19h28

il y a
4 min
48
lectures
24
Qualifié
Image de 72h - 1ère édition
Image de Très très court
18h36 : Nous étions le 26 août, le soleil crépusculaire peinait à percer l'épaisse végétation ardéchoise à travers laquelle se déplaçaient Maxime et son amie Annabelle. Malgré l'heure tardive, ils avaient décidé de rejoindre une des nombreuses chutes d'eau qui émaillaient la région. N'apparaissant sur aucun guide, son existence leur avait été révélée par un vieil autochtone rencontré la veille. L'individu leur avait promis un coin sauvage et tranquille, éloigné de l'effervescence touristique qui agitait la région en cette saison.
En dépit de leur bonne condition physique, tous deux avançaient avec beaucoup de difficulté dans cet environnement sur lequel s'abattait une exceptionnelle canicule. Leurs vêtements, rendus collants par l'action conjuguée de la chaleur et de l'humidité, les entravaient dans leur cheminement et les amenaient à régulièrement réajuster le col qui compressait leur coup.

19h08 : Des nausées couplées à un mal de tête persistant accompagnaient Maxime dans les derniers hectomètres. La température qui, malgré le sentier ombragé, ne descendait pas en était probablement la cause. C'est pourquoi il n'y fit pas plus attention puis poursuivit sa marche. Cinq minutes passèrent avant que le caractéristique fracas de la cascade ne se fasse entendre. Les deux amis pressèrent le pas, motivés par l'envie d'aller se rafraîchir. Elle n'était pas bien haute, à peine six mètres. Son eau, d'une étrange clarté, à la consistance étonnante intriguait Maxime, d'autant plus qu'aucun batraciens, ni même poissons ne s'étaient manifestés à ses yeux d'aquariophile. D'un geste il voulut en informer Annabelle qui n'y prêta pas attention. Il se pencha ensuite au dessus de l'eau pour en estimer la profondeur et ne put apercevoir le fond malgré la limpidité presque surnaturelle de la source. Autour les falaises abruptes la bordaient d'un demi-cercle accueillant pour quiconque se plaisait à plonger depuis les saillies rocailleuses.

19h27 : Le point le plus haut à partir duquel Maxime estimait pouvoir sauter sans risque se situait à environ quatre mètres. Légèrement en deçà des hauteurs auxquelles il avait déjà eu l'occasion d'affiner sa technique de plongeon. Il promit malicieusement à Annabelle qu'il s'apprêtait à baptiser ce havre de paix de son plus beau saut. Elle lui répondit par un sourire crispé à peine visible. Le visage de son ami lui paraissait bien pâle en dépit de la chaleur locale. Arrivé au point recherché, Maxime, enjoué, lança à son amie : «Bon, je m' élance !
- Surtout fais attention ! lui répondit-elle visiblement anxieuse.»

19h28 : Il prit son élan, courut puis glissa sur la roche humide. Il se prépara mentalement à durement pénétrer l'eau sirupeuse ou pire encore, à percuter les rochers situés en contrebas. Malgré son angle d'approche, il atterrit avec une éolienne délicatesse. Satisfait d'avoir tenu sa promesse, il laissa son cœur redescendre en s'enfonçant docilement dans le mélange visqueux. Il éprouva une grande difficulté à remonter à la surface. En fait... Il n'y parvint pas. Bien qu'il continuait de veiller à garder une certaine souplesse dans sa gestuelle, son ascension verticale le confinait toujours un peu plus dans le sens des profondeurs. L'angoisse le submergea peu à peu, lui qui d'ordinaire présentait, face au danger, un calme admirable. Pourquoi la surface était-elle si éloignée ? Il se hasarda à ouvrir les yeux, peut-être y verrait-il quelques reflets. Sa rétine fut instantanément brûlée par d'albes éclats pénétrants qui l'amenèrent à les refermer aussitôt. L'air lui manquait... Désorienté, dorénavant totalement apeuré, il sentit comme des mâchoires se refermer sur sa cheville. Il se débattit vigoureusement de l'emprise inconnue, toutefois cette dernière était ferme et ne lâchait pas. Deux minutes s'écoulèrent avant qu'il ne manquât totalement du précieux fluide. Il prit alors une funeste inspiration qui achemina instantanément l'eau à ses poumons. Pourtant il parvint à reproduire les mécaniques d'une respiration salvatrice. Craintif à l'idée d'être de nouveau aveuglé par la nitescence aquatique, il ouvrit tout de même les paupières... Un somptueux spectacle s'offrit à lui : chacun des objets qu'abritait le milieu diffusait à ses pupilles tout l'éventail de formes, de textures, de couleurs dont il pouvait disposer. Il posa son regard sur ses membres inférieurs et la vit. Elle flottait gracieusement autour de ses jambes, les doigts délicatement enroulés autour de sa cheville. Sa chevelure formait autour de son visage céleste une couronne argentée. Tandis qu'elle s'approchait de son visage, le caressant de ses mèches ondulées, elle cercla son poignet de sa main divine comme si elle l'invitait à la rejoindre. Tranquille, il se laissa guider...
La belle naïade nageait avec élégance et son corps presque totalement nu présentait à Maxime une scène féerique qu'il n'avait jamais connue. Lui qui souffrait tant de l'oppressante solitude affective qui depuis toujours l'habitait se retrouvait désormais libéré de son suffocant carcan. Annabelle avait usé de toute sa tendresse pour faire comprendre à son ami que les sentiments qu'il lui avait partagés deux jours plus tôt n'étaient pas réciproques. Heureux... il pouvait l'être car de son malheureux plongeon avait émané, unie à ses bulles d'air, une fabuleuse rencontre...

19h53 : Annabelle, les yeux embrumés par l'espoir illusoire, fixait les sauveteurs qui tentait une dernière fois de relancer le cœur de son ami. Elle ne comprenait pas ce qui s'était passé. Lui qui était si endurant, comment cela avait-il pu se produire ? Incontestablement, les minutes précédant l'accident il ne semblait pas aller très bien mais comment anticiper une mort aussi brutale. L'air ambiant s'était quelque peu radouci lorsque les portes de l'ambulance se refermèrent sur le corps du jeune homme.
24

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,