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1918, la dernière lettre

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Zia Odet

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« Chère Valentine,
Je te remercie pour le colis qui est arrivé la semaine dernière. Ces bonnes provisions ont amélioré nos maigres repas de bouillon et pain rassis. Un peu de douceur n'est pas de refus pour supporter la vie ici. Le retrait est prévu pour demain. J'ai hâte de poster ce courrier. Il est question de retour au pays pour l'été, mais nous nous méfions des rumeurs qui ne sont souvent que des chimères. Respirer l'air du village et donner la main pour la moisson, cela me serait d'un grand réconfort. »
Une sonnerie stridente retentit. Jean plia la feuille, la glissa dans une enveloppe bleue et s'empressa de ranger lettre et crayon de bois dans la poche intérieure de sa vareuse.
— L'assaut est imminent. Préparez vos armes !
Comme pour confirmer cette information, un premier coup de feu se fit entendre, suivi d'autres tirs sporadiques.
— Eh ben mon Jeannot, on dirait bien que ta fiancée va devoir attendre, lui lança son voisin, un soldat de petite taille, qui tira une dernière bouffée avant de jeter son mégot.
— Mais non, Marius. On leur met la raclée, on retourne à l'arrière et je finis ma lettre, assura-t-il en attrapant son fusil.
Voilà trois ans et demi qu'on était enlisé dans la guerre. Eux avaient été enrôlés en mars 1916. Deux hivers dans le froid et la vermine. Ils n'en supporteraient pas un de plus. Tous les hommes espéraient une résolution du conflit avant l'automne.
Jean tremblait en fixant le mur de terre devant ses yeux, dernier rempart avant l'inconnu. La mort l'attendait peut-être juste là, à quelques mètres, et il n'avait d'autre choix que de se précipiter dans ses bras. En bon soldat, il connaissait son devoir : obéir aux ordres. Sa volonté lui commandait parfois de fuir, de sortir de ce marasme. Déserter, un mot qu'on ne prononçait qu'à voix basse. Le vieux Gautier l'avait fait. Rattrapé en quarante-huit heures, il avait été fusillé devant tout son bataillon. Pour l'exemple.
Entre les déflagrations, les cris des gradés se firent entendre, relayés par les sifflets.
— Soldats, à l'assaut !
Comme soulevés par ces paroles, des dizaines d'hommes aux uniformes bleus raidis par la boue, crasseux jusqu'aux ongles, sortirent de la tranchée. La vague humaine envahit le sol où aucun brin d'herbe ne poussait plus, pataugea dans la terre gorgée de giboulées, et alla emplir les trous d'obus pour se cacher aux yeux de l'ennemi, tapi à une centaine de mètres.
— Allez, les gars !
Sautant comme des moutons, alourdis par l'uniforme, le fusil et le matériel, les hommes avançaient dans la seule direction possible, plein nord. Peu à peu, les bruits des mitrailleuses se firent plus proches, les tirs d'obus plus précis et le danger plus menaçant. Quand des ordres aboyés en allemand leur parvinrent, ils ralentirent leur progression. Un écran de fumée leur masquait les positions de l'ennemi.
Soudain, un sifflement déchira l'air sur la droite. Guidé par ses réflexes, Jean se jeta au sol. L'obus explosa, projetant des mètres-cubes de gravats et d'éclats métalliques dans un rayon de plusieurs mètres. Sifflements, chocs, hurlements. Jean se retrouva enseveli sous une lourde couche de terre. Son casque avait été heurté de plein fouet par un objet lourd. Étourdi, il mit quelques secondes à reprendre ses esprits. Tout était noir, comme dans une tombe. Les tripes broyées par la peur, il creusa frénétiquement pour libérer ses voies respiratoires, s'exhuma avec difficulté et rampa jusqu'à un cratère. Calme, Jean, calme. L'inspection de son corps lui prouva qu'il était indemne : il avait juste une grosse bosse à l'arrière du crâne. Désorienté, épuisé, il percevait le galop frénétique de son cœur. Après de longues minutes, le rythme de sa respiration finit par s'apaiser.
Ce n'était pas son premier assaut, bien sûr. Mais c'était peut-être l'assaut de trop, la veille du retour à l'arrière. Ils n'auraient pas pu attendre un jour de plus, ces cons ?
Et puis le désespoir, rôdant comme la mort, l'aperçut. L'ombre se faufila sans bruit et enveloppa Jean tout entier. Des hommes passaient près de lui, couraient, attaquaient, se battaient, tombaient, hurlaient, saignaient, mouraient. Et lui ne bougeait plus. Il laissait le désespoir prendre possession de son être et sceller son destin.
***
Les femmes quittaient une à une le lavoir en poussant de lourdes brouettes où elles avaient entassé les draps propres. Deux jeunes filles d'une vingtaine d'années, agenouillées sur leurs planches, se penchèrent vers l'eau stagnante et en sortirent des étoffes blanches dégoulinantes. Elles avaient le visage crispé par l'effort. La sueur perlait sur leurs fronts.
Quand elles eurent fini de battre le dernier drap, elles prirent le temps de masser leurs reins endoloris.
— Tu as des nouvelles d'Auguste ?
— Non, tu penses bien que je t'en aurais parlé. Il est toujours à l'hôpital et n'écrit plus.
— Tu as réfléchi, pour la visite ?
— Tu sais bien que ce n'est pas possible, Valentine. Le train, ça coûte trop cher. Il va falloir attendre qu'ils le laissent sortir, quand son état de santé le permettra.
— Comme je te plains, Berthe, de ne pouvoir aller le serrer dans tes bras.
Prenant conscience de sa bévue, Valentine rougit jusqu'aux oreilles et baissa la tête. Elle préféra ne rien ajouter. Bredouiller des excuses n'aurait fait que raviver la plaie. Berthe s'était levée et ramassait son battoir.
— Allez, on va étendre tout ça ?
***
Allongé au fond d'un vaste cratère, les mains sur les oreilles, Jean tremblait de tous ses membres. Ses muscles tétanisés ne lui répondaient plus. En gémissant, il se recroquevilla du mieux qu'il put. Faites que ça s'arrête ! Maman, viens me chercher.
Une pluie de terre l'arrosait à chaque explosion proche. Soudain, il perçut un mouvement en surface, tout en haut, sur la droite. Deux hommes se tenaient face à face. Un bleu et un vert, baïonnettes au canon. Engagés dans une lutte qui n'aurait d'autre issue que la mort du plus faible.
Voyant le soldat français reculer sous les assauts de son adversaire, Jean sortit de sa torpeur. Il saisit son couteau. Il allait se lever en hurlant pour se donner du courage, quand un corps tomba et roula dans le trou, à moins de deux mètres de lui. Couché sur le dos, l'Allemand ne bougeait plus mais respirait encore. Aiguillonné par le danger, Jean se précipita sur lui, le chevaucha et lui immobilisa les bras avec ses genoux. Il leva sa lame, prêt à frapper.
— Allez, vas-y, mon gars, fais ta prière.
L'ennemi lui fit signe : il voulait lui parler. Jean approcha son oreille, en veillant à ne pas relâcher son emprise.
— Tu, Französe, monster. Aller au diable... Hölle.
C'était la voix de la haine. Jean blêmit. Décochant au fritz un regard vengeur, il abaissa son arme et lui assena le coup fatal, en pleine poitrine. Les yeux bleu acier ne cillèrent pas quand le vert-de-gris expulsa son dernier souffle dans un flot de sang. Sur les lèvres fines apparut un rictus moqueur.
Jean recula, foudroyé. Cet homme est mort. Et c'est moi qui l'ai tué.
Cet acte sans retour le libéra de ses chaînes. Il bondit sur ses pieds pour repartir à l'assaut. Il faut les massacrer, ces chiens d'Allemands. Poussé par une force inconnue, il se mit à courir pour retrouver ses camarades. Si ces boches n'avaient pas cherché à envahir la France, on n'en serait pas là. Il faut les tuer, tous. Qu'on en finisse, enfin.
De fosses en buttes de terre, tapi comme un fauve en chasse, Jean progressait vers les lignes ennemies. Il n'entendait plus le concert de mitraille qui se jouait autour de lui. Il oubliait les hommes, la boue, la poussière, la chaleur, l'odeur du sang et de la poudre. Il était galvanisé par cette scène d'Apocalypse. C'était la fin, il le sentait. La fin du monde, la fin de la guerre, la fin de sa vie. Plus rien n'importait que d'avancer, mécaniquement, sauvagement, vers l'objectif, là devant.
***
— Alors, comment va-t-il ?
— Il est fatigué, il souffre encore de ses blessures. Mais ça va. Viens, il va être heureux de te revoir.
Berthe entraîna son amie vers la ferme de ses beaux-parents. C'est là qu'Auguste était retourné vivre, en attendant le mariage. Il était rentré depuis deux jours. Arrivé comme ça dans la cour, déposé par une voiture militaire ornée de la croix rouge.
La jeune femme raconta les retrouvailles, le premier repas en famille, les silences, la gêne d'être à nouveau tous ensemble quand d'autres n'avaient pas eu la chance de survivre ou se battaient encore.
Ils avaient pensé à Jean. Pas de nouvelles depuis plus d'un mois, c'était anormal. L’inquiétude rôdait et menaçait d'abolir tout espoir.
— Entre, Valentine... Auguste, tu as de la visite. Regarde.
Assis derrière la grande table en chêne pour lire le journal, l'homme tourna la tête et dévisagea la jeune femme qui pénétrait dans la pièce sombre au plafond bas.
— Bonjour, Valentine.
Le timbre n'avait pas changé, mais la voix était plus dure, rocailleuse. Une fois habituée à la pénombre, Valentine s'approcha timidement. Elle ne savait comment réagir. Devait-elle lui faire la bise comme avant ? Cet inconnu était bien différent du jeune Auguste qui avait quitté le village deux ans plus tôt.
Elle détailla son visage : de grandes cicatrices roses et boursouflées lui barraient la joue et descendaient jusqu'au col de sa chemise. Il avait vieilli de dix ans. Ses yeux noisette étaient tristes, injectés, soulignés de cernes brunes qu'elle n'avait jamais vues.
Auguste se leva pour l'accueillir. Elle ne put réprimer un mouvement de recul quand son corps mutilé se dressa devant elle.
— Je ne peux pas te serrer dans mes bras, ma pauvre Valentine, mais le cœur y est.
Cette manche vide, cette peau lézardée, ce regard éteint... Valentine porta ses mains jointes à sa bouche et ferma les yeux. Le visage de Jean lui apparut.
— Excuse-moi Auguste, c'est trop dur, parvint-elle à prononcer dans un sanglot en quittant la pièce.
Berthe la rejoignit dans la cour et la serra contre elle.
— Pleure, ma belle. Tu es courageuse mais je sais bien que tu t'inquiètes. Jean reviendra lui aussi, va.
— J'espère, Berthe, j'espère. Mais dans quel état ?
— C'est pas ça qui compte. Quelques cicatrices, un bras en moins ou des béquilles ne changent pas un homme, tu sais. On en a vu des amochés : Eugène, Ernest... c'est la guerre. Mieux vaut un homme éclopé ou manchot que pas d'homme du tout, tu crois pas ?
Valentine acquiesça doucement, à travers ses larmes.
***
Dans le parc de l'hôpital militaire, Marguerite marchait d'un pas régulier. Elle respirait profondément en écoutant le chant des oiseaux. Elle aurait aimé oublier. Oublier les soins, les pansements, la salle d'opération. Pendant quelques instants. Mais son esprit y revenait sans cesse.
Douze soldats venaient d'arriver de la Marne. Elle avait fait le diagnostic d'entrée avec le médecin-chef avant de désinfecter les blessures. L'objectif était toujours le même : juguler les infections pour éviter la gangrène. Les opérations auraient lieu dans l'après-midi afin d'extraire les balles ou fragments d'obus des membres déchirés par la mitraille. En attendant, les hommes étaient sédatés pour diminuer la douleur.
Chaque nouveau convoi marquait le début d'une période d'activité intense qui durait deux ou trois jours. Ensuite, le calme revenait pendant quelques heures, jusqu'au prochain bal des ambulances. Aux affrontements de plus en plus violents, il fallait ajouter la fatigue. Les hommes, épuisés par de longs mois de combats, présentaient des plaies suppurantes et des traumatismes graves. Sans parler de ceux qui avaient les poumons, les yeux ou la peau brûlés par les gaz.
C'était avec les mourants qu'elle se sentait la plus utile. Au début, elle avait été démunie face aux prières et aux lamentations de ces hommes. Certains déliraient. D'autres réclamaient la présence d'une mère, d'une sœur ou d'une épouse. Les familles se déplaçaient rarement. Alors Marguerite était là. Présence féminine rassurante, l'infirmière tenait la main des soldats en attendant l'arrivée du prêtre pour l'extrême-onction.
***
Le clairon sonna.
— Retirez-vous ! Arrière ! Arrière !
— Masque à gaz !
Jean enfila son masque et commença à se replier. Il reculait à quatre-pattes en gardant l’œil rivé vers la tranchée ennemie. Il fallait ramper dans la boue, enjamber les cadavres, ignorer les morceaux de chair ou les membres arrachés qui jonchaient le sol. La vue brouillée par le masque, il n'était pas rare d'être désorienté lors de cette phase de repli. Les hommes devenaient des animaux étranges, sortes de fourmiliers qui se déplaçaient difficilement, engoncés dans leurs uniformes couverts de terre. La gorge sèche, ils priaient pour que le filtre de leur drôle de museau fonctionne correctement et leur évite la morsure des gaz.
Une mitraillette arrosa la zone où se trouvait Jean. Sans réfléchir, il fit volte-face et se mit à courir, offrant son dos aux tirs ennemis.
Après quelques zigzags dérisoires, il chuta, se releva indemne, bondit, se tordit la cheville et, déséquilibré, atterrit dans une crevasse. Là, il se retrouva nez à nez avec un autre bleuet. L'homme râlait en se tenant le ventre. Il concentrait ses ultimes forces dans ses mains, pour contenir ses tripes qui se déversaient par une plaie béante. Il regarda Jean avec des yeux brillants.
— Du... oi..., articula-t-il avec peine.
Jean se pencha pour recueillir ses dernières paroles.
— Tue... moi..., répéta le soldat.
Jean sortit son couteau, le planta sans hésiter dans la poitrine de l'homme et l'entendit pousser son dernier soupir. De ses mains moites, il ferma les paupières du soldat français et se signa. Tu ne tueras point... Je suis un monstre. Sur le sol, un objet métallique brillait. Il l'empocha et repartit.
Les tirs de mortier s'intensifièrent. Une vague de boue l'arrosa. Les barbelés étaient là, juste devant lui. Jean allait les atteindre quand un sifflement déchira l'air et lui vrilla les tympans. L'obus explosa à sa gauche, projetant son corps dans les airs comme un fétu de paille.
***
Valentine s'approcha du tonneau pour boire. Elle saisit la louche et se rassasia d'une goulée d'eau fraîche. Elle s'apprêtait à rejoindre les autres villageois quand elle vit l'homme sur le chemin au bout du champ. Le temps suspendit son vol et elle n'entendit pas le bruit sec de la louche heurtant la terre battue. La silhouette attendait, immobile, semblable à un fantôme sorti du néant.
Berthe arriva en courant :
— Tu viens ? On a besoin de toi pour botteler.
Valentine était pétrifiée. Il fallut quelques secondes à Berthe pour comprendre ce qui se passait. Elle avala sa salive, cherchant des mots de réconfort.
— Ce n'est peut-être pas pour toi qu'il est là. Viens, on va lui demander.
Elle saisit son amie par le bras et l'entraîna. Les pas de Valentine étaient saccadés. Le visage pâle, elle avançait avec peine, comme une condamnée qui monte au gibet.
— Bonjour Valentine, tu vas bien ?
Le facteur lui tendit une enveloppe. Hantée par un mauvais pressentiment, la jeune femme la saisit d'un geste hésitant. C'était une enveloppe bleue ordinaire, identique à celles qu'elle avait déjà reçues, où Jean avait inscrit son adresse de sa belle écriture régulière.
— Tu lui as fait peur, Isidore. Elle craignait le pire, avoua Berthe.
Valentine constata que le courrier était froissé et constellé de taches brunes, comme s'il avait traîné dans la boue. Un goût âcre lui envahit la bouche. Elle déglutit bruyamment et s'éloigna en titubant.
Elle voulait être seule pour lire les mots de son fiancé.
***
Dans le grand dortoir du troisième étage, des hommes allongés se reposaient, d'autres écrivaient, lisaient ou étaient regroupés pour jouer aux cartes. Il fallait bien tuer le temps. Certaines couchettes étaient entourées de paravents, d'où s'échappaient cris et gémissements. Marguerite s'approcha du lit numéro soixante-six, qui était ainsi isolé. Laissant son chariot à proximité, elle se faufila pour entrer dans l'espace clos et s'adressa au soldat allongé là.
— Bonjour, comment allez-vous, ce matin ?
L'homme tourna avec difficulté sa tête enturbannée, la regarda de ses yeux fiévreux et gémit faiblement.
Opéré en urgence dès son arrivée la semaine dernière, il avait rapidement été transféré ici, dans ce service si particulier. Marguerite s'était pris d'affection pour lui quand elle avait découvert son prénom : il s'appelait Jean, comme son jeune frère, mobilisé en 14, dont elle n'avait plus de nouvelles.
Marguerite venait le voir chaque jour. Sa blessure s'était refermée mais son état général restait préoccupant. Il avait beaucoup souffert des conditions de vie dans les tranchées. La fièvre qui le terrassait depuis près de trois jours maintenant laissait peu d'espoir. Marguerite priait pour lui : il allait avoir vingt-deux ans en juillet, c'était bien jeune pour mourir.
Elle allait s'éloigner, quand Jean se mit à crier :
— Laisse-moi, démon. Tu me... sors... m'auras pas... NON ! Elle viendra... ombre... le boche... monstre... monstre...
Marguerite se précipita vers son chariot et prépara une seringue. Une autre infirmière accourut pour l'aider. Il fallait être deux pour réaliser l'injection. La colère qui s'emparait de Jean pendant ces crises lui donnait la force d'un lion.
***
Assise dans l'herbe au bord du champ, Valentine déplia le fragile feuillet qui semblait prêt à tomber en poussière. Les mots de son fiancé étaient là, tracés au crayon, en partie effacés. Elle déchiffra avec peine la date, 17 avril 1918, et commença à lire.
« Chère Valentine,
Je te re... cie pour le colis qui est arrivé la... nière. Ces bonnes... visions ont amélioré nos maigres repas de bou... et... ra... Un peu de...ceur n'est pas de refus pour... la vie ici. L... est prévu pour demain. J'ai... ce courrier..... retour au pays pour l'été, mais nous nous méfions des... qui... des... mères. Respirer l'air du...lage et donner la main pour la moisson... me serait d'un grand réconfort. »
En bas de la page, un pavé noir de mots tracés à l'encre se détachait.
« Madame,
Nous avons trouvé cette lettre sur un soldat blessé, qui reçoit des soins à l'hôpital de S., Haute-Marne. Pouvez-vous l'y rejoindre dès que vous lirez ces lignes ? Vos frais de voyage seront indemnisés par l'administration militaire sur présentation de tickets et factures acquittées.
Le médecin-chef,
... »
Valentine ne put déchiffrer le nom griffonné dans la signature.
Son intuition se confirmait : Jean était blessé. Que lui était-il arrivé ? Sa vie était-elle en danger ? Elle voulait le revoir, le toucher, l'embrasser.
Sans prévenir quiconque, elle se précipita chez ses parents, s'empara d'un sac en toile, y glissa quelques vêtements propres et son nécessaire de toilette. Puis elle souleva la pierre de l'âtre et ouvrit la cassette en fer blanc qui contenait toutes leurs économies. J'espère que cela sera suffisant pour arriver au bout de ce long voyage.
Essoufflée, elle traversa la rue en direction de la forge. Le maire accepterait-il de l'emmener jusqu'à la ville dans son automobile ? Elle devait rejoindre la gare au plus vite. Tendue vers son objectif, Valentine oublia toutes ses appréhensions : elle n'avait jamais pris le train, ce cheval à vapeur qui l'impressionnait tant quand elle le voyait passer au loin dans la campagne.
***
— Patientez ici, mademoiselle, on va venir vous chercher.
La jeune femme n'osa pas s'asseoir sur les chaises en velours rouges alignées le long du couloir. Après avoir traversé le parc, elle s'était arrêtée de longues minutes sur le perron, impressionnée par cette grande bâtisse en pierre. C'était la première fois qu'elle pénétrait dans un hôpital.
— Bonjour, vous êtes mademoiselle Valentine Blondel ?
— Oui... madame.
— Vous pouvez m'appeler Marguerite. Je suis infirmière et je m'occupe des soldats du troisième étage.
— Le troisième étage ?
— C'est là que se trouve l'homme que vous venez voir.
— Jean Marcellin ?
— Suivez-moi.
L'infirmière s'éloigna et Valentine lui emboîta le pas. Au long couloir succédèrent de larges escaliers en pierre, où elles croisèrent des soldats blessés : bandages à la tête, masques de cuir, bras en écharpe... Marguerite lui expliqua que les invalides étaient au rez-de-chaussée car ils ne pouvaient descendre les escaliers avec leurs béquilles. Cela voulait-il dire que Jean avait encore ses jambes ?
Arrivées sur le palier du troisième étage, les deux femmes firent une pause et reprirent leur souffle. Une grande porte en bois gris leur faisait face, derrière laquelle on entendait un brouhaha feutré.
— Nous allons avancer jusqu'au lit du soldat. Il dort, car nous lui avons donné des calmants. Vous ne pourrez pas lui parler. Il faut juste que vous me confirmiez que vous le reconnaissez.
— Que voulez-vous dire ? s'inquiéta Valentine.
Marguerite ne répondit pas.
Elles entrèrent dans la vaste salle emplie de trois longues rangées de lits. Valentine remarqua les cloisons de toile blanche et supposa que les hommes ainsi cachés étaient mourants. Elle suivit Marguerite jusqu'au dernier paravent, au fond à gauche.
— C'est ici. Je dois vous prévenir : nous lui avons rasé la tête.
Le cœur battant, Valentine hésitait, les doigts crispés sur son sac de voyage. Qu'allait-elle découvrir derrière le mur qui lui faisait face ? Pourquoi Jean était-il ainsi isolé ? Était-il blessé ? Défiguré ? Poussée par la curiosité, elle avança.
Il était là, allongé sur le lit. Il dormait. Oui, c'était bien lui ! Jean, mon amour. Je te retrouve, enfin.
La jeune femme eut envie de l'embrasser, mais ce n'était pas possible en présence de l'infirmière. Elle laissa juste échapper un long soupir de soulagement. Ses épaules se relâchèrent.
— Ce soldat est bien votre fiancé ?
— Oui, Jean Marcellin. Pourquoi me posez-vous cette question ?
— Asseyez-vous sur le lit, mademoiselle.
Le ton était doux mais assuré. Valentine obéit et l'infirmière reprit avec compassion :
— Ce que je vais vous dire n'est pas facile à entendre. Il va falloir être forte, mademoiselle.
— Je ne comprends pas. Jean est là, il va bien. Qu'allez-vous m'annoncer ? A-t-il... des blessures ? Un membre en moins ?
— Non, ce n'est pas cela. Votre fiancé a eu beaucoup de chance. Il a survécu aux combats et surmonté la fièvre. Il est maintenant hors de danger.
La poitrine oppressée, le souffle court, Valentine attendait la suite. Sur sa langue était revenu le goût âcre du malheur.
Pour se rassurer, elle observa Jean. Il n'avait pas beaucoup changé. Ses traits étaient un peu plus marqués, son visage amaigri par les privations. Mais il n'y avait là rien d'alarmant.
Soudain, elle remarqua un gros pansement sur l'oreiller. Marguerite poursuivit :
— Sa seule blessure est une plaie assez profonde à l'arrière du crâne. Il a été opéré et la cicatrisation est satisfaisante. Mais...
A cet instant, l'homme s'agita et battit faiblement des paupières.
— ... il a perdu la mémoire. Nous ne savons pas encore si cette amnésie est définitive.
Valentine enfouit sa tête dans ses mains. Malgré toutes les précautions prises par Marguerite, la nouvelle tombait comme un couperet. Elle comprenait enfin pourquoi elle était là : pour identifier cet homme qui avait oublié son nom. Tu t'appelles Jean, mon amour. Jean Marcellin.
Des sanglots incontrôlables lui soulevaient le cœur, mélange de peine et de soulagement, de douleur et de reconnaissance. Son intuition féminine ne l'avait pas trompée. Jean ne reviendrait pas indemne.
Marguerite lui prit la main. A ce simple contact, un voile noir s'envola et la tristesse laissa place à l'espoir. Jean était là. Il était vivant. La guerre était finie pour lui. Bientôt, ils seraient réunis au village.
— Mon ange ?
Valentine sursauta en entendant cette voix familière. Les yeux d'émeraude de son fiancé posaient sur elle un regard vide. Lui parlait-il ? Rêvait-il ? Il ne l'avait jamais appelée ainsi.
En séchant ses larmes, elle lui répondit d'une voix hésitante :
— Oui, je suis là.
— Venez, mademoiselle, laissons-le se reposer.
Le blessé ferma les paupières et sombra à nouveau dans l'inconscience.
*
Assise sur un banc dans le parc, Valentine posa la boîte en carton sur ses genoux. Elle avait une heure devant elle, avant d'être reçue par le médecin-chef. Marguerite lui avait remis les affaires personnelles de Jean :
— La tranchée où vivait son bataillon a été ensevelie. Voici donc uniquement ce qu'il avait sur lui lorsqu'il a été touché. Il a conservé votre dernière lettre.
Valentine souleva le couvercle. Elle saisit un mouchoir à carreaux qu'elle porta à son nez. L'odeur de Jean y était encore présente et elle en aspira les effluves familières. La gorge serrée par l'émotion, elle caressa ensuite une petite statuette de cheval en bois irrégulièrement poli. Jean avait évoqué dans une de ses lettres ces activités manuelles qui occupaient les soldats : sculpture, gravure, modelage... Il avait toujours aimé les chevaux et se destinait à devenir maréchal-ferrant.
La jeune femme laissa le film de ses souvenirs se dérouler. Leur dernier été, leurs fiançailles. Avait-il vraiment tout oublié ? Elle tenta d'imaginer ce que serait sa vie sans mémoire, sans identité. Un gouffre sans horizon.
Chassant ses idées noires, elle s'étonna de trouver ensuite un étui à tabac en métal. Tiens, Jean s'est mis à fumer, comme Auguste. Quand elle l'ouvrit, un petit carré de papier s'en échappa et atterrit à ses pieds. Posant l'étui sur le banc, elle ramassa le feuillet et le déplia. L'écriture lui était inconnue.
Mon Jeannot,
Je pense bien à toi, chaton. J'ai hâte que tu reviennes pour me blottir à nouveau contre toi. Tes caresses et tes mots doux me manquent. Écris-moi encore et encore.
Ton Ange qui t'aime.
Valentine se figea.
Elle relut la lettre. Les mots se bousculaient dans sa tête, perdaient leur sens, devenaient limpides, puis s'embrouillaient à nouveau. En une valse incessante. Elle s'adossa au dossier du banc et laissa le vertige se calmer.
C'est alors que lui revinrent en mémoire les rumeurs qui circulaient sur les bordels à l'arrière : on faisait venir des prostituées près du front pour divertir les soldats. Non, Jean n'aurait jamais fait ça. Elle inventa un autre scénario, visualisa une grande femme brune endeuillée que Jean aurait consolée. Tes caresses et tes mots doux... Elle frissonna en imaginant la scène.
La voix de Jean résonnait dans ses oreilles : « Mon ange »...
Qui était cette femme ? Les gestes gauches, les mains tremblantes, Valentine chercha un indice dans la boite mais n'y trouva qu'un crayon et des insignes militaires. Avisant l'étui posé sur le banc, elle l'attrapa vivement et le retourna. Au dos, des initiales étaient finement gravées dans l'acier : J.M.
***
Le docteur Arnaud n'avait pas de temps à perdre avec les familles. Il les informait de la situation du soldat, leur indiquait quand il rentrerait chez lui et concluait l'entretien. Répondre aux questions des mères éplorées ou consoler les fiancées désespérées ne faisait pas partie de son travail. Il laissait cela aux infirmières.
— Mademoiselle, le soldat Jean Marcellin a été amené ici le 19 avril au soir. Il avait une plaie profonde au niveau du lobe occipital qui a nécessité une intervention chirurgicale. La blessure est en bonne voie de cicatrisation. Le patient ne présente aucun signe d'infection, la fièvre est tombée, son état est stable. En revanche...
Assise au bord du siège, Valentine tenait son sac sur ses genoux, bouclier illusoire contre les assauts verbaux de cet homme autoritaire.
— En revanche, le soldat Jean Marcellin souffre d'une amnésie qui a de fortes probabilités de devenir définitive. Il n'a aucun souvenir antérieur au jour du dernier assaut. Traumatisé, il revit sans cesse les mêmes scènes. Ce trouble psychique grave, qualifié d'obusite, ne peut actuellement être soigné et risque de compromettre tout retour à une vie civile ordinaire.
Devant l'air hagard de la jeune femme, le médecin précisa :
— Pour dire les choses clairement, le patient ne pourra jamais exercer d'activité professionnelle. Ne vous inquiétez pas, il touchera une pension qui vous permettra de subvenir à vos besoins. Si nous parvenons à contrôler le traumatisme, il pourra rentrer chez lui dans quelques semaines. Nous vous indiquerons alors le traitement à prendre pour réduire la fréquence et l'intensité des crises de démence. Dans le cas contraire, il sera interné à l'asile.
L'homme se leva, paume ouverte, et indiqua la sortie.
— Au revoir, mademoiselle. Et remerciez le Ciel, car c'est un vrai miracle que ce soldat ait survécu.
***
Au village, la moisson fut bonne cet été-là. Comme Auguste, d'autres hommes revinrent de la guerre choqués, blessés, mutilés. Certains chuchotaient qu'ils auraient préféré mourir au champ d'honneur.
En août, Valentine reçut une lettre de Marguerite. Le traitement avait réussi à calmer les crises. Les cauchemars étaient moins fréquents. Mais la mémoire de Jean n'était pas revenue. Plus le temps passait, et plus l'espoir s'amenuisait.
Depuis sa visite à l'hôpital, Valentine appréhendait le retour de son fiancé. Comment vivre avec un homme qui ne la reconnaissait pas ? L'aimait-il encore ? L'avait-il trompée avec une autre ? S'il retrouvait ses souvenirs un jour, la quitterait-il pour rejoindre sa maitresse ? Elle rougissait à ces pensées impures. En confession, elle se mordait les lèvres pour ne pas dévoiler ce secret qui la rongeait. Jamais elle n'en parlerait. A personne, même pas à Berthe.
Pour tous les gens du village, Jean était un héros. Après la guerre, ils se marieraient et elle s'occuperait de lui. Avec amour, confiance et dévotion.
***
Le maire de la ville de D. sonna à la porte d'une modeste maison de la rue basse. Angèle lui ouvrit. Elle s'effondra en apprenant le décès de son mari, le soldat Jean Montigny, le 17 avril 1918. Le courrier précisait : « Le soldat Montigny est mort en héros lors d'un combat avec l'ennemi, d'un coup de poignard en plein cœur. Aucun objet personnel n'a été retrouvé sur le corps. »
La dernière lettre d'Angèle resterait à jamais sans réponse.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre bien écrite, saisissante et touchante ! Grâce à votre soutien, “Sombraville”
est en FINALE. Une invitation à réitérer vos votes si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance
et bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Melinda Schilge · il y a
Chassé-croisés de sentiments, dans un univers qui va nous devenir familier au rythme des commémorations.
Touchant et bien écrit. Pas facile de reconstituer les morceaux... La guerre a brisé, inéluctablement, de mille façons.

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Zia Odet · il y a
Merci pour votre visite.
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Lélie de Lancey · il y a
Un très beau récit qui met en lumière les vies croisées, brisées. C'était un bon moment de lecture, une immersion dans le temps et dans cette époque. Merci ! Merci beaucoup !
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Zia Odet · il y a
Merci à vous d'avoir pris le temps de lire et de commenter. Vos mots me touchent.
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Tobias Martin · il y a
Un texte magnifique, merci Zia
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Zia Odet · il y a
Merci d'avoir pris le temps de laisser un petit commentaire. A bientôt.
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Florane · il y a
Très beau récit qui donne bien au lecteur l'ampleur de ce que fût cette terrible période très bien écrit
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Zia Odet · il y a
Oui, ce fut terrible. Je voulais que les destins de personnes particulières s'inscrivent dans le chaos général. Merci pour votre visite.
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