19 août 2019

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Que ce soit par la lecture ou l'écriture, les mots ont le pouvoir de nourrir l'âme, de l'apaiser et l'enrichir. Par bonheur j'ai aimé lire dès mon plus jeune âge. Les aléas de la vie m'ont  [+]

Aujourd'hui je vivrai chaque heure pour toi. Chaque chose que je ferai sera pour toi.

Je suis descendue sur le front de mer. Assise à une terrasse, je sirote un smoothie. La chaise vide à mes côtés est occupée. Tu es là bien-sûr. Je te sens.

Je regarde cette chaise et je t'imagine.

Le menton relevé, ton visage est tourné vers le large. Ton regard plongé dans le lointain. Tu es silencieuse. A quoi penses-tu ?

Ta cigarette se consume, tu sembles l'oublier. Tu ne la finiras pas et l'écraseras à la moitié comme d'habitude.

De quoi pourrais-tu avoir envie pour ton anniversaire ? Tu ne réponds pas et je devine ton sourire énigmatique.

Tu es belle. Ton visage aux traits réguliers, ta bouche et son repli un rien boudeur. Ton sourire timide. Ta voix. Je l'ai perdue, je ne connais plus les notes. Elle sonne juste, douce et autoritaire ; Jamais d'accord mineur. Quand tu souffres tu te fermes. Tu coupes le son. Tes yeux verts si beaux. Deux grands yeux qui semblent en constante interrogation, en constante recherche, en constante attente.

Je n'ai jamais entendu ton rire. Cette soudaine pensée me transperce le cœur. Éclater de rire, un rire sonore, profond, joyeux. Non jamais. Et pourtant que de crises de fous rires avons nous partagées toutes les deux. Le tien à peine audible toujours en retenu, ta main devant la bouche dans une pudeur qui te rendait encore plus belle mais si infranchissable.

Ça n'étonnait pas ou devrais-je dire, ça n'étonnait plus au fil du temps, la famille, les amis. Moi ça me faisait déjà si mal.

Alors aujourd'hui, je m'interroge. Je voudrais comprendre. Je plonge dans le grand sac de notre passé. Je fouille, je retire une à une les pierres usées.

A quel moment ton rire a t-il cessé de résonner ? Car je ne peux m'empêcher de penser qu'un jour ce rire est sorti de ta gorge quand tu étais encore un bébé. Le premier éclat de rire sous les baisers maternels nourrissant ton ventre rond de nouveau-né.

Que s'est-il passé ? S'est-il éteint brusquement ou s'est-il consumé lentement comme cette cigarette que tu ne finis jamais.

Je suis seule face à toutes ces interrogations et je souffre de ne pouvoir y répondre. Je souffre de n'avoir pas su t'aimer davantage. Je me souviens de ta solitude et des cris de désespoirs muets que je n'avais plus le temps de décoder toute emprise dans mon rôle de jeune maman affairée.

Je ne me pardonne pas. La douleur de cette culpabilité ma fascine. Je la nourris, je la chéris. Elle me rapproche de toi.
Je te pose à nouveau ma muette question : Quel serait ton souhait pour ce jour heureux et l'évidence se dessine tout à coup. Bien-sûr comment n'y ai-je pas pensé plus tôt !

Une rencontre avec Patrick Juvet. T'offrir ce rêve tel que tu l'as toujours espéré. Une opportunité qui s'est présentée par deux fois. Patrick Foulon, le fils d'un ami de nos parents, ingénieur du son chez Barclay te propose une journée au studio d'enregistrement et une entrevue avec ton idole. Par deux fois également, une annulation au dernier moment sous un prétexte bidon. Nous comprenons qu'il ne souhaite pas provoquer cette rencontre. Il jalouse son amitié avec Patrick Juvet et préfère te tenir éloignée. Par contre il ne manque pas une occasion de te faire écouter les bandes d'enregistrement. Privilège au goût amer de la frustration que tu saisis pourtant avec un vif intérêt. Tes lèvres esquissent un sourire résigné.

Comme ces milliers de jeunes filles, ton cœur a bondi dès les premiers succès de ce jeune chanteur à la beauté androgyne et tu m'as entraînée avec toi dans cette course folle. J'étais trop petite encore pour suivre les concerts mais je me souviens de tout. Les magasines Podium, Salut les copains que tu collectionnais religieusement dès qu'il apparaissait un article de ce chanteur au visage d'ange. 96 photos et posters tapissaient notre chambre. Toutes les deux allongées, nous nous étions amusées à les compter un soir avant de dormir. Pour agacer notre pauvre mère tu avais collé juste au dessus de ton lit deux photos de lui à demi-nu. Tu voulais tout savoir. L'enfant qu'il avait été, ses études au conservatoire, son premier prix de piano, son expérience de mannequin en Allemagne, Tu étais une fan accomplie.

Pas question de louper un seul de ses spectacles à Paris mais jamais tu ne t'es jetée sur les bords de scène. Pas de cris ni de de larmes. Tu vivais ce bonheur pleinement, profitant de chaque instant. Ton corps se laissait emporter par la musique tandis que tes yeux ne quittaient pas une seconde la beauté de ce jeune homme qui bien sûr n'était là que pour toi. Tu ne voyais rien d'autre que lui et toutes les groupies qui hurlaient à tes côtés tu ne les entendais ni ne les voyais. Il se trouvait là, à quelques mètres, et plus rien ne pouvait exister que ce moment de magie.

Des concerts que tu me racontais le soir dans notre chambre. Je vivais avec toi cet amour pour lui.

Un matin nous nous préparons, moi pour l'école, toi pour rejoindre ton bureau mais à la vérité voilà des semaines que nous préparons notre escapade. Direction l'enregistrement de l'émission « Midi Première » avec Danièle Gilbert. J'ai préparé mon arme : appareil photo Kodak avec flash magicube. Ma mission : réussir un beau cliché pendant qu'il te signe un autographe.

Dans le métro, nous sommes animées d'une sorte d'ivresse procurée d'une part par cette fugue tout à fait exceptionnelle et le risque encouru, d'autre part, l'excitation d'assister à une émission de télévision, et cerise sur le gâteau pouvoir peut-être approcher Patrick Juvet !

Nous sommes à présent assises dans la salle. Tu es si jolie et si sérieuse. Très nerveuse aussi. Tu tentes de maîtriser cette nervosité en jouant avec ta fine écharpe de fils de coton à la mode en ce printemps 1976. Tout à coup tu te redresses, le voici qui entre. L'émission n'est pas encore commencée. Derniers réglages. Nous sommes installées au premier rang, tu continues de jouer machinalement avec ta fine écharpe, tu ne le quittes pas des yeux et moi je vous regarde tous les deux tour à tour. Il est là si beau. Je tombe moi aussi sous le charme de ce visage magnifique. Il discute et rit avec Danièle Gilbert, il semble vraiment sympa.

Au bout d'un moment, il relève la tête et il me semble qu'il nous regarde, c'est une impression vraiment étrange. Mon cœur s'accélère. Il sourit et mime le geste que tu fais avec ton écharpe, l'accompagne d'un clin d’œil ! Mais oui c'était bien vers nous qu'il regardait et c'est à toi qu'il s'est adressé en silence. Petit instant de complicité éphémère mais je sais que c'est gagné ! Tu es heureuse et ça c'est génial.

Prochaine étape, la sortie et l'autographe. J'espère qu'il n'y aura pas d'hystériques j'ai horreur de la foule. Apparemment ça a l'air tranquille mais qui sait ce qui nous attend à la sortie. Je tiens religieusement mon petit appareil photo en me disant que je n'ai pas le droit à l'erreur. Il me faut cette belle photo pour toi.

Sitôt la fin de l'émission, nous sortons rapidement et regagnons la sortie des artistes. Tout se passe à merveille, pas de bousculade, il sort et bien sûr de nombreuses jeunes filles se pressent autour de lui, il prend son temps, signe et offre un sourire et un mot chaleureux parfois drôle à chacune. Il semble attentif à ce qu'il fait. Voici ton tour, tu avances vers lui. Je peux ressentir chaque battement de ton cœur fébrile. Je suis chanceuse, je cadre et je cadre vraiment bien. Je vous ai tous les deux dans mon champ. Il se penche vers toi, te donne un beau sourire. Le tien est timide. Je peux imaginer tout ce qui se passe dans ta tête. Je prends plusieurs clichés pour être sûre d'en avoir au moins un de parfait.

Quelle merveilleuse matinée nous venons de passer. Comme dans un rêve, nous rentrons à la maison et dans le métro tu ne cesses de répéter : tu le voyais bien ? Tu crois que tu as réussi ? Toute la pression se relâche et tu parles, parles. Je suis si heureuse de te sentir vivante ! Nous nous repassons chaque moment. Cet instant de complicité avec ton écharpe et ce geste qui vous a comme uni est plus fort encore que la signature de l'autographe.

Une bonne semaine plus tard, nous sommes allées chercher les clichés chez le photographe. Trois superbes photos qui te suivront durant ta courte vie, que tu déposeras sur la petite étagère de chaque chambre des lieux où tu vivras. Des photos que je souhaiterais tant posséder aujourd'hui.
Tout comme ces albums de toi. Nos souvenirs de Porto Cristo, ce village de Mallorque, cette terrasse où je suis assise actuellement. Ces étés de bonheur qui ont eu le pouvoir de te rendre heureuse. Le contraste saisissant avec notre ville de banlieue et la cité sinistre dans laquelle on se débattait pour construire un semblant de vie. La solitude qui nous pesait déjà si fort alors que nous étions bien trop jeunes, l'alcool qui nous terrorisait lorsque le soir tombait, les cafards qui envahissaient l'appartement, nous obligeant à secouer nos chemises de nuit, à inspecter chaque recoin de la chambre et sous le lit avant de nous coucher. Insecte hideux, compagnon au symbole cohérent de ce que nous traversions.

Nous sommes le 19 août 2019.

vingt ans et deux mois se sont écoulés depuis le drame. Je continue de sortir ces lourdes pierres d'un sac qui semble ne jamais vouloir s'alléger. Trop de questions demeurent. Personne pour y répondre.

Tout ce mystère autour de ta mort. Que s'est-il réellement passé ? Je suis effrayée à l'idée d'une réalité qui pourtant se fait jour en moi. J'accepte de l'envisager mais j'ignore si j'aurai le courage de la supporter.

Un mercredi matin chaud du mois de juin 1999. Le téléphone sonne. Je décroche mon bébé dans les bras. Les deux aînés jouent dans le salon près de moi.

Vous êtes bien Madame D.... née T.... ?
Oui c'est bien moi. Mon corps se met à trembler. Je sens le danger.
C'est la gendarmerie de la Courneuve Madame, Nous sommes au regret de vous informer que votre sœur est décédée cette nuit des suites d'une hémorragie digestive.
Mais non ! Elle vient demain à la maison. On se voit le jeudi !
Madame, est-ce que vous comprenez ce que je vous dis ?
Oui je crois.
Ça va aller Madame ? Vous êtes seule ?
(c'est un peu tard pour cette question)
Je suis avec mes enfants.
Ça va aller Madame ?
Oui je vais appeler mon mari, il travaille à côté de la maison.

Je suis un automate. Je raccroche sans comprendre ce que je suis en train de vivre.
J'appelle l'atelier, J'ai l'impression d'être en dehors de mon corps. Je ne ressens rien qu'une vague sensation d'erreur. Il y a forcément une erreur et mon Thierry va me le confirmer. Lui qui sait toujours tout arranger. Notre super Papa. Mon mari. Mon amour.

Mais lorsque le chef me passe Thierry alors plus un son ne sort de ma bouche.

Allô ?
...

Impossible de sortir un mot. Impossible de mettre en phrase l'horreur qui me frappe l'estomac.

Alors mon Thierry qui comprend la gravité de cet appel, me dit :

J'arrive tout de suite. Ne t'inquiète pas.

En moins de dix minutes il entre dans l'appartement et me retrouve dans le salon avec nos petits.

Vingt ans et deux mois se son écoulés depuis ce jour où cette énorme pierre est venue alourdir un sac déjà bien rempli.

Je suis seule sur cette terrasse. C'est ton anniversaire et je voudrais te serrer dans mes bras. Te dire combien je t'aime. Combien je t'ai toujours aimée.

Le mystère autour de ta mort demeure mais j'entends aujourd'hui ce que je n'avais pas la force d'entendre il y a vingt ans. Cet homme que tu pensais aimer, cet horrible personnage sorti d'on ne sait où a pris ta vie dans une violence digne d'un film d'horreur.

Plus tard il répondra aux questions de l'enquête, disant qu'il t'a trouvée étendue dans l'entrée de l'appartement, qu'il te pensait ivre comme souvent et qu'il t'a recouvert d'un plaid pour que tu ne prennes pas froid, avant de repartir. Innocent...

Je pense à tout ce temps qui m'a manqué, tout ce temps que je n'ai pas pris pour toi. Je n'ai pas su te protéger de ce monstre. Il y avait déjà celui de l'alcool qui te rongeait, que tu essayais de combattre courageuse et qui reprenait le dessus irrémédiablement.

Et puis est arrivé cet homme mystérieux. Tu nous disais ça y est je suis heureuse ! J'ai rencontré quelqu'un de gentil. Il me fait penser à Thierry me disais-tu. J'ai eu la grippe et il m'a soignée avec tellement de douceur. Rien à voir avec le témoignage du voisin qui nous a confié, quelques mois après le drame, que cet homme merveilleux sortait de prison, qu'il était extrêmement dangereux et violent.

Et nous, contents et il est vrai soulagés de ne plus te savoir seule et ne plus avoir la crainte du téléphone des soirs où tu avais trop bu, nous n'avons pas cherché à en savoir plus. Ni sur lui, ni sur la vie que tu menais en dehors des jeudis où tu venais à la maison.


Aujourd'hui j'ai tout le temps mais tu n'es plus là.

Aujourd'hui je suis seule. C'est ton anniversaire et je me sens si proche de toi. Si loin à la fois. Les années estompent l'image mais il n'y a pas d'oubli.

Les années passent et le souvenir se fait plus grand, plus imposant. Plus serein aussi. Les moments de colères perdent de leur importance, deviennent insignifiants ; Si seulement on pouvait en avoir conscience au moment présent, que de gâchis évités alors... Les moments heureux eux, prennent une place d'honneur. Je m'y plonge avec réconfort.

Ainsi en ce matin d'été, tu es à mes côtés et c'est ton anniversaire alors vivons cet instant ensembles là dans ce village de Mallorque qui t'a vu sourire, qui t'a vue amoureuse, belle et presque comblée.

Ta peau hâlée brille au soleil, tu te caches à présent derrière tes lunettes noires. Tes yeux clairs ne supportent pas très bien les rayons lumineux.

Je me lève et quitte cette terrasse devenue trop chaude à présent. Allez-viens, profitons de cette belle journée.



« Les prunelles ont leur couchants, mais il n'est pas vrai qu'elles meurent* »











* Poème « les yeux » (la vie intérieure) Sully Prudhomme
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Mireille Bosq · il y a
Un cheminement dans des souvenirs qui jalonnent un travail de deuil. Les revues, les modes, l'idole, puis la banalité de la vie et des mauvaises rencontres. Tout ça noyé dans l'alcool et la fin tragique. une note d'espoir à la fin.
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Fladelan Dupont · il y a
Merci sincèrement d'avoir lu et pris le temps de ce commentaire. Quelle bonne annalyse ! Qui me touche particulièrement. Le récit est un exercice quelque peu bouleversant et un commentaire est une chaleureuse récompense. Merci encore.