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Le plastique plaqué s'entrechoqua contre le rebord du coffre si bien qu'elle n'eut d'autres choix que de retourner la valise à l'horizontal pour espérer la faire entrer dans le coffre. Le métal froid se fracassa sur lui même provoquant un son fort suivi d'un léger cliquetis qui assurait de la fermeture du véhicule. Celui-ci se prit à chanter gazouillant en un léger clignotement sonore qui sembla satisfaire le conducteur. Faisant danser son trousseau entre ses longs doigts fins mais cornés, il avança vers le siège avant. Sa main pressa la poignée de métal qui sursauta à la manière d'une bouteille de champagne comme pour dire "Oh ce n'est que vous. S'il vous plait, entrez." Si bien que l'homme ne se fit pas attendre pour pénétrer dans l'habitacle. Contournant le dodu arrière train du véhicule, elle entreprit de s'asseoir à la droite de l'homme. Alors qu'elle posait sa main sur la poignée, elle sentit le tressaillement figée de la voiture. Elle tira vers elle la portière qui silencieuse, ne daigna pas lui offrir passage. Elle réessaya, mais impossible. La voiture restait sourde à son geste. Alors l'homme se pencha dans l'habitacle. On aurait dit qu'il sussurait de secrets arguments pour convaincre la machine de la laisser entrer. Frolant le dossier sur lequel il prit appuie, il se rapprocha de la portière qu'il caressa à taton jusqu'à atteindre le bouton. Il l'enclencha. Un plop sonore retentit des entrailles de la portière et elle su qu'elle pourrait entrer. Pressant sur la poignée, elle ouvrit la voiture, s'engouffra dedans comme-ci le temps lui était compté et referma bruyamment la porte. Le fracas du métal bousculé résonna, criant comme un hache qu'on abat sans tendresse contre la dureté du bois.

"Comment vas-tu ? demanda-t-elle à l'homme alors qu'il enclenchait la clef.
"Comme un vieil arbre qui pourri de l'intérieur dit-il.
Elle ne répondit pas. Elle savait que la douleur transperçait parfois dans ses intestins et le foudroyait dans tout le corps. Elle l'observa. Il avait toujours les pattes d'oies qui dessinaient des sillons dans sa peau tannée par le soleil. Mais l'éclat solaire qui autrefois teintait de rouge ses pommettes joyeuses tournait en un léger pastel grisâtre. Ses sourcils noirs se tachetaient de blanc et même sa barbe, rasée de près, laissait perler des flocons. Les tâches de vieillesse n'étaient pas encore apparues mais la froidure des maux blanchissait déjà sa peau si chaude. Elle en eu la gorge serrée.
"Qu'ont donné tes derniers examens ?" dit une note neutre dans sa voix.
"Tout est bon. Les résultats sont positifs. Je vais me remettre... jusqu'à la prochaine rechute. Vaï, ne t'inquiète pas ma fille. On prend tous un jour le chemin des aïeuls."


La voix de l'homme avait vibré comme un chevrotement qui cachait mal l'émotion qui l'inondait de l'intérieur. Depuis bien des mois, il n'avait cessé de lutter. Dès qu'il avait su pour sa maladie, et à la discrétion de sa vie, il avait décidé de résister. Lui qui avait traverser les mers, affronter les océans de l'injustice et de la ségrégation, lui qui avait toujours survécu, il refusait de laisser la révolte des cellules l'ensevelir. Ivre de liberté, d'indépendance et de vie. Il l'avait toujours été. Ce n'est qu'au moment de son hospitalisation qu'il laissa le son médical atteindre les oreilles des siens. Ce furent d'abord ses sœurs qui l'entendirent. Puis le murmura s'engouffra auprès de ses enfants. Et alors que la parole s'était tue pour ne pas blesser l'aïeule, sa mère à son tour comprit. Et la tristesse tous les saisies. L'homme voulu rester fier et ne se lamenta pas. Mais les larmes jaillissait de sa poitrine en à-coup respirant. Il aurait voulu que le secret reste entier car lorsque la peine s'affichait à la face de ses proches, il découvrait le tsunami d'émotion qu'intérieurement il refoulait. Et son cœur criait "Je vous aime". Et son ventre hurlait "J'ai peur". Mais sa tête résolument disait "Laissez-moi lutter".

Elle hocha la tête sans savoir le typhon qu'abritait son père. Il avait ouvert la mousson de sa vie. et, à pareille saison, seul le courage guérit. Il était toujours sous traitement médicamenteux et avalait la chimio comme les gosses les bonbons. Le duvet s'agitait au dessus de sa tête. La ventilation soufflait soulevant les soyeuses mèches si bien qu'on aurait vu un paysage du passé. Elle ne pu s'empêchée de reconnaître dans les cheveux de l'homme les mêmes reflets de son enfant aux premières heures de sa vie. La honte s'entortilla sur son abdomen lui coupant le souffle. Il lui sembla étrange de voir en son père les traits d'un enfant vieillis par la vie. Comme si elle était projetée hors du temps, elle assistait à une renaissance qu'elle espérait ne jamais devenir disparition.

"Comment va Joël ?" demanda la voix raffermi du père.
"Oh tu sais à son âge on va bien. Il prépare la rentrée avec son père.
"Il n'est pas trop anxieux ? Le CP c'est une année importante."
"Si mais il a visité l'école et on a rencontré son professeur. Et puis c'est le même quartier. Il va retrouver ses amis."
"Oui c'est vrai."

Le silence s'engouffra dans l'habitacle. Au dehors, les maisons défilaient toujours plus nombreuses le long de la route de terre. Par-ci par-là de grands arbres se dressaient vers le ciel comme pour braver les attractions terrestres. Elle écouta machinalement le murmure de leurs branches dans le tintamarre de la ville. Le crissement des pneus sur les graviers retentis tandis que les volutes de poussières recouvraient le pare brise. La voiture souffla laborieuse en remontant le sentier qui les menait à la maison. La silhouette d'une vieille femme se dessina sous les ombres du bâtiment. Un haute silhouette se tenait derrière elle comme une sentinelle veillant diligemment. On aurait dit une croche près d'une clef de sol. Les notes de musiques sortirent alors de la maison. Elle vit les inséparables triolets qui, bien que vieillie, sautillait d'énergie et à leur suite syncope et syncopette bondissant vers la voiture. D'autres croches et duolets apparaissaient à leur tour si bien que lorsque la portière s'ouvrit toute la famille était rassemblée pour l'accueillir. Un concerto d'embrassade émue, de caresses tendres, de paroles mélodieuses s'éleva sous les charpentes. La joie lui monta aux pommettes. Entendre toutes ces voix familières, retrouver tous ces sourires partagés engendrait en elle un profond désir d'union.

On s'attabla. Au milieu de l'entrechoc des couverts, les discours fusaient. On posait des questions. On louait les réalisations et on se lamentait sur les désastres. Mais la vie était plus forte en ce soir et bientôt, ivre de famille, les instruments jaillirent. Ce fut d'abord les percussions qui résonnèrent impatientes sur le bois de la table. Quelques syncopes protestataires s'élevèrent mais bientôt le rythme entraîna l'assistance. On sortit les cordes et la guitare chanta. Au milieu des ripailles, elle se leva pour accompagner l'aïeule fatiguée au creux de ses draps. Elle l'aida à se hisser dans son lit et s'apprêtait à partir lorsque la main de la grand-mère saisie son poignet. Le regard qu'elle lui jetait était comme celui de Joël. "Reste j'ai peur de dormir"semblait lui dire les pupilles noires sur lesquelles tombaient de lourdes paupières.

Elle s'agenouilla au pied du lit, son visage à hauteur du regard de l'aïeule. Au loin, les clameurs continuaient. Les gorges des tantes vibraient tandis que tambourinaient les paumes des cousins. les rires des enfants fusaient. La main de la grand-mère tressaillait doucement, répondant aux rythmes qu'elle entendait. La douceur de sa main fripé l'étonnait toujours. Elle aurait voulu ne jamais lâcher ce corps et se rendit compte qu'autrefois c'était sa main qu'elle espérait qu'on ne lâcherait jamais.

Soudain, la voix du père jaillit comme un nuage éclaircissant le ciel. Il n'avait pas chanté depuis des années. Ses doigts de vieux musiciens hésitaient sur les cordes pincées. Sa gorge autrefois si juste dérapait sur des notes qu'il avait joué des milliers de fois. Il s'arrêtait sous les clameurs bienveillantes des mains, qui rythmaient le tempo, puis repartait de plus belle. Étouffé par une quinte de toux, le souffle se gonflait de nouveau en un laborieux crescendo. Elle se rappela de la maîtrise que son père montrait du temps où sa guitare résonnait à toute heure dans l'appartement. Il n'était pas un contre-temps qui soit fortuit, un glissé qui ne soit voulu, un trémolo qui ne soit contrôlé. Sa main se resserra sur la peau de l'aïeule alors que les doigts du guitariste frôlaient maladroitement les cordes sèches. La poigne de sa grand-mère se referma sur elle, caressante. Dans la pénombre, elle vit glisser une perle dans le creux violacé des cernes de la vieille. Sa gorge se noua. La guitare continuait de chanter. Et elles étaient là, la fille et la mère suspendues aux lèvres du musicien. Pourvu que jamais la musique ne s'arrête.
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