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15 juillet, le jour d'après

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Sylvie Letouzé

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Vendredi 15 juillet 2016
Dans la chambre où le soleil matinal n’a pas encore pénétré, le téléphone indique six heures trente minutes.

L’alarme n’a pas sonné. Vite, Blanche tend son bras pour mettre l’appareil en silence. Ne pas réveiller son compagnon et vérifier l’heure affichée. Peut-être lui reste-t-il une minute de sommeil ou quelques précieux instants de répit avant le lever. Moment tiède chéri entre tous, lorsque la conscience navigue entre deux eaux. Instants de suspend si délicieux, instants rien qu’à soi avant de se donner aux autres et aux trépidences quotidiennes tandis que la maison est encore toute engourdie de sommeil.

Hélas, ce ne sera pas pour aujourd’hui car le téléphone indique déjà six heures trente. Ce n’est pas de chance car dans dix minutes elle devra impérativement être levée. Ce matin, elle est seule aux Ressources Humaines. Son responsable fait le pont. Aucun retard possible.

« Deux sms non lus et un message en absence . »
Mon dieu, ça se bouscule, de bon matin ! Pas étonnant, elle s’est couchée tôt la veille. Depuis deux jours, un rhume lui gâche la vie. Elle, si fragile, s’est bêtement baignée alors que le sirocco soufflait. Drôle d’été qui tarde à arriver sur la France.
C’est la mi-juillet, le soleil ne brûle guère, même dans le midi. Le bronzage se fait encore discret, les peaux n’ont pas été tannées par les rayons solaires. Les niçois ne sont pas encore fatigués jusqu’à l’écoeurement par les nuits de canicule. Et maintenant, voici ce vent rougeâtre venu du Sahara juste pour salir les carrosseries et enrhumer les asthmatiques. Blanche n’a pas résisté à la tentation de l’eau. Et depuis, gorge en feu, bronches qui crépitent et sinusite qui menace
. Dommage.

« Un appel sur la messagerie »
Gab, son fils aîné, l’a appelée trois fois sans laisser de message depuis deux heures du matin, c’est bizarre. Elle espère que rien de grave ne lui est arrivé. Surtout pas un accident de voiture, crainte de chaque parent dès que les enfants ont le permis.

Son sms n’est pas clair. Gab à l’orthographe toujours parfaite, l’un des rares de sa génération à relire ses SMS avant envoi. Le « Monsieur mot juste » familial, son surnom depuis qu’il sait lire, a laissé passer des fautes. Ce n’est absolument pas son style. Il devait vraiment être sous le coup du stress ou de l’émotion.


Message de Gab (à 23h30)

« Je vais bien j’étais pas sur la promenade des anglais
J’essaie de voir si mes amis vont bien, le réseau est saturé.
Ne vous inquietez pas pour moi :) bisous »


Son message ne donne pas de précisions concernant les événements de la nuit mais il dit qu’il va bien et c’est l’essentiel. Inutile de s’inquiéter inutilement, Blanche en saura plus ce matin ou ce midi. Les années lui ont appris la patience et une certaine capacité à faire le dos rond pour encaisser les coups du sort.

Elle se fait une joie de cette belle journée qui s’annonce car ce midi, Gabriel, externe en fac de médecine, viendra la retrouver pour leur déjeuner annuel estival sur la terrasse du Radisson. Tous deux s’en réjouissent. Ils savent qu’ils vont se régaler d’une salade un peu trop chère et parler paisiblement des études de Gab, de ses copains et de médecine ; cette science de l’humain qui les anime d’une même passion et les rapproche tant. Dans l’ambiance lounge du restaurant baigné de soleil, ils échangeront en admirant la vue depuis le toit terrasse. Sous les vastes parasols, la brise légère les rafraichira et la baie des Anges s’offrira à eux comme chaque année. Ils aiment tant ce rendez-vous.


« Un autre sms », de Antonia, la jeune Colombienne qui habite chez eux cet été. A croire qu’ils se sont tous donné le mot cette nuit du 14 juillet pour contacter Blanche. Mais que leur prend-il ? Heureusement, l’appareil était en mode avion.

Message de Antonia (à 2h08)

« Blanche,
Je suis pas à la maison, j’ai vécu l’attentat à la plage...
J’ai suis vivant et bien grace a Dieu
Je suis dans l’appart a mon ami avec sa famille
Je serais ici jusqu’à demain
Gros gros bisous. »


Le cœur de Blanche lui semble broyé plus sûrement par le mot attentat que par un étau. Apparemment, les trois jeunes qui vivent sous son toit sont en vie. Son Gab qui dort à Nice bien souvent, la jeune étudiante colombienne à laquelle toute la famille s’est attachée. Sa gaieté féminine illumine tellement la maison. Son petit dernier, son Loup, qui dort encore. Le cadet n’est pas sorti. Cantonnier cet été, il se lève aux aurores pour passer le balai avant le soleil de midi. Ce n’est pas un travail facile ni gratifiant. Habillé d’une tenue bleue-marine, d’un gilet fluo et de lourdes chaussures de sécurité, il doit marcher inlassablement pour traquer feuilles mortes et déjections canines. Sa seule arme est un balai de sorcière totalement inefficace. Souvent ses potes le saluent, sourire moqueur aux lèvres. Au moins, cette obligation matinale l’aura épargné.

Quelle chance, ses proches sont tous vivants ! Elle expire doucement plusieurs fois puis se lève. Elle n’a qu’une idée en tête, se renseigner, savoir exactement ce qui se passe. Les enfants, du fait de leur jeunesse, exagèrent peut-être les faits. Blanche a l’impression de vivre un mauvais rêve et que la réalité via les canaux officiels d’informations sera peut-être moins grave. Elle se saisit de l’Ipad et tente d’allumer la radio. Mettre en marche le direct en tapant « Europe1 » n’est pas si simple. C’est vraiment long à démarrer ce direct via la tablette. Finalement, du temps des bons vieux postes de radios, c’était plus rapide en cas d’urgence. Enfin, la voix tendue du journaliste lui parvient. En effet, il y a bien eu un attentat à Nice. Apparemment un terrible attentat. Les quelques témoignages sont empreints d’une émotion intense qui broye l’estomac. La situation semble encore vraiment confuse. Pour mieux comprendre, il faut une synthèse brève et rapide, sans attendre. Blanche allume la télé pour chercher les chaines d’information en continu dont elle ne connaît même pas les canaux pour tenter d’en savoir plus. Elle se rappelle qu’en appuyant sur le zéro de la zappette, on accède à l’ensemble des chaînes. Image à l’appui, elle a confirmation de l’horreur de l’évènement.

Mais qu’est-ce que cette histoire ? Un attentat sur la Prom’ ?
Il faut préciser que pour les niçois ce n’est pas simplement la promenade des Anglais (car elle, c’est celle des touristes, des journalistes et des parisiens). Pour eux, ses familiers, qui l’arpentent quotidiennement, qui y dégustent leur glace ou leur sandwich, qui y font leur premiers pas, leur footing et du vélo, c’est la Prom’.

Nice.
Nice, c’est pas Paris.
On s’y sent protégés, épargnés dans ce petit bout de France aux accents d’Italie, tout juste français depuis un siècle et demi. A Nice, on ne s’est jamais sentis en première ligne.
C’est à peine croyable, irréel qu’un fou ait foncé sur la foule avec un camion. Quelle bande de malades ont pu commettre un tel acte ? Les habitants des Alpes-Martimes savent qu’il existe des quartiers où il ne fait pas bon s’aventurer sans en être originaire. A titre d’exemple, les enfants qui habitent l’Ariane, quartier excentré situé au nord de Nice, ont surnommé le pont qui relie leur quartier au reste de la ville « le pont du Magreb ». Cela peut faire sourire mais décrit assez bien la situation de l’Ariane, un quartier dont les jeunes habitants ne se sentent pas vraiment français. Une fois ce fameux pont traversé, ils ont l’impression de ne plus être en France mais chez eux « au Maghreb ». Pourtant ces jeunes sont souvent des français de seconde génération.

Nombre de jeunes niçois ont fuit en Syrie. Il y a aussi cette mosquée du Port à l’imam apparemment intégriste qui prèche dans un garage. Cela semble malgré tout incroyable. Blanche en a les jambes coupées, il faut pourtant qu’elle accélère le mouvement pour aller travailler... à Nice sur la Calif (c’est le surnom de l’avenue de la Californie, la parallèle de la Prom’).

Que fait-on dans un tel cas ? Elle va être seule à la RH. L’entreprise dans laquelle elle travaille compte 260 salariés, majoritairement niçois. Pourvu que personne n’ait été touché. Il faut qu’elle se rende au plus vite sur place pour aider, accompagner les salariés si besoin.

Encore un SMS : son Directeur.

Message de mon chef (à 7h30)

« Bonjour Blanche
Est-ce que tout va bien pour vous et vos proches ?
Je vais venir au boulot ce matin
A plus tard »

En fin de compte, Blanche ne sera pas seule face à la gravité de la situation, son responsable a lui aussi ressenti le besoin impératif d’être là faisant fi du jour de pont. Finalement l’humain de Ressources Humaines n’est pas toujours un vain mot. C’est bien, car l’humain c’est TOUT.

Malgré le peu de voitures, elle est partie tôt de chez elle et est arrivée tard au bureau, avec l’impression extrêmement pesante d’un désastre à deux pas. Tandis que les journalistes martèlent à la radio que les corps sont encore sur place, l’imagination travaille jusqu’à l’écoeurement. Elle se sent vide, affaiblie mais pleine d’une tiède émotion, comme remplie des larmes qui ne s’écoulent pas.

Sur place, le vigile de l’entreprise, un jeune homme athlétique de près de deux mètres, Omar, est bouleversé, quasi effondré car sans nouvelle de sa maman depuis la veille au soir. Heureusement, quelques heures plus tard, il la retrouvera saine et sauve. Le colosse a finalement les pieds d’argile.

Les heures passent, les absents téléphonent, les retardataires sont enfin là. En fin de mâtinée, ne manque plus qu’une jeune stagiaire avocate, délicieuse, appréciée de tous. Un frisson parcourt l’assistance. Peut-on se permettre de l’appeler ? L’accord est donné, la situation est tellement exceptionnelle. Quelques sonneries puis une petite voix toute endormie répond à Blanche :

« C’est toi, tata, ne t’inquiète pas, tout va bien ».
(Non c’est pas tata ! mais comme c’est bon d’entendre cette petite voix encore ensommeillée. La jeune stagiaire a passé une grande partie de la nuit enfermée dans un restaurant clos par sécurité).

Personne n’est touché, quel soulagement ! Les nerfs peuvent se détendre enfin. Blanche n’a pas faim, plus du tout le cœur à aller festoyer au Radisson. Entretemps, elle a appris que Gab, son fils aîné, a passé la nuit à l’hôpital, comme ses potes, comme tous ces soignants prêts à aider. Sauveur, c’est une seconde nature, toujours prêt, toujours sur le pont. Pour eux, le sommeil, le repos, la fête, ça vient en second. La priorité, c’est aider, soigner. Ils savent qu’ils sont les seuls à savoir faire, à pouvoir intervenir. Alors leur vie passe en second. Leur ressenti, leurs émotions, c’est toujours pour après.

Pour l’instant, Gab est encore endormi, il tente de récupérer. Dès son réveil, il appellera sa mère, la voix faible, blanche, assourdie. Il ne voudra pas annuler le déjeuner car il doit se changer les idées. Un peu plus tard, il arrivera fin, sec, vif, sur son vélo, la peau dorée sous le soleil enfin brûlant mais le teint blème, ses beaux yeux bleus paraîtront sombres ce midi là, comme voilés des souffrances entrevues. Pour la première fois, Blanche aura le sentiment que quelque chose les sépare légèrement, que la communication n’est pas aussi instinctive que d’habitude, comme si on avait appuyé sur la touche « pause ». Elle découvre un léger malaise dans leur relation. Ce sentiment est nouveau et elle n’aime pas sentir la souffrance au sein de sa nichée.


L’ascenseur les emmène au 7ème sur la sublime terrasse du Radisson. Ambiance cool, musique zen, fauteuils et canapés gris foncé sont sensés permettre d’oublier ou tout au moins atténuer la violence des évènements à l’abri des parasols. Tandis que des gamins insouciants jouent et crient en plongeant dans la piscine, même la salade verte a bien du mal à passer.
La baie des Anges est rayonnante ce 15 juillet, les flots scintillent au zénith. C’est beau, et pourtant les adultes présents se sentent écrasés par l’inimaginable. A demi mot, Gab évoque quelques moments vécus cette nuit. Pas d’images violentes ou choquantes, non mais surtout la souffrance psychologique des victimes. Celle d’une personne blessée racontant en boucle avoir vu son enfant projeté en l’air par le camion. L’enfant a été sauvé mais le parent n’a pas arrêté pour autant de repasser le film de cet instant fatidique qui l’obnubile. Pas facile d’encaisser quand on est un jeune soignant de tout juste vingt-trois ans. On n’est jamais vraiment préparé à un tel événement mais encore moins lorsqu’on est aussi jeune.


Sur l’eau naviguent quelques gros bâtiments de guerre certainement venus de la base de Toulon dans la nuit. De vastes zodiaques transportent des troupes d’hommes en tenue de plongée qui sécurisent les plages de galets vides d’estivants. Leur tenue noire et les fusils mitrailleurs qu’ils braquent en direction de la plage accroissent encore l’intensité de leur malaise. S’ils avaient eu le moindre doute quant à la gravité de la situation, leur présence aurait suffit à nous en convaincre définitivement. La Prom’ est interdite, les plages sont interdites (comme pendant la seconde guerre mondiale). Les flots eux aussi sont interdits. Ces commandos militaires cherchent-ils des noyés ou d’éventuelles bombes ? Qui sait ?






C’est un jour sombre et pourtant si lumineux. Sur Nice, c’est justement en ce 15 juillet que l’été a choisi d’arriver, chaud et implacable comme chaque année.
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