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Lettre sur les académies

Les Anglais ont eu, longtemps avant nous, une académie des sciences ; mais elle n’est pas si bien réglée que la nôtre, et cela par la seule raison peut-être qu’elle est plus ancienne ; car, si elle avait été formée après l’Académie de Paris, elle en aurait adopté quelques sages lois et eût perfectionné les autres.
La Société Royale de Londres manque des deux choses les plus nécessaires aux hommes, de récompenses et de règles. C’est une petite fortune sûre à Paris pour un géomètre, pour un chimiste, qu’une place à l’Académie ; au contraire, il en coûte à Londres pour être de la Société Royale. Quiconque dit en Angleterre : « J’aime les arts et veut être de la Société, en est dans l’instant. Mais en France, pour être membre et pensionnaire de l’Académie, ce n’est pas assez d’être amateur ; il faut être savant, et disputer la place contre des concurrents d’autant plus redoutables qu’ils sont animés par la gloire, par l’intérêt, par la difficulté même, et par cette inflexibilité d’esprit que donne d’ordinaire l’étude opiniâtre des sciences de calcul.
L’Académie des sciences est sagement bornée à l’étude de la nature, et en vérité c’est un champ assez vaste pour occuper cinquante ou soixante personnes. Celle de Londres mêle indifféremment la littérature à la physique. Il me semble qu’il est mieux d’avoir une académie particulière pour les belles-lettres, afin que rien ne soit confondu, et qu’on ne voie point une dissertation sur les coiffures des Romaines à côté d’une centaine de courbes nouvelles.
Puisque la Société de Londres a peu d’ordre et nul encouragement, et que celle de Paris est sur un pied tout opposé, il n’est pas étonnant que les Mémoires de notre Académie soient supérieurs aux leurs : des soldats bien disciplinés et bien payés doivent à la longue l’emporter sur des volontaires. Il est vrai que la Société Royale a eu un Newton, mais elle ne l’a pas produit ; il y avait même peu de ses confrères qui l’entendissent ; un génie comme M. Newton appartenait à toutes les académies de l’Europe, parce que toutes avaient beaucoup à apprendre de lui.
Le fameux docteur Swift forma le dessein, dans les dernières années du règne de la reine Anne, d’établir une académie pour la langue, à l’exemple de l’Académie Française. Ce projet était appuyé par le comte d’Oxford, grand trésorier, et encore plus par le vicomte Bolingbroke, secrétaire d’État, qui avait le don de parler sur-le-champ dans le Parlement avec autant de pureté que Swift écrivait dans son cabinet, et qui aurait été le protecteur et l’ornement de cette académie. Les membres qui la devaient composer étaient des hommes dont les ouvrages dureront autant que la langue anglaise : c’étaient le docteur Swift, Prior, que nous avons vu ici ministre public et qui en Angleterre a la même réputation que La Fontaine a parmi nous ; c’étaient M. Pope, le Boileau d’Angleterre, M. Congreve, qu’on peut en appeler le Molière ; plusieurs autres, dont les noms m’échappent ici, auraient tous fait fleurir cette compagnie dans sa naissance. Mais la reine mourut subitement ; les Whigs se mirent dans la tête de faire pendre les protecteurs de l’académie, ce qui, comme vous croyez bien, fut mortel aux belles-lettres. Les membres de ce corps auraient eu un grand avantage sur les premiers qui composèrent l’Académie Française ; car Prior, Congreve, Dryden, Pope, Addison, etc., avaient fixé la langue anglaise par leurs écrits, au lieu que Chapelain, Colletet, Cassaigne, Faret, Perrin, Cotin, vos premiers académiciens, étaient l’opprobre de votre nation, et que leurs noms sont devenus si ridicules que, si quelque auteur passable avait le malheur de s’appeler Chapelain ou Cotin, il serait obligé de changer de nom. Il aurait fallu surtout que l’académie anglaise se proposât des occupations toutes différentes de la nôtre. Un jour, un bel esprit de ce pays-là me demanda les Mémoires de l’Académie Française. « Elle n’écrit point de Mémoires, lui répondis-je ; mais elle a fait imprimer soixante ou quatre-vingts volumes de compliments. Il en parcourut un ou deux ; il ne put jamais entendre ce style, quoiqu’il entendît fort bien tous nos bons auteurs. « Tout ce que j’entrevois, me dit-il, dans ces beaux discours, c’est que le récipiendaire, ayant assuré que son prédécesseur était un grand homme, que le cardinal de Richelieu était un très grand homme, le chancelier Séguier un assez grand homme, Louis XIV un plus que grand homme, le directeur lui répond la même chose, et ajoute que le récipiendaire pourrait bien aussi être une espèce de grand homme, et que, pour lui, directeur, il n’en quitte pas sa part.
Il est aisé de voir par quelle fatalité presque tous ces discours ont fait si peu d’honneur à ce corps : vitium est temporis potius quam homminis. L’usage s’est insensiblement établi que tout académicien répéterait ces éloges à sa réception : ç’a été une espèce de loi d’ennuyer le public. Si on cherche ensuite pourquoi les plus grands génies qui sont entrés dans ce corps ont fait quelquefois les plus mauvaises harangues, la raison en est encore bien aisée ; c’est qu’ils ont voulu briller, c’est qu’ils ont voulu traiter nouvellement une matière toute usée : la nécessité de parler, l’embarras de n’avoir rien à dire et l’envie d’avoir de l’esprit sont trois choses capables de rendre ridicule même le plus grand homme ; ne pouvant trouver des pensées nouvelles, ils ont cherché des tours nouveaux, et ont parlé sans penser, comme des gens qui mâcheraient à vide, et feraient semblant de manger en périssant d’inanition.
Au lieu que c’est une loi dans l’Académie Française de faire imprimer tous ces discours, par lesquels seuls elle est connue, ce devrait être une loi de ne les imprimer pas.
L’Académie des Belles-Lettres s’est proposé un but plus sage et plus utile, c’est de présenter au public un recueil de Mémoires remplis de recherches et de critiques curieuses. Ces Mémoires sont déjà estimés chez les étrangers ; on souhaiterait seulement que quelques matières y fussent plus approfondies, et qu’on n’en eût point traité d’autres. On se serait, par exemple, fort bien passé de je ne sais quelle dissertation sur les prérogatives de la main droite sur la main gauche, et quelques autres recherches qui, sous un titre moins ridicule, n’en sont guère moins frivoles.
L’Académie des Sciences, dans ses recherches plus difficiles et d’une utilité plus sensible, embrasse la connaissance de la nature et la perfection des arts. Il est à croire que des études si profondes et si suivies, des calculs si exacts, des découvertes si fines, des vues si grandes, produiront enfin quelque chose qui servira au bien de l’univers.
Jusqu’à présent, comme nous l’avons déjà observé ensemble, c’est dans les siècles les plus barbares que se sont faites les plus utiles découvertes ; il semble que le partage des temps les plus éclairés et des compagnies les plus savantes soit de raisonner sur ce que des ignorants ont inventé. On sait aujourd’hui, après les longues disputes de M. Huyghens et de M. Renaud, la détermination de l’angle le plus avantageux d’un gouvernail de vaisseau avec la quille ; mais Christophe Colomb avait découvert l’Amérique sans rien soupçonner de cet angle.
Je suis bien loin d’inférer de là qu’il faille s’en tenir seulement à une pratique aveugle ; mais il serait heureux que les physiciens et les géomètres joignissent, autant qu’il est possible, la pratique à la spéculation. Faut-il que ce qui fait le plus d’honneur à l’esprit humain soit souvent ce qui est le moins utile ? Un homme, avec les quatre règles d’arithmétique et du bon sens, devient un grand négociant, un Jacques Coeur, un Delmet, un Bernard, tandis qu’un pauvre algébriste passe sa vie à chercher dans les nombres des rapports et des propriétés étonnantes, mais sans usage, et qui ne lui apprendront pas ce que c’est que le change. Tous les arts sont à peu près dans ce cas ; il y a un point, passé lequel les recherches ne sont plus que pour la curiosité : ces vérités ingénieuses et inutiles ressemblent à des étoiles qui, placées trop loin de nous, ne nous donnent point de clarté.
Pour l’Académie Française, quel service ne rendrait-elle pas aux lettres, à la langue et à la nation, si, au lieu de faire imprimer tous les ans des compliments, elle faisait imprimer les bons ouvrages du siècle de Louis XIV, épurés de toutes les fautes de langage qui s’y sont glissées ? Corneille et Molière en sont pleins ; La Fontaine en fourmille ; celles qu’on ne pourrait pas corriger seraient au moins marquées. L’Europe, qui lit ces auteurs, apprendrait par eux notre langue avec sûreté ; sa pureté serait à jamais fixée ; les bons livres français, imprimés avec ce soin aux dépens du Roi, seraient un des plus glorieux monuments de la nation. J’ai ouï dire que M. Despréaux avait fait autrefois cette proposition, et qu’elle a été renouvelée par un homme dont l’esprit, la sagesse et la saine critique sont connus ; mais cette idée a eu le sort de beaucoup d’autres projets utiles, d’être approuvée et d’être négligée.