13 heures

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Il est 13 heures, je me lève à peine, nuit agitée. Je vous raconterai.
Je descends chercher mon courrier. Une enveloppe, blanche, sans nom. C’est le signal. C’est un code. Dans mon boulot on a tout un tas de codes. C’est obligatoire si on veut durer. Je remonte chez moi. J’ouvre l’enveloppe. A l’intérieur, une feuille sur laquelle est inscrite un nom.
Marcel Suna.
Je ne le connais pas. Je ne connais jamais les personnes qui se trouve à l’intérieur de ces enveloppes. Et pourtant je finis par les croiser. Tôt ou tard. Et ensuite, elles ne croisent, elles, plus jamais personne.
Je suis un tueur. Un tueur professionnel. C’est mon métier. Et Marcel Suna est mon contrat.
Avant toute chose je prends un café. Je donne à manger à Monsieur Smith. C’est mon chat. Ça l’est devenu. C’était le chat d’un ancien contrat. Je n’aime pas tuer les bêtes. Et mon contrat d’alors n’avait personne pour garder le chat. Je crois que Monsieur Smith se plait chez moi. On cohabite. Je travaille, il dort. Chacun son activité.
J’ouvre mon ordinateur.
Je prends toujours des infos sur mes contrats. C’est obligatoire. Déjà pour les trouver. Puis connaître leur mode de vie. Et toujours faire en sorte qu’il n’y ait pas de témoins. Rien. Juste une rencontre entre mon contrat et moi. Une seule rencontre.
Qui es-tu Marcel Suna ?
Apparemment un homme d’affaires. Tu as plusieurs immeubles à toi. Dans le cadre de diverses SCI. Divorcé, sans enfants. Très bien. Je n’aime pas faire des orphelins. Tu as des dettes Marcel Suna ? Du genre de celles qu’on doit régler sous peine de mort ? Peu de banques ont ces termes dans leurs offres de prêts. Bien que le résultat soit souvent similaire. Non Marcel Suna tu n’as pas de dettes à la banque. Tu as une dette chez un de mes clients. C’est le deal. C’est l’objet de mes contrats. La plupart du temps. Parfois c’est un simple rappel à l’ordre. Puis d’autres fois c’est une rupture définitive d’une relation entre mon contrat et mon client. Tu n’as pas payé ? On trouvera quelqu’un d’autre pour le faire. Mais toi tu es hors-jeu. Tu as joué, tu as perdu. Fin de l’histoire.

Qui es-tu Marcel Suna ? Qui es-tu ?
Je me lève, les yeux mi-clos, je vais dans la salle de bains et m’arrose le visage. Je me regarde dans le miroir :
— He ben, tu as encore été raisonnable hier...
Je souris à mon reflet. Un sourire triste. Je regarde l’heure sur la petite horloge posée sur le meuble à côté de la baignoire : 13 heures. Je baille, vais à la cuisine, me sers un verre d’eau que je bois d’une seule gorgée et attrape mon téléphone portable, laissé entre les plaques chauffantes, heureusement éteintes.
Un message : Marcel.
Marcel me demande si je suis bien rentrée, si je n’ai pas trop mal à la tête ce matin, si je suis toujours d’accord pour aller prendre un brunch Place Igor Stravinsky... à midi...
Tant pis, ça ne sert à rien de lui répondre maintenant, je n’ai aucune envie de me presser pour sortir dans Paris. Je le rappellerai dans l’après-midi. J’attrape une cigarette dans un paquet à moitié écrasé posé sur la table et l’allume avec l’allume-gaz. La première taffe me brûle la gorge et je me mets à tousser. La deuxième me tourne la tête et ma tête se met à tourner. La troisième rappelle à mon corps toute la soirée de la veille et j’ai à peine le temps de me jeter sur l’évier pour ne pas pourrir ma moquette.
— Saloperie ! C’est décidé j’arrête, me dis-je en jetant la clope encore à moitié vivante par la fenêtre ouverte.
Deux heures plus tard, j’arrive enfin à me trainer sous la douche, m’habiller et envoyer un SMS à Marcel.
Je cherche mon arme que j’ai encore laissée dans le tiroir des sous-vêtements, la glisse dans mon sac et file, direction la ligne 13.

Il était bon ce repas. Je l’aime bien cette brasserie moi. En commençant par une belle salade landaise en entrée déjà on sait que la suite sera forcément du même acabit. Accompagné d’un bon Bourgogne, comme toujours. Décidément mon vin rouge préféré. Pas tous, mais prenez un Mercurey par exemple, et revenez me voir. Ok je vais vous faire une confidence, c’est ma brasserie faut dire. Elle m’appartient. Donc je ne paie pas ce que je mange, il ne manquerait plus que ça ! J’ai plusieurs restaurants. Mais cette brasserie j’y mange tous les midis. Et après je repars bosser ou faire mes visites dans mes autres restaurants. En plus comme aujourd’hui il est 13 heures, donc pas encore trop tard, c’est parfait. Et puis j’aime bien aussi discuter un peu avec certains clients, des habitués. Mr et Mme Blanc par exemple. Un couple de retraités. Ils me racontent leurs vies, c’est toujours enrichissant. Il y a aussi Bernard. Je n’ai jamais connu son nom et on se tutoie maintenant. C’est un bon vivant, comme j’aime. Et puis il est dans un de mes restaurants tous les midis. Il y a les repas d’affaires aussi, des entreprises d’à côté. Ah oui et puis il y en a un autre aussi, qui me fait rire quand je le vois, pas désagréable, mais toujours un peu, comment dire, un peu excessif, un peu paranoïaque je pense même. Toujours à regarder derrière lui, à manger seul, jamais de dos à une fenêtre. Comment s’appelle-t-il déjà ? Ah oui, Monsieur Suna ! Je ne sais pas grand-chose sur lui. Il est riche, enfin en tout cas il mange bien, il prend du vin lui aussi tous les midis. Il parle peu mais il n’est pas désagréable. C’est juste qu’il est vraiment curieux dans ses manières d’avoir peur de tout. Vous savez, comme dans un film d’espionnage quand vous voyez un peu l’ami du héros, un informateur discret qui arrive pour donner des informations, il est toujours avec un chapeau et un grand manteau, il regarde toujours derrière lui ou sur les côtés comme s’il cherchait quelqu’un qui l’observe. Bah voilà, c’est lui c’est Monsieur Suna. Avec Jérôme, le gérant de mon restaurant, on l’appelle d’ailleurs l’Informateur. Ça nous fait marrer.

Le téléphone sonne. Je réponds à la troisième sonnerie, comme prévu. La conversation est brève, comme toujours. Brève et précise. Je note la commande sur une feuille que je viens d’arracher de mon carnet et la mets dans ma poche. Je la jetterai dès que la livraison aura eu lieu. Cinq boites de cartouches, un pistolet semi-automatique, des gants et un couteau à cran d’arrêt. Quelques minutes plus tard je vérifie mes mails : c’est bon j’ai bien reçu la pièce d’identité et le permis de port d’arme, au nom de Jean Toune. Toujours un nom différent, mais des papiers plus vrais que vrais. Ça me suffit.
Dans trois heures je vais livrer la commande dans une valise à la brasserie de la licorne. Le serveur m’indiquera une table, viendra y poser un verre de pomerol 1986 et une assiette de frites maison. Avant que j’ai fini mon verre, la valise aura disparu ainsi que l’occupant de la table du fond, celle proche de la petite fenêtre. Je ne comprends pas comment personne ne nous a encore grillé, car de mon point de vue, notre petit manège n’est pas du tout discret. Enfin, tant mieux...
Le téléphone sonne à nouveau.
— Monsieur Clambot, Commissariat du 8ème. Pourrait-on s’entretenir avec vous quelques instants ?
Je sens mon visage s’empourprer et mon cœur s’accélérer :
— Bonjour, oui en quoi puis-je vous aider ?
— Nous avons trouvé une arme, qui sauf erreur de notre part, provient de votre officine... Nous aurions besoin de quelques précisions à son sujet...
— Je... Pas de problème, vous pouvez passer dans la journée ? Je vous attends.
A peine raccroché, j’étais déjà en train de courir vers la réserve pour... pour faire quoi d’ailleurs ? me dis-je en transpirant. Et bien pour vérifier s’il ne me manquait pas une arme ! Mais je savais qu’il en manquait une. C’est toujours comme ça. Je reçois un mail anonyme le matin. Ensuite je dois arriver à l’officine une heure plus tôt, je laisse la porte ouverte, je vais prendre un café. En fin de journée, pareil, je m’absente 10 minutes. J’ai signé pour ça. Et c’est bien payé. Et c’est vrai que depuis cet accord je n’ai jamais été braqué. En revanche, ce que l’accord ne disait pas, c’est que mon arme soit retrouvée par des policiers ! Il a dû se passer quelque chose ! Pas le choix. Je ferme la boutique. Je fuis. Dans le doute il ne faut pas tergiverser. Je suis un peu dans ces combines par erreur. Mais j’ai quand même été bien conseillé. Une suspicion, on change de nom et on part. Le Canada ça a l’air très bien. J’ai une tante là-bas.

Marcel Suna. Je te vois. Enfin. Mon contrat. C’est donc toi. Tu as emprunté à mon client. Tu n’as pas remboursé. C’est dommage. J’espère que tu as bien profité de la vie. Car elle s’achève. Il ne faut pas croiser mon chemin. Je t’observe de ma table. Je te vois discuter. Tu n’es pas seul. Léger contretemps sur mon emploi du temps. J’attendrais. Je n’exécute que mon contrat. Pas de dommages collatéraux. C’est un principe et c’est pour ça qu’on me paie. Un contrat pour une personne. Je vais t’attendre Marcel, mais pas trop longtemps. Je ne suis pas patient. Si ça dure je pense même devoir intervenir. J’essaie d’éviter mais, vous savez, c’est plus fort que moi. J’aime mon métier. J’aime être face à mon contrat, puis repartir seul. Tu prends un dessert Marcel. Je vais prendre un café. Je préfère. Ensuite je connais une rue pas loin, assez tranquille, ça fera l’affaire. Si ton compagnon de table n’est plus là à ce moment-là. A très vite Marcel. Mon café arrive. Il est bon. Pas trop chaud. C’est parfait je peux le boire vite. Je paie l’addition. Je sors de cette brasserie. Tu ne me vois pas Marcel. Je sais passer inaperçu. Je me mets en face. Il y a un kiosque à journaux. Je vais lire un peu en t’attendant. J’aime bien lire. C’est une autre passion. Ça passe le temps. Je te vois rire Marcel. Ton repas a l’air fini. On va pouvoir passer aux choses sérieuses.

Tout s’est déroulé comme sur des roulettes. Marcel Suna n’a plus que quelques heures à vivre. Dès ce soir il va disparaitre : les papiers dans une poubelle, les nouveaux sont déjà dans ma poche de veste, la place est déjà réservée à un autre nom sur le vol de 18 heures Paris – Las Vegas. Je vais changer d’identité. Plus personne ne m’appellera Marcel, et plus personne ne me recherchera. J’ai merdé avec cet emprunt je le sais. Mais je serais bientôt un nouvel homme. Un honnête homme ? Non je ne pense pas quand même.
Je tourne la tête et je vois Lola sur le trottoir en face du restaurant. Je l’ai contactée plus tôt, vers 13 heures, elle est là pour me protéger. Je jette un œil dans ma sacoche, mais c’est juste pour la forme : j’y ai mis il y a une heure le flingue qui était scotché sous la table, il n’y a aucune raison qu’il n’y soit plus. A cette heure cet enfoiré d’armurier véreux doit s’être fait arrêter à l’aéroport suite à une dénonciation anonyme : rien de personnel, mais avec ses magouilles on ne peut pas être sûr que ses armes ne tomberont pas dans de mauvaises mains. Trop dangereux. En tôle il sera mieux le con.
Lola me fait le signe prévu.
Je me lève et sors du resto.
Le type fait quelques pas dans ma direction, sans que je le remarque, croit-il.
Lola se retrouve en quelques secondes derrière lui. Il sent sa présence. Je sors mon flingue dès qu’il tourne la tête dans sa direction et tire : trois balles. Une dans la tête, une dans la gorge et une dans le ventre. Il s’effondre. Lola me sourit. Son flingue est pointé vers moi et je m’effondre quand le coup me traverse l’œil droit.

Il était con ce Marcel. Beau mais con. J’ai le code de son coffre à la gare. J’aurais bien aimé partir à Vegas, j’en ai souvent rêvé : ses strip-clubs, ses tables de craps, mais j’ai eu une meilleure idée.
Ce tueur il avait bien un patron, des contrats : il va y avoir du recrutement dans les prochains jours et je viens de rajouter une ligne à mon CV...
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