôt convaincante. Maquillée pommettes roses et yeux bridés, vêtue d'un costume qui rappelait ceux des danseuses de l’Opéra de Pékin lorsqu’elles ondoient comme des sirènes rescapées des flots pollués des affluents du fleuve Amour, elle remporta un franc succès.
— Tu parles chinois, maintenant ? s'était tout de même étonnée Geneviève aussi ébahie que si sa sœur lui avait annoncé qu'en moins d’une heure elle venait de réparer le pneu crevé d’un tracteur géant immobilisé sur une piste de la forêt gabonaise.
— On ne vous en a pas parlé, mais depuis trois mois nous apprenons le mandarin en douce, avait révélé Auguste.
— Plus quelques blagues propres à dérider les petits hommes jaunes, avait ajouté son épouse.
Gestes et mimiques à l'appui, elle en avait aussitôt raconté une, laquelle, à part son mari qui, tout en s’essayant à conserver un semblant de distinction, se tenait le ventre, n'avait déridé personne.
— Va pour la Chine ! décréta le conseil après une salve de dernières palabres dont la moindre portait sur le moyen de locomotion que les époux utiliseraient pour parcourir les huit mille kilomètres à vol d’oiseau qui les séparaient du sweet home.
Mais Auguste avait réponse à tout.
— Guéguette déteste l'avion, et utiliser le bateau prendrait beaucoup trop de temps, nous nous y rendrons donc en train, avait-il tranché sur un ton sans réplique.
L'assemblée, prise de court, s'était inclinée.

Et c'est ainsi que, deux fois par an, dans des wagons de première classe, Huguette et Auguste empruntèrent en voyageurs assidus la ligne Paris-Moscou-Pékin. Agréable en été, cela l'était beaucoup moins en hiver. Si l'on voulait éviter d'attraper la mort, mieux valait se protéger sous de bonnes couvertures, en peau d'ours de préférence, sous lesquelles, entre autres activités, on pouvait muscler son chinois pendant les quatorze jours que durait le voyage.

Arrivés à destination, le couple se répartissait les tâches. Pendant qu'Auguste signait les contrats avec un sérieux digne d'un colonel de l'armée des Indes, Huguette promenait partout sa bouille rieuse de femme française heureuse et délurée. Elle égayait la compagnie. Aux yeux des Chinois, le couple représentait un monde inconnu mais plaisant, une sorte de divertissement occidental. Les invitations à dîner se succédaient. Peut-être parce qu'il n'était pas nécessaire d'insister beaucoup pour qu'Huguette transmette ses secrets culinaires. Réussir des mets aussi prestigieux et exotiques que le gratin dauphinois, le bœuf bourguignon, le saumon en papillote, la bouillabaisse marseillaise ou la tarte aux groseilles, n'avait pas de prix dans un pays s'enorgueillissant de dominer la gastronomie mondiale. Ces informations revêtant une importance primordiale, les maîtresses de maison, épouses de princes communistes, s'ingéniaient à attirer la femme d'Auguste dans leurs cuisines.

L’épouse d'Auguste, donc, quand elle allait en Chine, avait un emploi du temps aussi chargé que celui de la mule de pape pouvait l’être autrefois.
À dix mille kilomètres de l’empreinte du cratère de la météorite tombée sur Bourg-les-Chambard, l'opération de communication des deux Français s'avéra une réussite totale. Introduits dans le « Tout-Pékin », ils tissèrent des liens d'amitiés avec l'un des principaux propriétaires de mines locales, un certain Ming Feng, petit homme d’aspect sévère qui possédait un corps noueux comme un sarment de vigne.
Le jour où Feng Ming accepta leur invitation de se rendre en France, Huguette et Auguste comprirent que leur avenir dépendrait de la réussite de ce séjour. Ils mirent donc en place un programme propre à faire oublier tous ses soucis à leur hôte. Et c’est ainsi que, se transformant en tour opérateur de luxe pendant toute une semaine, ils l’emmenèrent survoler en hélicoptère les Jardins de Villandry, déjeuner dans un château de la Loire, puis visiter l’Atomium de Bruxelles après avoir pris une cuite mémorable au célèbre Lapin Agile de Montmartre. La vue sur Paris du troisième étage de la tour Eiffel suivie de la remontée de la baie de Seine à l’aube dans la Calypso du commandant Cousteau louée pour l'occasion allumèrent des étoiles dans les yeux fatigués de leur hôte. Un jour de repos fut nécessaire avant d'aller déguster un cassoulet royal à Castelnaudary puis jouer au Casino de Biarritz.
Pendant toute la durée de son séjour, l’industriel se montra le plus gai et le plus gourmand des compagnons, jargonnant un français singulier qu’il avait appris du temps où, jeune ouvrier distingué par ses supérieurs, son gouvernement l'avait envoyé en stage dans les mines de bauxites belges, le but de cette mission étant, bien entendu, de rapporter au pays des renseignements sur les astuces de production sorties des vipérins cerveaux d’ingénieurs qualifiés alors de valets de l'impérialisme. Et de ce temps-là, révolu, surgissaient de vieilles expressions teintées de belgitude, savoureuses, bien que souvent incompréhensibles. Comme disait Feng avec un petit accent pointu, "ma maîtrise de la langue est un peu "plic-ploc", expression d'Outre-Quiévrain qui signifiait que cette maîtrise fonctionnait de manière désordonnée. De toute façon, le belge ancien relevant du bantou pour ses amis français, si ceux-ci riaient c’était par pure politesse.
Ce qui les impressionnait le plus, chez Feng, c’était sa liberté de ton. L’ancien espion, promu au grade de généralissime d’industrie, avait en commun avec Auguste cette faculté d’aller à l’essentiel qui lui faisait appeler un chat un chat. Il ne se privait pas de tenir, en public ou en privé, des propos très critiques à l'égard des autorités de son pays.

(à suivre)

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Fred Panassac · il y a
Un épisode très linguistique. Le mandarin en 3 mois, les époux sont très doués en langue. Courage aux voyageurs !
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Diamantina Richard · il y a
C'est plaisant à lire vraiment, ils sont forts Huguette et Auguste ! Ils ont tout compris
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Brocéliande · il y a
je deviens "accro" ...je poursuis ...
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Margho · il y a
Encore !
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Cannelle · il y a
Je poursuis ma lecture avec un grand plaisir. L' Auguste c'est un Trigano en puissance et ma foi, la petite Huguette navigue en Chine comme poisson dans l'eau
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Sylvie Loy · il y a
La météorite serait une bonne chose pour cette famille ?! ça m'en a tout l'air ! Auguste a de la suite dans les idées. On sent le gars réactif au mouvement du monde de l'époque ! J'ai vu son "mystérieux sourire éclairait sa moustache", et j'ai trouvé ça craquant !
Moi aussi, du coup, j'ai envie d'apprendre "le mandarin en douce", comme si c'était une bêtise, trop adorable !
Huguette a tout compris aussi ! La cuisine est une séduction à part entière ! ( je te parlerai de l'effet de mes crèmes au chocolat un jour)
Laisse-moi te dire que l'énumération des attractions que le couple a réservé au Feng Ming m'a fait rire, t'as pas idée ! Je le voyais trop bien dans la Calypso, complètement crevé de son périple français !
Ils ont pas lésiné sur les moyens hein !
T'es un drôle toi alors Zutalor !

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Zutalor! · il y a
Et toi une fille et une lectrice très sympa, Sylvie L.
À laquelle, et tu as bien fait de signaler tes compétences es-crème au chocolat (et la pana cotta ?), je ne vais pas tarder à te répondre, non pas en mandarin mais "en douce", enfin, je veux dire "en privé", en te précisant bien que cette expression "sans tarder", venant d'un gars comme moué, veut dire "entre à partir du jour d'après jusqu'à un an" mais... Je le ferai ! A bientôt et tout plein d'amitié de plume !

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Sylvie Loy · il y a
La pana cotta à l'agar-agar accompagnée de son fondant au chocolat... :-)
Fin gourmet notre Zutalor ! (et tu as bien raison !)
Je suis sympa avec les gentils, c'est mon secret. Ne le répète à personne !
Tu m'écris quand tu veux. C'est joli "amitié de plume", j'adopte.
Alors mon très cher Zutalor!, mes amitiés du plume rien que pour toi.
Bonne journée !

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Le Hussard de Hombourg · il y a
Comment ?
L'Atomium est toujours debout ?
La dernière fois que je l'ai vu (en 1986) il n'avait pas l'air bien portant.
Suis bluffé par le foisonnement et la richesse de ton inspiration et de ton imagination.
A bientôt sur l'épisode 3 !

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Zutalor! · il y a
Hola, je viens de relire cet épisode et me suis aperçu que, si ok pour l'inspir' et l'imagination, il ne brillait pas, vers la fin, d'une expression si travaillée que ça...
Vite, à la re-correction !

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Geny Montel · il y a
Ce petit tour d'hélicoptère à dû leur coûter bonbon !
Une belle aventure ☺ J'irai voir la suite bien sûr.

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Zutalor! · il y a
Oui, certainement, mais c'était déductible des revenus déclarés aux impôts au titre des frais professionnels... Enfin, je crois... :-))
A bientôt !

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Ganga · il y a
je saute au 3! Si je n'ai pas le nez creux?! Comment ai-je pu t'écrire bonne année en chinois, alors que je ne savais pas que tu parlerais de la Chine en 2, je suis totalement reconnectée à short et à ton inspiration!
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Zutalor! · il y a
https://www.youtube.com/watch?v=IyOSDU3Dwkg

(Chut... J'adore ces rails-là, ces accointances ou coïncidences qu'on découvre...)
;O))

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André Page · il y a
Après le météorite, la Chine! je ming-cline!
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