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14 juillet - une nuit de garde

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Sylvie Letouzé

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Gabriel - étudiant en médecine au CHU de Nice

Pas cool ce 14 juillet tout seul sans mes potes de Médecine. Ma bande depuis la première année d’écurie*, mes compagnons de labeur et de folies. Déjà cinq longues années de galère.

Sans eux, je n’aurais jamais tenu le coup.
Médecine, c’est pas une promenade de santé.

Le commun des mortels parle naïvement du concours de première année. C’est vrai, P1 est bien une année de fou pendant laquelle le carabin en herbe bosse jusque dans les toilettes tapissées de schémas et de mémos qu’il se récite 4 à 5 fois par jour. Mais en médecine, il n’y a pas d’année facile. Partiels, colles, sous-colles, conférences, QCM, stages et gardes rythment notre vie. Et le pire si on souhaite être spécialiste, c’est les 5ème et 6ème années pendant lesquelles on doit bûcher comme des malades pour obtenir le meilleur classement possible au concours national tant redouté.

Les meilleurs auront l’opportunité de choisir leur spécialité tandis que les autres subiront à vie un métier non choisi.

Pas étonnant que certains se foutent en l’air. Un suicide par promo en moyenne, sans compter les anorexiques, ou les étudiantes tellement stressées que leurs règles s’interrompent. Sans oublier les schizophrènes dont la prévalence est très élevée dans notre profession. Normal, avec toutes ces années de pression, certains, plus fragiles, décompensent.

Pour tenir, il reste le groupe, la cohésion, l’amitié, l’alcool, la beuh sans parler du reste. Ces moments de folie où on se lâche pour souffler un peu et s’offrir quelques instants de légèreté.

Heureusement, qu’on se marre bien ensemble, qu’on se fait nos folles soirées dans « Le Vieux**», nos soirées de rallye picole ou nos baptèmes de faluche***. Pour fêter la fin des partiels, le bureau des élèves organise des soirées à thème dans les boites de nuit de la région qu’il privatise. A titre d’exemple, la dernière soirée sur le thème de Rome était bien sympa. Bacchus et Eros étaient au rendez-vous. J’ai encore en mémoire deux petites vestales nous donnant des grains de raisins à la becquée...oulalah


Ce soir, je suis seul. J’aurais finalement dû partir à Amsterdam avec mes meilleurs potes mais j’avais pas envie d’y aller juste pour fumer. J’ai pas besoin de la cité flamande ni de Rembrandt pour avaler trois bouchées de space cake.

Tout seul un 14 juillet, c’est pas vraiment la joie. Un petit tour à vélo me détendra. Je quitte Nice-Nord, à l’assaut du Mont-Boron, sa verdure que j’aime tant, après un détour par la Réserve. Je ne pique pas une tête dans la petite crique, il fait trop frais. Le Cap de Nice, quelques gouttes de pluie, le vent a nettoyé les nuages, l’air me rafraichit pendant l’effort. C’est agréable. Et enfin, Villefranche avec sa magnifique rade protégée par la presqu’ile de St-Jean-Cap-Ferrat. Que c’est beau ! Quelle région ! Quelle chance nous avons !

Le VTT, même sur route, c’est magique et ça détend après les heures à potasser ces foutus bouquins. La nuit tombe, j’attends le début du feu depuis le Cap de Nice. De là, le feu d’artifice est plutôt sympa cette année. Cool !
Allez, Encore quelques coups de pédales et dodo. Au final je m'écroule épuisé après l'effort.


Purée, il arrête pas de vibrer ce portable. J’aurais dû le mettre en silence.


23h15 - Clothilde
« Allo !
Oui, c’est moi.
Non t’inquiète Clo bien-sûr je vais bien. Normal, quoi. Je dors. T’as vu l’heure.
...
Quoi ? Tu déconnes ! C’est pas possible !
Je m’habille et je fonce à Pasteur. »

Pasteur, c’est le grand hôpital de Nice, notre CHU, notre QG.

Le réseau ne passe pas bien. Sûrement saturé. Curieux que maman ne m’ait pas appelé, elle toujours si inquiète et non stop connectée. J’espère que les parents n’ont pas eu l’idée d’aller voir le feu d’artifice. Ils ne m’ont pas laissé de message, c’est bizarre. Oh, zut, elle a coupé son portable. Bon, je lui laisse un SMS, je la rappellerai plus tard.

SMS à Maman (à 23h30)

« Je vais bien j’étais pas sur la promenade des anglais
J’essaie de voir si mes amis vont bien, le réseau est saturé.
Ne vous inquietez pas pour moi :) bisous »


L'air vif de la nuit passe par la vitre ouverte. Je suis complètement réveillé maintenant mais j’ai l'angoisse, la peur au ventre aussi de ce qui m'attend, la crainte de tomber sur une personne que je connais parmi les blessés.

Je me rends compte que je suis hyper tonique, concentré, l’esprit vif, aiguisé, maitrisant parfaitement mon véhicule. C’est fou, l’action de l’adrénaline !

Plus j’approche de Pasteur, plus la circulation se densifie. Il y a beaucoup de taxis. Je décide de me garer à la fac, bien au-dessus du nouvel hôpital. Sur le parking, c’est la cohue : les soignants sont venus très nombreux. Chacun essaye de trouver une place et de se garer sans perdre de temps. Au volant, sur le parking, on sent déjà la tension qui monte.

En marchant, je rappelle les parents et quelques amis dont on n’a pas de nouvelles. Purée, toujours injoignables et pas de sms. Je commence à m’inquiéter.

C’est dingue, on vient de vivre un attentat à Nice, c’est hallucinant.
Cet hiver, Paris était massivement frappé au Bataclan, puis la Belgique où siègent les institutions européennes. Pendant l’Euro 2016, nous avons tous redouté de nouveaux attentats en particulier dans les fan zone. C’était tellement irresponsable d’organiser cet événement avec les risques majeurs d’attentat qui planaient sur l’Europe et la France en particulier. Le CHU avait d’ailleurs fait une répétition générale du Plan Blanc juste avant l’Euro. C’est dire si on appréhendait le pire. Pourtant, lorsque l’Euro a pris fin sans incident majeur, nous avons tous baissé la garde. Pas les terroristes. Pour eux, pas de vacances.

Que de simple citoyens oublient aussi vite le risque, c’est normal, c’est humain. C’est le rôle de la mémoire d’oublier pour vivre. Par contre, de la part des dirigeants, je n’en dirais pas autant. Le 14 juillet est une date symbolique, on aurait pu anticiper et faire preuve d’une vigilance renforcée au même titre que pour l’Euro. C’est très logique de nous attaquer ce jour là. Pas étonnant non plus finalement que l’attentat ait été programmé sur la Côte. Notre région est ultra touristique, toute l’Europe y vient en vacances depuis plus d’un siècle. Le but est de nous toucher au cœur. L’été, la Côte d’Azur est mythique. Atrocement logique finalement comme site et comme jour d’attaque.

Six fois que j’essaye d’avoir les parents et toujours rien. Espérons qu’ils dorment et que je n’apprenne pas le pire. Finalement, cette nuit, c’est le monde à l’envers : un fils de 23 ans qui s’inquiète pour ses parents pendant qu’ils sont tranquillement lovés dans les bras de Morphée.

Je flippe vraiment à l’idée de ce que je vais trouver à l’hôpital. On va avoir à accueillir et à trier un nombre très important de blessés, certainement dans un état d’urgence absolue. Trois ans que je suis en stage mais jamais nous n’avons fait face à un tel événement. Nous sommes ultra entrainés à gérer la médecine quotidienne, tels les accidents de la circulation mais en aucun cas à faire face à une médecine de guerre.

Je suis externe mais à l’hôpital, même en cinquième année, on n’est toujours personne. On aide, on apprend mais on est encore loin d’être un médecin autonome.

23h40 - J’arrive enfin à Pasteur. Face à moi, l’Abbaye de Saint-Pons avec à ses pieds l’hôpital et l’énorme sculpture de galets échouée là, tel un ballon dirigeable cloué au sol.

Je me fraye un chemin entre les voitures et les nombreux taxis arrêtés devant. Je me fais la remarque qu’il n’y a ni camion de pompier ni ambulance ce qui me semble vraiment curieux.

Et pour cause, je le comprendrai vite : les premiers blessés seront tous transportés par des taxis présents sur les lieux au moment de l’attentat. Pompiers et Samu ont été immobilisés dans un premier temps derrière un cordon de sécurité car il a fallu sécuriser la zone de la Promenade. Un second attentat est toujours une crainte majeur. Il faut sauvegarder à tout prix les forces d’évacuation et les soignants.

Les chauffeurs de taxi présents ont alors pallié les services d’urgence rendus inopérants pendant une quarantaine de minutes. Ces hommes sans formation médicale se sont comportés en sauveteurs aguerris. Ils n’ont pas hésité à coucher les blessés sur les banquettes arrières de leur outil de travail plus habitué aux paillettes cannoises ou monégasques qu’au sang. Animés par la seule solidarité qui unit les hommes de bonne volonté, ils ont permis de sauver de nombreux blessés graves. Ensuite, lorsque les sirènes des pompiers et du samu ont enfin retenti, que le balai des hélicos atterrissant sur le toît de l’hôpital évoquait Manhattan plutôt que Nice, les taxis ont su se rendre indispensables. Toute la nuit, ils ont conduit gratuitement d’hôpital en hôpital, les familles hagardes à la recherche de leurs proches.


Devant l’entrée de Pasteur, j’explique au gardien que je suis externe et que je viens aider, il me laisse passer sans difficulté. J’enfile ma blouse et je fonce aux urgences car c’est là que tout doit se passer. Le plan blanc est déclenché.
Tout est déjà organisé pour gérer l’afflux de blessés. Je constate qu’il y a bien un premier poste de triage des victimes au service des urgences.

Mais là, le choc : c’est Beyrouth !

Notre hôpital, notre second lieu de vie est devenu un lieu de souffrance.
Un CHU c’est clean et organisé surtout s’il a ouvert depuis un an à peine. Il y règne généralement une certaine quiétude. Cette nuit les couloirs de Pasteur ne ressemblent en rien à ce que je connais. Il est souillé du sang d’innocentes victimes.

Partout, des brancards avec des blessés, certains râlant, d’autres nous appelant car ils souffrent. Je croise des regards vides, hébétés, des personnes choquées, ne comprenant pas où elles sont, obnubilées, le regard perdu tel un lièvre pris dans les phares de la voiture la nuit.

Heureusement, dans ce chaos, il n’y a pas de familles. Les gardiens les ont jugulées dans la rue, à l’entrée de l’hôpital.

Nous sommes trop de volontaires, de nombreux externes seront même refoulés. J’essaye de me concentrer, de me recentrer, de comprendre l’organisation mais près de moi, j’aperçois une personne dont je sais d’emblée vu l’état de sa jambe qu’elle devra être amputée. Nouvelle bouffée d’émotion devant les os à vif et les chairs déchirées. Il me faut vaincre ce sentiment, me concentrer, éloigner les affects pour être capable d’agir. Si je ne réagis pas maintenant, je ne servirai à rien, or je sais que je peux être utile. Nous sommes habitués à la souffrance mais là, ils sont si nombreux !

J’ai un poil d’expérience, je n’hésite pas à attraper un médecin et je lui demande carrément ce que je peux faire pour l’aider. N’importe quoi. Juste aider, être utile.

Cette nuit, je donne des coups de mains partout où je peux tantôt auprès d’un interne, tantôt auprès d’un médecin, peu importe. J’examine des patients à la chaîne, je suis brancardier et j’emmène les politraumatisés au bodyscan ou à différents examens une fois l’urgence vitale écartée. Certains me parlent tandis que je nettoie des plaies superficielles et me racontent leur terreur lors de l’attentat. Ils sont obnubilés par ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils ont vu et me le racontent en boucle. J’essaye de les écouter, de les rassurer. Je passe sous silence le détail de leur vécu non pas parce qu’il est possible d’oublier l’inénarrable, loin de là, mais par respect pour le martyr vécu par ces victimes. Je suis marqué de leurs récits, à jamais je pense.

Je vais chercher des radios, il y a tant de fractures des membres et du bassin, tant de traumatismes et d’écrasements par chocs directs.

Au sein des services, beaucoup de rumeurs circulent, il y aurait une fusillade à St-Roch, il y aurait une prise d’otage au Buffalo Grill, en ce moment même. Chacun y va de son témoignage, n’hésitant pas à en rajouter une couche. Il n’y a aucun doute, c’est certain, la preuve, c’est un proche qui l’a dit par sms à un proche qui connaît un proche, qui...
Rajouter du drame au drame. Il n’y a pourtant pas besoin.

Je réapprovisionne en compresses et autre matériel médical nécessaire pour épancher tout le sang de toutes ces lésions délabrantes qui nous arrivent les unes à la suite des autres sans qu’on ait le temps de se poser, d’analyser, de réfléchir à ce que l’on est en train de vivre. Ce sont parfois des scènes de carnage qui se suivent, des cas les uns à la suite des autres comme si on était sur un champ de bataille.

Une équipe raconte avoir soigné le bras d’un homme qui se serait jeté depuis son scooter sur la porte du camion, le tueur l’aurait mis en joue, l’arme se serait enraillée. Finalement, il aurait dû se jeter sous le camion pour ne pas se faire tirer dessus. La réalité ? Le fantasme ? Est-ce qu’on a soigné un héros cette nuit ou est-ce une rumeur de plus ?

On se serre tous les coudes. Personne ne refuse de faire quoi que ce soit, peu importe notre niveau ou notre titre. C’est une nuit de guerre et on est tous soudés, chacun fait le maximum.

Après les urgences, dès que les patients sont stabilisés, ils montent soit en réanimation, soit aux blocs opératoires où se situe un deuxième triage.
En temps normal, un seul bloc est occupé. Deux, si c’est une grosse journée. Cette nuit, il y en a treize qui tournent sans interruption.

Tous les chefs sont là, même les plus renommés, ceux qui font des conférences dans le monde entier. Certains diront après coup avoir fait de la chirurgie de guerre, avoir paré au plus pressé. Ils ont travaillé dans l’urgence et ont parfois été obligés d’ouvrir un patient sans même avoir le temps de faire des examens complémentaires. Pour ne pas le perdre.

La majorité des victimes présente des arrachements de membres, des écrasements, des compressions et des mutilations. Ce n’est pas une chirurgie habituelle mais une chirurgie de catastrophe ayant pour but de préserver la vie de la victime. Parfois, il faut juste mettre des compresses pour contenir les hémorragies puis refermer la plaie pour passer à un autre patient.
Quand les chances de survies sont trop faibles, il faut d’abord donner la priorité aux autres victimes. C’est terrible. Cela m’évoque l’impossible choix de Meryl Streep dans le film « Le choix de Sophie ».
Toutes les opérations froides initialement prévues ont été annulées sur plusieurs journées afin que les équipes puissent assurer la relève les jours suivants.

Les chefs ont dû gérer aussi le moral de leurs troupes qui tentent de réparer ce qui est si aisé à détruire. Débriefer le vécu de l’équipe, assurer un suivi psychologique si nécessaire. En ce qui me concerne, je n’ai pas envie de perdre de temps avec un psy, mon été est tellement chargé, pas de vacances, réviser pour le concours. Chaque instant est précieux soit pour bosser soit pour me détendre. J’ai peut-être tort mais c’est ainsi.

Voilà, le flux de patients s’est enfin tari. Nous avons pris en charge 107 personnes dont 25 en état d’urgence absolue. 13 patients sont passés au bloc. Le plan blanc a été levé en fin de nuit. Je suis fatigué physiquement et mentalement, totalement explosé. Je remonte à la voiture, et là, je me pose enfin. Plusieurs longues minutes, je suis vide, choqué, un peu comme en état de sidération. Je me repasse le film de ce qui s’est déroulé cette nuit. C’est comme si on avait dû gérer une centaine d’accidents de voitures les uns à la suite des autres. J’ai l’impression d’avoir vécu une scène de guerre.
Je trouve enfin l’énergie de démarrer pour aller m’écrouler dans mon lit.
5h00 du matin je me couche après cinq heures d’urgence.

10h05 - Encore ce téléphone,
« Allo ,
Oui, Papa, ça va je dormais, j’ai bossé toute la nuit.
Elle t’a pas dit maman, je vous avais laissé un message pour pas que vous vous inquiétiez. Vous aussi ça va ? Ok. Bises, à plus ».
Bon encore une heure de repos et je retrouve maman au Radisson, ça me changera les idées. Je suis totalement nase et vaseux. Il fait déjà une chaleur de bête dans l’appart. Impossible de me rendormir.

Purée, tous les SMS. Tout le monde est en vie. Ouf !
Mince, le fils du meilleur ami du père d’un pote est porté disparu. Son image circule déjà sur tous les réseaux sociaux, celle de nombreux enfants aussi.

11h15 – ma mère appelle
« Allo, coucou M’man, oui ça va. Si si, je viens manger au resto quand même, tu sais, ça me changera les idées. J’ai pas très faim mais il faut que je passe à autre chose. Je me suis vraiment inquiété pour vous cette nuit. Je n'avais pas de réponse a mes SMS. C’est pas grave, t’inquiète pas. Bisous, à toute »

Sur notre groupe FB, on nous signale qu’il y a un besoin important en externes en réa pour surveiller non stop les constantes des personnes hospitalisées cette nuit. Je suis trop épuisé pour l’instant, je ne m’inscris pas sur le planning des volontaires.
Une douche, mon sac à dos avec un polo de rechange. Je file au Radisson sur la Prom' à vélo mais par l’arrière de Nice, je ne tiens pas à me frotter à l’horreur de la nuit.
J’aime rouler à fond, ça me défoule.
La ville est vide, silencieuse, touchée en son coeur. Je fais un détour pour éviter toute la zone quoi va du Rhul à Lenval.
Une chance que ma mère bosse plus loin sur la Prom’, en direction de l'aéroport .

J’ai pas faim mais la voir me distraira et puis je ne dis jamais non à un bon repas avec vue mer. Nous n’avons pas faim, pourtant la salade Thaïe est délicieuse. J’évite le café. Avec mes extrasystoles, c’est pas la peine.

Maman me trouve épuisé et me conseille de dormir un peu avant d’aller en réa. « Gab, me dit-elle "pour être utile, il faut être en pleine possession de ses moyens et tu me sembles bien fatigué. Tu as déjà donné de toi même cette nuit. Repose toi une ou deux heures et vois ensuite. C’est plus raisonnable. »

Dommage, notre rendez-vous estival face à la baie dans ce resto à l'ambiance lounge était en demie teinte. Le cœur n’y était pas.

Je rentre et dors tout l’après-midi pour finalement quitter la ville et rentrer chez les parents, dans l’arrière pays me changer les idées. J’ai besoin d’un bon diner et de la chaleur familiale. Je n’ai pas le cœur de rester dans Nice. J’ai besoin de m’extraire de toute cette horreur.

Dans la soirée, notre groupe FB mentionne qu’il y a un fort besoin en externes pour aider aux autopsies. Je pense y aller. Maman trouve que c’est un peu glauque. Finalement, elle regrette que je ne sois pas allé aider en réa. Mes potes sont revenus d’Amsterdam et veulent eux aussi absolument se rendre utiles. Ils y vont tous. On ne veut pas se dérober. On a choisi ces études de médecine pour cela, pour aider.

Au total, 84 personnes ont perdu la vie hier soir. Elles doivent être identifiées au plus vite. La litanie sans fin des disparus hante Facebook.

Les familles sont en grande souffrance, nombre d’enfants sont portés disparus, elles veulent récupérer leurs morts. Je crois que les chefs pensaient les faire tous passer au scan mais cela représente un temps considérable.
En cette période de vacances, en moins de 24 heures, il a fallu rappeler des légistes des Alpes-Maritimes en congés et faire appel à leurs confrères du Var pour prêter main forte. Malgré cela, il n’y a pas assez de personnel pour les assister alors on fait appel à nous, les futurs jeunes médecins, les externes. Des plannings sont établis pour qu’on se relaye. On tient à ce qu’il y ait toujours quelqu’un pour aider.

Pour se donner du courage avec mes potes, on se dit qu’on y va dimanche toute la journée et que le soir on se fera une soirée hamburger dans la coloc de l’un d’entre nous. Chacun apporte une partie du diner. Moi, je m’occupe de la viande. Ma mère trouve que du steak hâché après une journée d’autopsie, c’est pas une riche idée. Elle aurait plutôt vu un menu végétarien. Toujours cet esprit de dérision familial qui permet de relativiser et dédramatiser.
C’est bon malgré tout de rire, même jaune.

Avec les potes, nous nous sommes retrouvés au reposoir. Nous y allions un peu à reculons. Là, quelle ne fut pas notre surprise. Sur le parking : des camions frigorifiques. Nous n’y avions pas pensé mais la morgue n’était pas en état d’accueillir un tel afflux de personnes. Tous ces camions ont été réquisitionnés. Certains chauffeurs ont refusé de transporter les victimes décédées car ils n’avaient pas le courage de les conduire. Il nous a fallu ouvrir ces camions, porter les corps jusqu’aux salles d’autopsies, ouvrir les sacs mortuaires, sortir ces martyrs avec tout le respect et la bienveillance qui leur était dûs. C’était épouvantable. Un calme impressionnant régnait.

Nous étions en état de stupéfaction lorsque nous reconnaissions l’un des disparus de Facebook. Certains n’ont pas pu supporter ce que les sens doivent encaisser dans une telle situation avec un simple masque de chirurgien pour toute protection. Ils ont défailli et ont dû quitter les lieux. Chez les carabins, potaches dans l’âme, et si prompts à se « charrier », il n’y a pas eu la moindre moquerie à l’encontre de ceux qui ne tenaient pas le coup. Non, nous savions tous que c’est rester qui était anormal. Prendre les jambes à son cou dans ce genre de cas est une évidence de survie. Il faut vraiment se faire violence pour ne pas fuir.

Pour tenir, ne pas craquer et faire face à l’afflux d’émotions, je me suis dit « tu es en salle de dissection, c’est un cours d’anatomie, tu fais de la dissection, c’est de la dissection ». Tout du long, je me suis répété ce leitmotiv pour prendre de la distance et tenir tout simplement le coup.

Autour de chaque corps, nous étions assez nombreux (une dizaine je pense), le légiste, son assistant, l’instrumentiste, les externes, des officiers de police judiciaire. Il faut identifier la personne et reconstituer le scénario traumatique qui a entrainé sa mort. La médecine légale fait parler le mort.

Notre petit groupe a tenu le coup, jusqu’au dernier autopsié qui nous a occupé plusieurs heures. Il s’agissait du corps du terroriste. Il a fallu très longuement documenter son cas pour les besoins de l’enquête judiciaire. Notamment le nombre de balles et leur trajectoire précise.

Au final je quitte le reposoir moins choqué qu’après avoir vécu la souffrance des vivants même si cela a été très dur encore d’encaisser.
Heureusement que ce soir on se retrouve pour se faire notre bouffe, on va déconner ensemble, parler d’Amsterdam en avalant nos double hamburgers maison. Tourner la page ou tout au moins essayer, faire comme si .



• *Ecurie : école privée payante qui entraine les élèves de médecine de première année en vue de les aider à réussir le concours de fin d’année.
• ** le Vieux: désigne chez les jeunes le quartier du vieux Nice, la vieille ville populaire et colorée nichée au pied de la colline du château, bordée par la mer. Beaucoup de cafés et de restaurants. Il constitue le terrain de jeu préféré des étudiants.
• ***Faluche : sorte de béret que portent des groupes d’étudiants fêtards, les faluchards.
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