10. Les ateliers mécaniques (extrait de Poil d'Ours)

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

A l’intérieur, on se serait crus dans une usine ou, du moins, un atelier plutôt volumineux, partagé en divers espaces où étaient plantées quelques machines très complexes, des longues tables parsemées de documents, des armoires antiques comme l’on en voit parfois en herboristerie, avec leurs nombreux tiroirs. Et puis, aussi, des compositions bizarres de bois qui paraissaient être des moules ou des gabarits...

Et c’est là que je fis la rencontre avec le diablotin.
Dans un coin de ce hangar, comme en retrait pour ne pas se faire voir, je vis une sorte de ficelle épaisse avec ce qui semblait être un hameçon au bout, dodeliner et frapper l’air par à-coups dans un léger sifflement. Je m’approchai et je vis tout simplement un chariot. Un chariot de transport avec deux séries de trois petites roues et des bras. Un diable, quoi. Mais ce diable était particulier en ce sens que ses bras bougeaient aussi ! Je m’approchais encore, au même rythme que Binouh se reculait, et je fus vite informé de la réalité vivante de ce petit chariot à roulettes :
« Bonjour, me lança t-il, n’ayez crainte, je ne mords ni ne pique ni ne sens mauvais ! »
Effectivement, ce diable n’inspirait pas vraiment la crainte ; il paraissait pacifique. Je lui rendis son salut et sans transition supplémentaire nous eûmes une petite discussion sur sa fonction dans ces ateliers. Elle paraissait évidente, puisqu’un diable est fait pour transporter des objets d’un point à un autre... mais ici, dans ces ateliers un peu particuliers où tout ce qui est traité vient de l’extérieur, par ses propres moyens dirais-je, ce chariot ne pouvait pas être d’une grande utilité...
« Et oui, en fait, je suis venu ici, à la va-vite, sur l’injonction de Satinah la sage qui m’a dit que ce serait plus pratique pour vous d’avoir un allié dans le transport de votre malle. Il a fallu jusqu’ici, c’est ce qu’elle m’a dit, que vous la transportiez un temps, pour que la fusion entre vous et son contenu se fasse, au bénéfice de votre mémoire instinctive. En effet, loin de la vue c’est aussi, parfois, loin des réflexes... Maintenant que vous avez eu le temps de vous y habituer, et après tout ce que vous avez découvert de plus dans les galeries, je peux prendre le relais ». Ainsi parla t-il.
- Mais vous êtes un diable... un vrai diable ? lui lançai-je.
- Cela dépend de ce que voulez dire, mon cher... oui, je suis un diable. Un petit diable.
- Un petit ? pourquoi petit ?...
- Parce que, trancha t-il, entre un diable et un petit diable il y a une nuance qui n’est pas que sémantique ! sans doute la sentez-vous, cette nuance, non ?... »
J’acquiesçai de la tête mais ajoutai :
« Que vous parliez ne m’étonne pas vraiment, parce que je suis habitué à mes rencontres particulières, et qu’il me faut bien comprendre que dans le ventre humain rien ne fait obstacle à l’interprétation des choses et que tout prend forme et sens. Mais, l’usage de la queue... c’est pour quoi ? ».
Il ne se vexa point et me répondit :
« Ma queue, vous l’avez remarqué sans doute, n’est pas fourchue au sens strict du terme... car je n’ai rien à voir avec un quelconque diable de foire... elle est juste munie d’un petit grappin pour maintenir en place les objets qui de par leur gabarit important, comme la malle, pourraient glisser et donc gêner le transport ! Ma tâche n’est pas intellectuelle ou métaphysique, elle est bêtement utilitaire, si j’ose dire ; j’accompagne. Voilà, c’est ça, j’accompagne ! »
Il était visiblement fier de se positionner ainsi. Je me demandai quand même s’il serait un accompagnateur empreint de neutralité ou bien, plutôt, un guide pouvant nous servir d’interprète... bah, rien ne presse, nous verrons bien !...
Puisqu’il aurait à voyager avec nous et qu’il n’était pas un simple caddy à malle, je fis avec lui commerce de nos identités et lui demandai son nom ; ce serait ainsi plus commode pour dialoguer de temps à autre. En effet, je ne me voyais pas l’interpeller en lui disant : « Hé ! Le diable ! » par ci, « Hou hou ! Le diable... » par là. D’un tel dialogue, nous en aurions vite vu la limite...
Il me déclara s’appeler Hubert. Un prénom qui lui venait de tradition familiale...

Il se mit en demeure de m’expliquer plus précisément ce qu’était ce lieu. Car, s’en gaussa t-il, il connaissait « par cœur le ventre humain, à force d’y être envoyé pour un oui ou pour un non par les quatre soeurs »...
- Je ne parle évidemment pas pour vous ; ça semblait plus important dans votre cas, vu l’empressement de Satinah à me convoquer pour me mettre à votre service ! »

Et dans un style qui mélangeait volontairement termes techniques et dithyrambes, il m’indiqua qu’ici nous nous trouvions en quelque sorte dans un annexe de la bibliothèque consacré aux instruments, « dans le sens large », précisa t-il, de la pensée...
« De la pensée ? Fis-je.
- De la pensée. Et de tout ce qui s’y rattache : le langage, les transferts, les lubies, les impressions, les idées, les fantasmes, bref l’usine à communiquer, à produire de l’humain... dans le sens large ! »

Des instruments, oui. Je percevais ce qu’il voulait dire. Dans le sens de ce que sont les apports et les relais, les leviers et les annexes... une instrumentation du moteur principal qu’était l’activité mentale de l’être humain...

L’éventail devait être large aussi, pensai-je, en ironisant sur sa précaution de langage...
La réalité ne me trompa point : les étiquettes portées sur les nombreux tiroirs de la première armoire annonçaient la couleur : « croquis », « schémas », « graphiques », « plans », « dictons », « maximes », « tableaux de correspondance », « abaques », « concepts de base »... ça n’en finissait pas ! Autant de tuteurs pour faire de la pensée un vecteur de vie outillé, non déficient, cohérent structurellement. Nous baignions vraiment dans du technique « brut de fonderie », basique, pur... les instruments ne sentaient ni la rose ni le rêve, juste une vague odeur d’huile de mécanique pour bien marquer leur différénce avec ce qui était rangé dans l’armoire suivante et dont les effluves conséquents et épicés annonçaient une catégorie particulière d’instruments...

A la sentir de près, je restai dubitatif parce qu’il me semblait reconnaître un mélange de noix de muscade, de gingembre, de cannelle et de clou de girofle : un classique quatre épices traditionnel. Sans doute que l’armoire provenait d’un ancien comptoir d’herboristerie d’où elle avait pu être empruntée !
Sur les étiquettes, essentiellement une liste de mots a priori peu parlants, sophistiqués ou même complétement hermétiques... Je reconnus tout de même certains qui m’étaient familiers et qui me renvoyaient à des temps anciens, avant que je n’aie commencé à gagner ma vie par le travail : « l’inconscient », « le surmoi », « le ça », « les mécanismes de défense », « l’herméneutique », « l’induction », « la topique du hasard », « la dysphorie », « la quête ontologique », « principes rationnels »...
Manifestement, quelqu’un avait rangé là, baigné dans les odeurs d’épices, ce qui s’apparentait à des concepts de différentes disciplines... La pensée que tous ces tiroirs renfermaient des ingrédients qui sentaient bon la cuisine me fit sourire...

Hubert – Hubert, notre diablotin – profita de cette occasion pour commenter notre visite :
« Le penser humain est complexe, ne nous y trompons point. Né d’un concert de déterminants variables, il reste, pour chaque individu, fragile et soumis à nombre de tensions et de pressions : le contexte culturel, le recul des civilisations, les revers sociaux, les accidents physiologiques, les conditions climatiques, les crises familiales, la maladie mentale, la crise d’identité, etc. Les tuteurs et les béquilles ne suffisent pas pour remettre en route une pensée qui a mal ou qui souffre de pannes à répétition... il faut aussi un traitement de fond, technique également mais plus élaboré, plus persistant dans le temps, capable de résister à l’usure programmée... c’est donc là que les mots ordinaires, pratiques pour communiquer ou pour paraître mais charriant peu de contenu, se révèlent incapables de résoudre une situation complexe. Il faut alors aller chercher un état supérieur du sens, pour ouvrir l’esprit et le doter d’une puissance inégalable : ce sont les concepts. Parce qu’ils renferment sous leur coquille un sacré contenu, un énorme grain à moudre, si je puis dire, ils sont aptes à armer la tête, certes, mais au bénéfice du corps tout entier qui devient indépendant de l’extérieur, libre et sans limites... Le concept est une armure : il habille, protège et soutient l’assaut. »
Comme il parle bien ! Me disé-je. Mais, je le dis honnêtement, j’avais quelque difficulté à suivre toute cette explication qui sonnait dans ma tête comme une tempête rhétorique...

Heureusement la suite de la visite dans cet atelier fut plus reposante, mais non dénuée d’intérêt. En effet, d’autres instruments, à l’allure plus concrète, se dressaient, presqu’en enfilade, prêts à être disséqués par notre diable :
« Ici, nous avons le marbre, bien pratique pour remettre les idées en place ; là, son corollaire, le banc de calibrage qui opère une sélection dans le flux des pensées et permet de distinguer premier et deuxième degré, et puis les gabarits de différentes formes et de différentes grosseurs, prêts à donner une identité particulière à tout ce qui est formulé, le banc de tests qui vérifie les écarts entre la production de pensées et le débit oratoire...
Plus loin, la plateforme de matérialisation des idées qui est une machine extraordinaire, très récente et efficace ! De dernier cri, elle prend avec des pincettes tout ce qui est produit dans un esprit en transe, même alcoolisé ou altéré, et va aller chercher, grâce à son processeur, une correspondance matérielle adéquate afin qu’il n’y ait jamais, ici, de lettre morte ou de rêve vain. Ce pourra être une image, une statue, un ciel étoilé, un animal sauvage, un chef d’œuvre ou beauoup d’autres choses que nous ne pourrions imaginer facilement. Extrêmement pratique, disais-je donc. Un bijou de technologie !
Au fond de l’atelier, là où vous voyez de la fumée verte s’élever , ce sont des bacs réservés aux différents traitements du verbe, dans le sens large là aussi, à travers des bains successifs qui vont donner couleur, chaleur, profondeur, relief, intemporalité et inoxydabilité à la parole humaine.
Comme vous voyez, nous sommes dans un complexe de toute beauté dont le ventre humain ne pouvait se dispenser, faute de devenir un ventre creux ! »
Comme il parle bien ! Me répétai-je...

La connaissance du diablotin pour toutes ces choses me déroutait... Il m’expliqua simplement que le transport, « dans le sens large », reprécisa t-il, avait l’avantage de permettre le déplacement et le stockage de tous les objets, qu’ils fussent faits de matière terrestre, comme les malles, ou de matière humaine, comme la pensée, l’intention ou le sentiment... Et il en avait fait, des transports, dans le ventre humain ! Sa science s’est développée ainsi : de transport en transport et de chargement en déchargement, plus aucun colis humain ne parvenait maintenant à lui être inconnu.
Il se comparait même, ce qui m’a beaucoup intéressé, au « petit professeur » de l’A.T., l’Analyse Transactionnelle pour les profanes, dont il me raconta la rencontre un jour...
C’était lors d’une commande de l’éplucheur...

« Mr Canso (il l’appelait « Monsieur », par respect et dévouement envers lui) m’avait sollicité pour un gros transport, de son local jusqu’ à la bibliothèque. Il s’était échiné à décortiquer nombre de livres sur la psychanalyse et, pendant que le travail se faisait sur l’éplucheuse, j’ai eu envie de feuilleter un ou deux livres. Et c’est alors que dans celui de Gysa Jaoui, « Le triple moi » j’ai découvert le « petit professeur »... Il y était dit que dans les transactions, les jeux, entre êtres humains il y avait dans chaque homme, chaque femme, et à chaque interaction, quelque chose de nous qui s’exprime et qui représente, selon la situation, soit notre côté « adulte », soit notre côté « enfant », soit notre côté « parent »... ce sont ce qu’on appelle les « états du moi »... »
(Je me demandai vers quelle diablerie le petit diable allait nous emmener...)
« Et alors, dans l’un de ces trois états du moi, celui de l’enfant pouvait s’exprimer plus particulièrement soit en enfant « soumis », soit en enfant « rebelle », soit... en « petit professeur » ! Et dans ce livre il était écrit, je cite : » le petit professeur, c’est le siège de l’intuition, il sent les choses et les gens, il est créatif... Ses mots sont : « Et si... », « J’ai une idée ! », « Euréka »... Ses gestes, ses attitudes : il a le regard enjôleur, la tête inclinée sur l’épaule, le sourire complice... » !
A ce moment-là, j’ai dit à Mr Canso : « C’est tout moi, ça ! » Et on a bien ri ! Parce que nous savions tous deux qu’un diable, fût-il à roues, est un être très rusé... On l’appelle même, parfois, « le malin » !... »

Je n’avais jamais entendu un chariot doué de parole capable de faire ce genre de jeux de mots. Mais je participai, et Binouh avec moi, à cette bonne ambiance qu’Hubert contribuait à construire, intelligemment, « dans le sens large », entre nous...

Nous étions désormais trois à continuer le voyage.


Le prochain lieu jouxtait les ateliers ; c’était l’officine dont nous avait parlé l’éplucheur. Nous nous y engageâmes sans arrière-pensées.
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