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LeoKob

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Qualifié

La maison est là où le bitume fissuré glisse sous la terre. Il n'y a plus personne, après. Juste la nature. Un jour, sans doute, des arbres tomberont à nouveau au profit de pavillons quelconques, mais pour l'instant, cette voie se termine ici. Le voisinage est distant : quelques bâtisses aussi discrètes que modestes, à peine visibles. La maison regarde un sous-bois dont l'humidité tenace apaise la chaleur des étés. La mousse étouffe les pas. Mais personne n'y marche. Sauf, de temps à autre, des promeneurs égarés, en quête de champignons ou de quiétude.
L'automne a disparu si vite.
Ils vivent là, à deux. Pas vraiment par choix, les loyers sont trop élevés à la ville. Cette vieille maison est sans valeur affective pour son propriétaire qui, lui, voyage derrière les frontières. Alors, autant occuper les lieux en lui promettant de les entretenir contre les ans, contre cette humidité. Les arbres sont trop hauts. Trop hauts, et désespérément du mauvais côté. Ils empêchent le soleil d'embrasser ne serait-ce que quelques heures les murs ternes et froids.
Elle a des gestes lents. Comme pour mieux se fondre dans ce silence tenace qu'elle tente parfois de briser avec les bavardages d'une télévision d'un autre âge. Le mobilier est sommaire. Une grande armoire que n'auraient pas renié des générations de grands-mères, une table massive et bosselée, des bibelots aussi hétéroclites que blessés par le temps.
Elle nettoie une vitre, il ne faudrait pas que le moindre voile de salissure ajoute de l'obscurité. Elle a dû être jolie, il y a peu. Elle est pourtant jeune. Difficile à cerner avec ce manque de lumière que de tristes abat-jour soulignent de leur morgue. Emmitouflée dans des superpositions de grands pulls, elle ne montre déjà que le souvenir de ses charmes passés. Ses longs cheveux noirs sont emmêlés et à peine propres, personne ne passera aujourd'hui. Tout comme hier. Elle semble fatiguée.
Il est vif. Il regarde avec avidité tout ce qu'il peut distinguer. Surtout le plafond, parfois une mouche. Tout est à découvrir quand on vient de naître, quand des yeux s'ouvrent sur un monde, même réduit à une chambre.
Dès qu'ils le peuvent, elle et lui vivent à l'étage pour s'écarter du froid. En bas, les plafonds sont trop éloignés du sol. Le souffle des deux occupants en devient visible dans l'air transi.
Elle attend le retour de son homme. Démineur dans l'armée, il exerce ses talents dans des contrées où ne vivent que ceux qui n'ont pas choisi. Il nettoie les guerres. Il est absent comme un marin, il sauve des existences. Elle, elle veille sur celle de leur fils. L'enfant vit depuis deux mois. Elle doit avoir à peine plus de trente ans.

9 janvier

La journée était remplie. Harassante de tâches ménagères encore plus habituelles, plus monotones qu'à l'ordinaire. Mais au moins, elles réchauffent le corps et habitent l'esprit. L'extérieur et sa légère pluie collante ne donnaient aucune envie de les rejoindre. Lui, dans son berceau, est protégé de tissus épais, tel un grand malade. Il gazouille au jouet mobile qui le nargue, perché juste au-dessus de ses yeux de jais. Elle le regarde de temps à autre, lui glisse un sourire, lui tapote le bout du nez. Il arrive même qu'elle chantonne quand elle parvient à oublier que l'atmosphère ne s'y prête pas.
La nuit est là, si précoce. Le petit lit touche le grand. Tout est silencieux. Elle ne cesse de se retourner dans sa quête de sommeil, préoccupée par son attente, par ces jours qui se tiennent, tels des jumeaux, des triplés, des clones sans nombre. Elle malaxe ses pensées. La nuit amplifie la nuit. Mais c'est bon de l'entendre respirer, lui, tout près. Elle voudrait le regarder, ses petites paumes posées de chaque côté du visage, mais mieux vaut laisser cette obscurité parfaite en paix. Elle aura tout loisir de l'admirer demain.
Elle est loin de toute coquetterie, mais elle aime prendre le temps, chaque petit matin, au bout du long couloir, dans la modeste salle d'eau dont les murs se fissurent avec patience. Malgré les mètres qui les séparent, de là, elle peut clairement entendre l'enfant encore couché dans la chambre. Entre les deux, d'autres portes d'autres pièces, la plupart vides, tant elles suintent l'humidité.
Une promenade, aujourd'hui, mais il fait vite froid. La marche ne parvient pas à dissiper l'horrible sensation de geler. Rentrons. La maison a au moins de quoi occuper la tête et les mains. D'ailleurs, à force de labeur, chaque objet, même désuet, même craquelé, est désormais à sa place. La poussière, elle attendra. Peut-être garde-t-elle même un peu de chaleur ?... La belle-mère a téléphoné, petites nouvelles, petits tracas. Oui, il a toujours les yeux de son père.
Nouvelle nuit, déjà. La journée était si morose qu'elle en avait pris les couleurs de la pénombre. Le son de la télévision a un peu égayé le silence, mais...
Le biberon a agi comme une tisane. Tout est paisible, seul le désert pourrait procurer pareille quiétude. Les manifestations du corps deviennent bruit de fond dans cette obscurité compacte. Elle rêve de dormir mais le vouloir n'y suffit pas. D'ailleurs, qui décide ? Ça viendra bien tout seul. Ne penser à rien, surtout à rien qui éloigne le sommeil. Du positif, du gai, du léger. Difficile. Les heures narguent.
— Maman ?
La petite voix était un souffle, mais elle a résonné comme un ouragan. « Maman ? ». Il n'a pas pu parler, il n'a que trois mois ! Et pourtant... Ou alors était-elle en train de glisser dans le sommeil ? Et ces deux syllabes ne seraient qu'un mirage ? A présent, le silence a évacué les mots, mais pas le trouble. Elle ne pourra pas trouver le repos sans la certitude que ce n'était qu'une illusion. Il faut voir, il faut s'assurer de la méprise. Pas plus encombrante qu'une cigarette, une lampe de poche est toujours posée à côté de son oreiller, bien pratique quand il s'agit de traverser le long couloir et regagner la salle de bain sans l'éveiller, lui. Elle s'en saisit avec la précision d'une aveugle et dirige le faisceau ténu vers le petit lit. Rien d'anormal. Il dort et l'on devine qu'il rêve, même. Il rêve de quoi ? De lait ? De promenades ? Elle interrompt la lueur. La nuit continue.
Décidément, le ciel ne sera jamais de la partie. La pluie fine cesse par instants, histoire d'attirer vers les fenêtres, histoire de tenter les poumons avec un bol d'air du dehors, et les yeux avec un peu plus de lumière. Mais sitôt la décision prise, les gouttelettes reprennent leur chute lente.
Il gigote dans son berceau, appelant de ses gestes et ses gloussements des êtres et des espaces que lui seul perçoit. Depuis ce matin, à rebours de ses occupations ménagères, elle occupe son temps avec un puzzle imposant, dont les premières pièces, bien orphelines, semblent égarées sur la table au dos ondulé. Quand les milliers de bouts de carton seront correctement assemblés, c'est un moulin sur son tapis de coquelicots qui prendra forme. On le voit bien sur le carton de la boîte. Mais il en faudra, du temps, de la ténacité. Elle n'en manque pas. Il grogne soudain. Il a faim, mais pas seulement. Finalement, ce puzzle pourrait lui retirer l'être qui lui est le plus cher...

17 janvier

Aujourd'hui, le nourrisson n'était pas spécialement agréable, ni friand de gestes d'affection. Il y a bien eu cette petite balade en début d'après-midi, les risettes des rares et lointains voisins, leurs caresses au hasard d'un chemin, mais la fatigue de l'hiver est pressante. Une journée insignifiante laisse parfois un goût amer, au point même d'oublier l'envie de regagner son lit. Alors, coûte que coûte, la nuit devra se montrer réparatrice.
— Maman ?
Elle se redresse en haletant. Cette fois, pas de doute : il a parlé. Ou alors elle n'aurait pas vraiment quitté ses rêves, ceux qui sauvent sa vie de chaque jour ? Ses songes peuplés, bavards, heureux ? Non. C'était trop net. Sa voix était plus assurée que la première fois. Elle reprend son souffle, détend son corps du mieux qu'elle le peut. Elle l'étire, bien appuyée sur le dos. Maintenant, il faut qu'elle voie, qu'elle se rassure. Alors la petite lampe, toujours au même endroit. Le faisceau est d'abord dirigé vers le plafond, pour s'habituer, pour laisser aux yeux le temps d'oublier leur repos. Puis elle s'assied sur la bordure du lit, en maintenant le trait de lumière vers le haut. L'intérieur du lit voisin n'est pas vraiment visible. Pourtant, elle y discerne deux petits yeux qui la fixent.
Le soleil se montre plus compréhensif que les jours précédents. Dire qu'il inonde la maison serait bien exagéré, mais il est là, pour une fois. Et tout le monde en a bien besoin. Elle ne comprend pas ce qui s'est passé cette nuit, elle se questionne sur sa propre perception des choses, des sons, elle finit par se demander si cette solitude à deux ne finit pas par la faire tourner en bourrique. Son bébé est tout à fait normal : ce matin, il ne parle pas ! Il ne parle pas... mais comment peut-elle en arriver à se rassurer en se répétant cela : « Il ne parle pas » ?...
Papa a appelé, il a rassuré ses deux amours, le travail est difficile mais il évite des drames humains. Et puis il ne restera pas là-bas l'année entière, tout a une fin !

Elle finit par redouter les soirées, parce qu'elles précèdent les nuits. Et pourtant, rien d'inhabituel ne se produit. Tout est calme, surtout que la neige a moquetté le sol. Le bébé est bien redevenu un bébé. Il gigote, il sourit, il observe. Ce qu'elle avait entendu ne pouvait venir que d'une imagination débridée par tant de silence, par le manque d'activités variées, de compagnie à qui l'on peut confier ses lassitudes. Elle peut le regarder grandir en espérant que cet enfant sera sa réussite, sa gomme à effacer les chapitres précédents, sans saveur, dénués de sens. Le puzzle, lui, ne pousse pas vite.

28 janvier

Ce sont des soupirs qui l'ont réveillée. Pas ceux d'un nourrisson malmené dans ses rêves, non, ceux d'un adulte. Un adulte qui aurait soufflé de dédain, moqueur. Bien qu'ouvrant ses yeux jusqu'à les déchirer, elle ne perçoit rien dans l'obscurité de la chambre, pas même les rares traces lumineuses que l'on devine quand la rétine accepte enfin le noir. Elle est tétanisée. Quelqu'un se serait introduit ici ? Pourtant, elle s'assure de tout fermer, chaque soir, comme si le trésor des Templiers était conservé là. Aurait-elle rêvé ? Encore une fois ? Mais le soupir recommence, plus long, plus affirmé, plus effrayant. Comme s'il sortait du berceau. La lampe, la petite lampe, pour savoir, pour voir ce qui se passe dans cette chambre ! Elle tend le bras, il suffira d'éclairer pour sortir de cette angoisse... mais le petit objet si réconfortant n'est plus à sa place... Venu du fond du silence, un râle se fait alors entendre, rauque, presque menaçant. Elle sent qu'elle va perdre pied... alors elle se lève, tâtonne. Elle va devenir folle. Le plus simple serait d'actionner l'interrupteur général de la chambre mais les jambes tremblent. Et le berceau s'interpose. Nouveau soupir, inhumain. À genoux, elle déplace la paume de sa main sur le sol. Rien. Si la lampe est tombée pendant la nuit, elle devrait pourtant se trouver là ! Elle contourne les pieds du petit lit sans oser s'en approcher, avance le bras sur la gauche... la lampe n'y est pas. Un peu plus à droite... l'obscurité l'étouffe... La voilà, cette foutue lampe ! Maintenant, il va falloir s'arracher à ses doutes, et oser regarder d'où viennent ces bruits qui la font trembler de terreur. Elle inspire autant qu'elle le peut, et dans un geste aussi vif que précis, elle projette le maigre halo de lumière en direction du lit d'enfant.
Le bébé dort paisiblement, esquissant juste un modeste ronflement, la tête gentiment posée sur le côté. Elle repose ses avant-bras sur les arêtes du lit, et tente de retrouver une respiration normale, il faut se détendre, se détendre encore, se persuader que les rêves et la fatigue peuvent abuser l'imagination. Son cœur s'apaise. Mère et enfant, les deux souffles s'accordent, ils semblent danser l'un sur l'autre. Mais la lampe s'éteint brutalement.
Nouveau soupir, plus lent, interminable. Horrible.

Elle le promène sans le quitter des yeux, comme si le moindre détour du regard pouvait la mettre en danger. Lui, il sourit, gazouille, si content de goûter enfin de l'air frais, d'autant que la journée est ensoleillée. Un voisin rencontré par hasard l'a félicitée : il est si beau, il a l'air si gentil. C'est vrai, et pourtant, elle ne parvient pas à oublier ces nuits où elle ne sait plus ce qui est réel ou pas. Devrait-elle consulter un spécialiste ? Un spécialiste de quoi ? Quand son homme rentrera, tout sera plus clair, elle pourra se délester sur lui, penser un peu plus à elle. Et tout ira mieux, c'est certain. Elle n'a pas osé lui en parler, il y a quelques jours, la communication n'était pas de grande qualité, distance oblige, et les nouvelles de là-bas étaient rassurantes, alors, pourquoi gâcher ?
Et si finalement, dans ces pays de guerre, avec ces bombes, il était plus en sécurité qu'elle, ici, avec... leur fils ?

30 janvier

Heureusement qu'il y a ce puzzle pour penser à ne pas penser. Il progresse vaille que vaille. Les coquelicots illuminent peu à peu le moulin couleur sable, bien éloigné de ce qu'elle vit, ici. Parfois, elle parvient même à s'immerger dans cette photographie digne d'une carte postale pour touristes qui veulent rapporter un peu de chlorophylle dans leurs bagages. La nuit est profonde, particulièrement silencieuse, comme si le moindre bruit, le moindre souffle, se noyaient dans l'obscurité. Lui dort en haut. Les nouvelles téléphoniques du mari ont encore été plutôt bonnes, peut-être même pourra-t-il rentrer avant la date prévue ! Elle n'ose y croire mais cette perspective lui donne des forces. L'apaise.
Pourtant.
Au premier étage, un bruit sourd brise le silence et les espoirs. Bruit sourd et répété. Comme des coups portés sur le sol. C'est une erreur. C'est une hallucination auditive. Ou alors ce bruit vient de dehors, très loin, trop loin pour pouvoir le localiser. Pour une fois que ce puzzle se laissait faire... Mais les coups reprennent, s'imposent, glaçants. Et si un animal avait réussi à s'introduire dans la maison en toute discrétion ? Et s'il se sentait à présent prisonnier de la chambre ? Et tapait de peur ? C'est ça ! Un animal, un... mais quel animal frapperait le sol de cette façon, et avec cette puissance ? Il faut monter. Cachée derrière un dérisoire couteau de cuisine, elle se décide à gravir les escaliers qu'elle contemple depuis plusieurs dizaines de secondes sans pouvoir bouger. Les coups sont de plus en plus nombreux, leur violence la pénètre. Mais elle a son fils, là-haut... Elle se décide enfin à gravir l'escalier, décomposant chaque pas, lourd et léger à la fois, comme si une main pouvait l'agripper et l'entraîner sous chaque marche, chaque marche grinçante de douleur. L'ascension est infinie, rythmée par le vacarme des coups et le silence de l'enfant. Les marches défilent au ralenti, molles et menaçantes, prêtes à accomplir le pire des méfaits.
L'étage, enfin.
Elle est maintenant au plus près des chocs effrayants. Elle se fige devant la porte qu'elle avait laissée pourtant ouverte, elle en est certaine, elle procède toujours ainsi pour pouvoir entendre son fils s'il la réclame. Nouveau choc, terrible, dans le mur cette fois, à un souffle de son visage. Elle va devoir ouvrir la porte et laisser entrer la lumière du couloir. Et c'est ce qu'elle fait sans même avoir le temps de le décider. L'interrupteur de la chambre, vite, sans réfléchir. Mais l'ampoule claque. Les coups s'arrêtent. Elle se précipite vers la fenêtre dont elle pousse violemment les volets pour permettre à la clarté de la pleine lune d'entrer, elle aussi. Et pour se sentir moins seule... Ce mélange de lumières lui permet d'être certaine que son fils est bien là, endormi dans son berceau. Les coups ont cessé mais le cœur continue, lui, de battre à tout rompre. Elle s'assied, épuisée, le dos vrillé par l'angoisse. La nuit va les regarder, tous deux.

Le soleil n'a pas été persévérant. La nature change désespérément de visage sous une maudite pluie épaisse et continue qui fouette le toit. Les mêmes arbres, les mêmes chemins accueillants par beau temps, n'inspirent que méfiance et peine sous la grisaille.
Comme toujours, il n'y aura pas de visite. Qui pourrait bien passer ici alors que rien ne l'y incite ? L'enfant ? La famille et les rares amis sont bien trop loin. Se souviennent-ils seulement de l'existence de ce duo près des forêts ? Alors la routine se réinstalle : ménage, puzzle, et les babillages, oui, mais avec moins d'abandon. Comme si elle les adressait à un masque sans savoir qui se cache derrière.
Mais les jours passent et ce que l'on nomme « instinct maternel » reprend ses droits. Alors mère et fils se photographient, joue contre joue, dans un grand sourire réservé à ceux qui les regarderont ainsi, un jour. C'est fou comme une simple image radieuse peut rassurer ceux qui la font...

17 février

Épuisée par cet hiver qui n'en finit pas, elle dort intensément depuis des heures. Venu du plus profond silence, la voix du bébé : « Maman ? ». Sa voix à lui, enfin... celle qu'il aurait certainement s'il pouvait parler. La jeune femme est immédiatement sur le qui-vive, tendue comme un arc. « Maman ? », encore, mais avec une intonation bien différente, plus grave, plus adulte. Et ça recommence : « Maman ? ». Comme si la voix hésitait entre celle d'un enfant, d'un adolescent ou d'un vieillard haletant. Espérant une nouvelle fois sortir d'un rêve délirant, la mère ne répond pas, prostrée dans le silence et la nuit. Les minutes font mal.
« Pourquoi tu m'as fait ? ». Que faire ? Répondre ? Alors cela voudrait dire que cette discussion est réelle ? Avec un enfant qui n'est pas en âge de marcher ? « Pourquoi tu m'as fait, dis ? » Cette question dans une voix qui oscille entre l'enfance et la vieillesse la tétanise. Son cœur frappe dans sa poitrine comme un bélier. Elle est cimentée dans son lit, incapable de répondre... à qui ? « Maman ?... » La lumière ! Éclairer pour effacer, pour se sortir de là, comme à chaque fois ! Échaudée par les expériences passées, elle a pensé à cacher sa petite lampe sous le matelas... et elle la retrouve en quelques tâtonnements, la voilà ! Vite, vite ! Mais elle ne fonctionne pas ! Nouvel essai, rien ! Pourquoi est-elle si légère ? Du bout des doigts, elle comprend... les piles ont été retirées. « Maman ? Pourquoi tu réponds pas ? Tu sais pas ? »
Elle n'a plus le choix :
— Je... tu es mon... fils... je t'aime...
« Mais pourquoi tu m'aimes ? Juste parce que tu es ma mère ? Mais pourquoi tu m'as fait ? »
— S'il te plaît, arrête... Je vais devenir folle...
« Ça veut dire quoi, folle ? Et moi... je suis obligé de t'aimer ? »
Enveloppée dans l'obscurité et la terreur, elle sanglote en serrant comme une peluche la petite lampe contre sa joue.
« Pourquoi tu m'as fait ? Pourquoi tu m'as fait ? Pourquoi tu m'as fait ?... Et Papa, tu es sûre qu'il me voulait ? »
— Oh oui... il te voulait, lâche-t-elle entre ses larmes.
« Et tu es sûre qu'il est encore... vivant ? »
C'en est trop. Elle se redresse en sueur, se dirige vers la porte, heurte violemment le berceau d'où la voix, les voix continuent leur interrogatoire. Elle se précipite dans le couloir. Elle actionne l'éclairage, s'adosse au mur décrépit, tremble de tous ses membres. Les questions s'acharnent, comme si de rien n'était. « Pourquoi... pourquoi... ». Se retourner ? Faire entrer la lumière dans la chambre, dans le petit lit pour que tout s'arrête ? Oser le regarder en face ? Elle s'effondre.

Toute la journée, elle a tenté en vain de joindre l'armée. Et comme si ce cauchemar ne suffisait pas, elle a remarqué des traces de pas autour de la maison. L'humidité de ces derniers jours les a parfaitement conservées dans la terre molle. Alors elle sera plus vigilante et fermera tous les volets plus tôt. Encore plus tôt.
Sur la photographie de l'autre jour, elle n'avait pas remarqué l'expression de son fils pendant la prise, joue contre joue. Une expression grave, d'adulte inquiet, derrière un faciès de bébé. Elle est maintenant dans un manège qui prend de la vitesse, qui se fait incontrôlable. Ce serait si simple de ne jamais laisser l'enfant dans l'obscurité. Mais alors il ne dort pas, et elle non plus... Le confier ? A qui ? Et on la couvrirait de questions ! On n'abandonne pas un bébé comme ça, sans raison ! L'épuisement la guette. La démence, aussi. Partir ? Impossible. Elle voudrait en parler à son homme mais...

22 février

Il y a trois jours, il a recommencé à parler, à la questionner de façon pressante, plus autoritaire que jamais. Ivre de fatigue, elle a tout éclairé et l'a couché dans la chambre d'à côté, celle où elle entasse les objets dont elle n'a que faire dans cette maison de passage. Et il est revenu pendant la nuit, seul, pendant qu'elle succombait aux coups de poing de ces somnifères qu'elle maudissait, avant.
Hier, elle lui a fait avaler de quoi assommer un athlète. Mais il a parlé, presque hurlé... en arpentant le couloir. Depuis la salle de bain, elle est certaine d'avoir regardé à travers le trou de la serrure, pour tenter de voir où il était, ce qu'il faisait. Et son œil sombre lui a alors fait face. Un regard assuré, glaçant. Le regard du néant. Du moins, c'est ce dont elle se souvient tant elle était lovée dans les vapeurs chimiques.
Là, par ce beau matin, le visage défait, elle le guette, adorable derrière ses petits poings enroulés et son rire de mésange. Mais elle n'a plus le cœur à s'attendrir. Elle fixe longuement la porte grise du sous-sol, là où elle stocke ses réserves de nourriture. Elle préfère stocker, oui, elle déteste faire les courses et s'exposer aux inévitables commentaires, même sympathiques, de ceux qui se sentent obligés de dire ce qu'ils ne pensent pas. Elle ne lâche plus cette porte des yeux.

29 février

Année bissextile ou pas, l'armée reste injoignable. C'est la première fois. La jeune femme ne parvient pas à se détacher de cette angoisse. Seule lueur d'apaisement : son fils l'a laissée tranquille depuis plusieurs nuits. Et si tout pouvait redevenir comme avant ?
C'est tout de même avec méfiance qu'elle lui donne le bain, malgré la pleine lumière d'aujourd'hui. Avec méfiance, oui, mais au fil des sourires et des regards échangés, elle se surprend à le serrer fort contre elle en l'enveloppant d'une serviette. Il glousse à pleine bouche, cela faisait si longtemps qu'elle ne l'avait pas considéré vraiment comme son bébé de quelques mois. L'étreinte est débordante de tendresse, elle dure, s'éternise. C'est si bon. Le téléphone sonnerait maintenant pour donner de bonnes nouvelles du père et tout serait parfait.
Doucement, un carré de tissu glisse et les peaux se rencontrent : l'enfant est glacé, froid comme un linceul. Et joue contre joue, c'est maintenant lui qui l'étreint. Puis l'étrangle. Elle voudrait hurler mais elle ne le peut pas, aucun son, aucun souffle n'est audible sous la pression et la terreur. Il comprime, sans émotion, déterminé. « Ma maman à moi, pourquoi tu m'as fait, dis ? Est-ce que tu m'as demandé mon avis ? » Infantile ou mature, qu'importe, sa voix n'est plus humaine. Il lui susurre au creux de l'oreille : « Qui tu es, toi, pour m'avoir fait, moi ?... »

***

Les engins poussent les cloisons comme des brindilles sous le vent. La poussière s'envole en tourbillons, le fracas assourdissant ne semble pas gêner les curieux. Pour qui s'ennuie, le chaos peut parfois prendre les traits d'un spectacle.
Sous sa casquette de marin, l'un des badauds semble soulagé : « Il était temps de raser cette maison... ». Et d'ajouter que c'est lui qui avait été alerté par l'absence prolongée de son occupante habituelle. C'est lui qui a contacté les autorités après avoir fait le tour de la bâtisse à maintes reprises. Il avait frappé à la porte, appelé, laissé même un message écrit, mais rien n'avait suivi. Il la connaissait de loin, il l'avait aidée, un jour, pour un problème d'électricité, elle avait tout fait disjoncter, elle disait que son mari était à l'étranger. Un autre ajoute que la jeune femme lui avait confié avoir peur qu'on l'expulse de cette maison et qu'on lui retire son bébé à cause de ses troubles. Oui, ça peut se comprendre... mais dans un congélateur... Pourquoi cette horreur ? Comment a-t-elle pu faire ça ? Les murs s'effondrent un à un. Sur l'une des cloisons déjà abattues, on reconnaît la tapisserie vétuste de la chambre, avec ses motifs de fleurs tristes et délavées.
— J'ai commencé à m'inquiéter pour elle quand elle m'a dit avoir découvert des traces de pas autour de sa maison, des pas qui rétrécissaient à l'approche de sa porte... Vous imaginez ? Qui rétrécissaient ! Inutile de dire que je n'avais rien vu, elle affirmait avoir tout effacé.
— Et le bébé ? s'inquiète une femme, elle aussi aimantée par les hurlements des machines.
Certains semblent gênés par cette question. Son bébé ? Quelqu'un l'a-t-il vu une seule fois ? Vu. Pas seulement entendu. Vu. Comme à regret, l'homme à la casquette reconnaît :
— Un jour, oui, je l'ai seulement entendu dans la pièce d'à côté. Mais jamais si sa mère était devant mes yeux, jamais.
Alors les langues se rappellent. C'est vrai qu'on la voyait se promener avec un landau, mais celui ou celle qui s'en approchait pour voir le petit provoquait un mouvement discret de fuite. Et il était si bien caché sous ses couvertures...
On raconte même que les policiers ont découvert des centaines de photos d'elle, seule devant un berceau inoccupé. Le plus étonnant, c'est que la moitié droite du cadre était vide, comme si elle avait laissé la place libre pour quelqu'un.
— Ils ont dit qu'ils n'avaient jamais rien vu de pareil dans une maison, surenchérit la femme. Un capharnaüm indescriptible. Rien n'était à sa place, les meubles tête en bas, le manger dans les canalisations, de la terre dans la baignoire. Des mètres cubes de jouets déformés par l'acide, le berceau contenait même un énorme nid de guêpes ! Des ordures partout, des animaux crevés, parfois empalés. L'odeur devait être intenable... Ils ont déniché un puzzle complet, entièrement fini ! Mais noir. Noir comme une nuit sans lune !
— C'est pour cette raison que la maison est détruite ? demande un voisin visiblement nouveau dans les parages.
Il vient de rejoindre lentement le groupe en s'époussetant. La réponse ne tarde pas : oui, elle aurait été invendable, de toute façon. Et puis avec cette mort bizarre, personne n'aurait voulu y commencer une vie. Sauf un diable, peut-être, plaisante-ton pour détendre le climat. Et le mari ? Lui, non plus, aucune trace de son existence, tout comme une hypothétique famille ou belle-famille...
— Mais comment a-t-elle pu se supprimer ainsi ? demande l'un, puis l'autre. Le nouveau venu ne comprend plus. Il ose à peine questionner du regard celles et ceux qui savent. Morte de froid dans le congélateur dont elle a rabattu la lourde porte sur elle. Morte dans le sous-sol. C'est aussi simple que cela. On l'a retrouvée la mine apaisée, dans la pose éternelle d'un fœtus.
— Et... ce bébé ? demande à peine l'homme curieux.
— Oh... même si elle racontait que la nounou le trouvait adorable, les enquêteurs n'en ont jamais retrouvé la trace. Ils ont même creusé dans la forêt ! Pour rien. Elle délirait, c'est tout. D'ailleurs, elle vivait de plus en plus enfermée, elle verrouillait les volets toujours plus tôt. Et déjà qu'en hiver, on manque de lumière...
Peu à peu, la maison a presque disparu. Elle retourne à la poussière. Chacun repart en toussant, le vent a brusquement changé de direction. Seuls le nouveau venu et un homme jusque-là muet restent, pensifs, devant les décombres.
— C'est incroyable... je n'étais pas au courant de tout ça... avoue le premier. Elle était donc folle à ce point ?
— Peut-être pas tant que ça, répond son voisin, les yeux dans ses souvenirs. On dit que les flics ont retrouvé des empreintes digitales de nourrisson...
— Mais... elle avait donc bien un enfant, alors ? Pourquoi on ne l'a pas retrouvé ? Enfin, c'est fou ! Un bébé ne disparaît pas comme ça !
— On dit qu'on l'a retrouvé... enfin... au moins ses empreintes... elles étaient partout, partout dans la maison, du sol au plafond, sur toutes les poignées de porte... et du congélateur...

Un oiseau sautille sur les ruines. Il entre dans le sous-sol dont l'entrée est maintenant dégagée. C'est l'été.

PRIX

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Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

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Virgo34 · il y a
Un beau récit qui donne à réfléchir.
Je vous invite à aller découvrir mon sonnet en finale du prix de la St Valentin.

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LeoKob · il y a
Merci Virgo34 !
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Guy Richart · il y a
Daphnée du Maurier dans "les oiseaux" n'a pas fait mieux dans la montée de l'angoisse et la fin inattendue à la limite du fantastique. j'ai également écrit un texte relatif au glissement inexorable vers la mort : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-dernier-voyage-de-l-ankou si cela vous dit passez le lire.
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LeoKob · il y a
Un grand merci (un peu tardif, désolé) pour ce beau compliment Guy. Je lirai votre texte avec plaisir.
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Jarrié · il y a
Un réel plaisir à vous découvrir.
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LeoKob · il y a
Merci beaucoup Jarrié !
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Gil · il y a
L'atmosphère d'isolement, d'ennui, de froid est bien rendu (on s'ennuie même un peu au début) et petit à petit l'angoisse, la folie peut-être s'installent en même temps que cette voix nocturne.... On se demande ce que c'est, on est captivé, on attend les nuits avec impatience.... jusqu'au dénouement qui garde toute son ambiguïté quand on lit les témoignages des badauds devant le chantier. C'est le passage que j'ai préféré : on ne sait pas, le mystère reste entier...
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LeoKob · il y a
Merci Gil pour ce commentaire à la fois honnête et très encourageant !
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Marco · il y a
Vous avez su parfaitement donner une dimension fantastique, à votre texte avec une pointe de folie bien dosée.
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LeoKob · il y a
Merci Marco pour ce compliment !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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LeoKob · il y a
Merci Yann !
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Didier Lemoine · il y a
Il règne une vraie lourdeur. L'écriture distille une ambiance réfrigérante ...mais belle ! Mes voix vous sont acquises. Bravo.
Si l'envie vous emmène vers ma princesse, et bien sûr si elle vous plait, n'hésitez pas, elle attend votre soutien éventuel pour une place en finale du prix IMAGINARIUS. http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra

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LeoKob · il y a
Merci Didier pour votre commentaire !
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Abi Allano · il y a
J'aime beaucoup l'atmosphère de votre récit. Le suspense grandit au fil de l'histoire. La chute est glaçante et laisse planer les doutes. Franchement chapeau!
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LeoKob · il y a
Un grand merci Abi pour vos commentaires encourageants !
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Zouzou · il y a
Belle histoire + 5 !
Si vous les aimez , j'ai 2 haïkus Printemps et ' Ensuquee ' Imaginarius , merci

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LeoKob · il y a
Merci Zouzou !
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Maour · il y a
Mes votes! Je reviendrai vous lire :)
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LeoKob · il y a
Merci Maour, à une prochaine fois !
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