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« La mort est notre soeur bonne et sage; elle sait l'heure qui convient et nous devons lui faire confiance. le rĂŽle de la douleur, des dĂ©ceptions et des idĂ©es noires n'est pas de nous aigrir, de nous faire perdre notre valeur et notre dignitĂ©, mais de nous mĂ»rir et de nous purifier. Â»
Hermann HESSE

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8 heures.

La lumiÚre du soleil filtrait à travers les rideaux partiellement tirés, distillant un clair-obscur léger dans le salon.

Deux heures qu’elle Ă©tait lĂ  Ă  ruminer dans la pĂ©nombre, assise Ă  moitiĂ© nue sur l’un des bras parcheminĂ©s de son antique fauteuil couvert de cuir, les pieds se balançant dans le vide Ă  la façon d’une gamine insouciante. Sa nuit avait pourtant Ă©tĂ© courte, troublĂ©e. Et pour le moment, elle n’avait qu’une seule envie, absolue.

Lentement, dĂ©composant Ă  l’extrĂȘme son rituel quotidien, elle s’offrit sa premiĂšre cigarette de la journĂ©e.

D’abord, saisir le paquet sur la table basse... L’ouvrir amoureusement comme l’on ouvre une boite de bonbons sacrĂ©e... Écarter dĂ©licatement le prĂ©cieux papier argentĂ© pour humer les subtiles et toxiques arĂŽmes de tabac... Tapoter adroitement du bout du pouce le fond du paquet tenu bien fermement par l’autre main, afin d'en extraire une victime consentante... La porter Ă  ses lĂšvres timidement pour mieux les refermer sur le filtre en un sensuel baiser... Et le grand final : embraser le bout rageusement, jouant de son briquet chromĂ© comme l’on joue d’un couteau Ă  cran d’arrĂȘt.

Tout en fermant les yeux, elle s’arrĂȘta longuement sur cette premiĂšre bouffĂ©e tandis qu’elle sentait les flammes remplir avec une douce furie ses poumons.

Elle apprĂ©ciait profondĂ©ment chacune des sucettes Ă  cancer de sa marque prĂ©fĂ©rĂ©e, surtout aprĂšs le grand kawa bien noir du matin, l’esprit toujours embrumĂ©. Elle les savourait mĂȘme avec une joie malicieuse en regardant les recommandations en gras et la photo bien dĂ©gueu sur l’emballage. « Et alors, ce n’est pas ça qui va me tuer, n’est-ce pas ? Â» se disait-elle, absorbĂ©e par la danse des minces spectres issus de la cigarette.

La clope vissĂ©e au bec, elle jeta un coup d’Ɠil vers sa tĂ©lĂ© Ă©teinte, une vieillerie Ă  tube cathodique dĂ©laissĂ©e depuis une Ă©ternitĂ©, « une de plus dans mon appartement Â» remarqua-t-elle en se mordillant l’intĂ©rieur des joues. Puis, observant le terne et flou reflet que lui renvoyait le sombre Ă©cran, elle se demanda qui pouvait bien ĂȘtre cette Ă©trangĂšre qui se tenait lĂ , devant, le regard hagard et les cheveux en bataille... « Au moins, ma folle tignasse a repoussĂ© Â» conclut-elle, levant par habitude les yeux au plafond... ce pour y surprendre Ă  sa grande surprise, une minuscule araignĂ©e lĂ©vitant Ă  une dizaine de centimĂštres de son visage. Celle-ci en acrobate discrĂšte, s’y balançait au bout d’un fil presque invisible. Nullement perturbĂ©e, elle souffla sa fumĂ©e dans la direction de la bestiole qui, affolĂ©e, rebroussa prestement chemin sous l’Ɠil goguenard de sa tortionnaire.

Une fois sa tige consumĂ©e proprement, elle en Ă©crasa le mĂ©got dans le pot de la plante hideuse qui lui servait de cendrier. Les cadavres qui ornaient celui-ci, ratatinĂ©s et marquĂ©s parfois Ă  ses meilleurs moments d’un rouge Chanel veloutĂ©, disparaissaient invariablement tous les deux jours... son aide Ă  domicile Ă©tait vraiment trĂšs consciencieuse, en plus d’ĂȘtre relativement discrĂšte.

Telle une automate, ses pas la portĂšrent ensuite maladroitement vers la cuisine, serrant malgrĂ© elle entre eux, les pauvres orteils de ses pieds nus sur le dallage glacĂ©. Un frisson la parcourut. Ici, la lumiĂšre Ă©tait si blanche, si froide... et tout Ă©tait trop propre, tellement aseptisĂ©... au point qu’elle aurait pu manger par terre, si elle en avait eu seulement l’envie.

BlasĂ©e, elle ouvrit sans conviction la porte du frigo et en fit le cynique inventaire : boite de repas Ă  rĂ©chauffer au crĂŽ-onde, crĂšmes desserts hyper-protĂ©inĂ©es et biberons d’eau insipide avec complĂ©ments de vitamines... tous bien emballĂ©s et parfaitement rangĂ©s, sans fantaisie, ni folie. Elle claqua la porte violemment et serra les poings Ă  s’en meurtrir les chairs. Non, elle n’avait dĂ©cidĂ©ment pas faim aujourd’hui... pas plus qu’hier.

Enfin, résignée, elle se dirigea mollement vers la salle de bain, son seul et unique sanctuaire.

Elle avait elle-mĂȘme dessinĂ© les plans et aussi insistĂ© pour aider les carreleurs, voulant poser sa marque dans l’édification de cette piĂšce qui lui permettrait de renaĂźtre aprĂšs chacune de ses sĂ©ances de chimio. Et comme si c’était hier, elle se rappelait avec une certaine Ă©motion sa ruĂ©e dans les allĂ©es du magasin de bricolage, ses discussions passionnĂ©es avec les vendeurs et son impatience devant la prĂ©venance des ouvriers. Le rĂ©sultat final avait des airs de hammam oriental aux arabesques Ă©clatantes de faĂŻences bleues et blanches. Une merveilleuse mosaĂŻque reprĂ©sentant un phĂ©nix azur recouvrait le sol, c’était son Ɠuvre et elle en Ă©tait trĂšs fiĂšre.

C’était vraiment sa piĂšce prĂ©fĂ©rĂ©e, lumineuse et parfumĂ©e. Un endroit pour mĂ©diter, un endroit pour se retrouver. Une seule fois avait-elle Ă©tĂ© tentĂ©e de mettre fin Ă  ses jours et s’était rendue compte, amusĂ©e, que le sang dans un tel lieu, donnerait Ă  son futur suicide des airs patriotiques... Cette seule idĂ©e avait retenu sa main en plus de lui arracher un fou rire en imaginant le visage mĂ©dusĂ© de celui ou celle qui la trouverait dĂ©finitivement raide, dans le plus simple appareil de surcroĂźt.

Elle alluma des bougies parfumĂ©es, quelques bĂątons d’encens indien et glissa un CD de Dead Can Dance dans la platine sur son meuble d’apothicaire. Se laissant porter par la musique mystique de son groupe prĂ©fĂ©rĂ©, elle se dĂ©barrassa en une danse lascive du peu de vĂȘtement qui la couvrait encore, impudiquement. Un furtif coup d’Ɠil dans le miroir la fit grimacer... Ne mangeant presque plus rien, elle perdait bien sĂ»r toujours plus de poids. Et en l’espace de quelques semaines, elle Ă©tait passĂ© d’une taille mannequin Ă  celle, tĂ©nue Ă  l’extrĂȘme, d’une anorexique en fin de parcours.

En entrant dans la baignoire fermĂ©e, elle s’aperçut qu’elle Ă©tait en train de pleurer, larmes qu’elle balaya d’un rapide et nerveux revers de la main. Dans sa tĂȘte, une seule pensĂ©e dominait toutes les autres, amĂšre : « Je suis en train de mourir... Je suis en train de crever ! Â».

Ouvrant alors le robinet de la douche Ă  fond, elle laissa l’eau brĂ»lante noyer ses larmes et l’emporter.
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M. Iraje · il y a
Un sens poussé du détail qui donne au texte toute sa dimension ... finale. Une marche lente, toute en sensualité, et sans retour.
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JoĂ«lle Brethes · il y a
Une terrible descente aux enfers ! :(
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Albane Charieau · il y a
Dénuement moral autant que physique, une lente agonie bien décrite.
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Ombrage lafanelle · il y a
C'est une histoire trĂšs rĂ©aliste et terrible Ă  un certain degrĂ©. Je pense que c'est surtout cette fatalitĂ© dans sa façon de penser qui est triste. Et puis, la scĂšne de la cigarette m'a rappelĂ© mon passĂ© d'ancienne fumeuse. Fort heureusement que j'ai finalement vaincu la dĂ©pendance đŸŒŒ
En tout cas bravo pour cette écriture fluide et agréable à lire.

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Safia Salam · il y a
C'est une histoire terrible, la solitude Ă  l'extrĂȘme, je trouve votre Ă©criture pleine de descriptions trĂšs justes et trĂšs imagĂ©es, et la scĂšne de la premiĂšre cigarette en est un petit bijou.
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Eluyn Shandsen · il y a
Bonjour Safia et surtout un grand merci à vous pour ce commentaire qui me touche d'une façon que vous ne pouvez imaginer.
:o)

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