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nouvelle 1778LECTURES

Lettre sur Descartes et Newton

Un Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste. Il a laissé le monde plein ; il le trouve vide. À Paris, on voit l’univers composé de tourbillons de matière subtile ; à Londres, on ne voit rien de cela. Chez nous, c’est la pression de la lune qui cause le de la mer ; chez les Anglais, c’est la mer qui gravite vers la lune, de façon que, quand vous croyez que la lune devrait nous donner marée haute, ces Messieurs croient qu’on doit avoir marée basse ; ce qui malheureusement ne peut se vérifier, car il aurait fallu, pour s’en éclaircir, examiner la lune et les au premier instant de la création.
Vous remarquerez encore que le soleil, qui en France n’entre pour rien dans cette affaire, y contribue ici environ pour son quart. Chez vos cartésiens, tout se fait par une impulsion qu’on ne comprend guère ; chez M. Newton, c’est par une attraction dont on ne connaît pas mieux la cause. À Paris, vous vous la terre faite comme un melon ; à Londres, elle est aplatie des deux côtés. La lumière, pour un cartésien, existe dans l’air ; pour un newtonien, elle vient du soleil en six minutes et demie. Votre chimie fait toutes ses opérations avec des acides, des alcalis et de la matière subtile ; l’attraction domine jusque la chimie anglaise.
L’essence même des choses a totalement changé. Vous ne vous accordez ni sur la définition de l’âme ni sur celle de la matière. Descartes assure que l’âme est la même chose que la pensée, et Locke lui prouve assez bien le contraire.
Descartes assure encore que l’étendue seule fait la matière ; Newton y ajoute la solidité. Voilà de furieuses contrariétés.
Non nostrum inter vos tantas componere lites.
Ce fameux Newton, ce destructeur du système cartésien, mourut au mois de mars de l’an passé 1727. Il a vécu honoré de ses compatriotes, et a été enterré comme un roi qui aurait fait du bien à ses sujets.
On a lu ici avec avidité et l’on a traduit en anglais l’éloge que M. de Fontenelle a prononcé de M. Newton dans l’Académie des Sciences. On attendait en Angleterre le jugement de M. de Fontenelle comme une déclaration solennelle de la supériorité de la philosophie anglaise ; mais, quand on a vu qu’il Descartes à Newton, toute la société royale de Londres s’est soulevée. Loin d’acquiescer au jugement, on a critiqué ce discours. Plusieurs même (et ceux-là ne sont pas les plus philosophes) ont été choqués de cette comparaison seulement parce que Descartes était Français.
Il faut avouer que ces deux grands hommes ont été bien différents l’un de l’autre dans leur conduite, dans leur fortune et dans leur philosophie.
Descartes était né avec une imagination vive et forte, qui en fit un homme singulier dans sa vie privée comme dans sa manière de raisonner. Cette imagination ne put se cacher même dans ses ouvrages philosophiques, où l’on voit à tout moment des comparaisons ingénieuses et brillantes. La nature en presque fait un poète, et en effet il composa pour la reine de Suède un divertissement en vers que pour l’honneur de sa mémoire on n’a pas fait imprimer.
Il essaya quelque temps du métier de la guerre, et depuis étant devenu tout à fait philosophe, il ne crut pas indigne de lui de faire l’amour. Il eut de sa maîtresse une fille nommée Francine, qui mourut jeune et dont il regretta beaucoup la perte. Ainsi il éprouva tout ce qui appartient à l’humanité.
Il crut longtemps qu’il était nécessaire de fuir les hommes, et surtout sa patrie, pour philosopher en liberté. Il avait raison ; les hommes de son temps n’en savaient pas assez pour l’éclaircir, et n’étaient guère capables que de lui nuire.
Il quitta la France parce qu’il cherchait la vérité, qui y était persécutée alors par la misérable philosophie de l’École ; mais il ne trouva pas plus de raison dans les universités de la Hollande, où il se retira. Car dans le temps qu’on condamnait en France les seules propositions de sa philosophie qui vraies, il fut aussi persécuté par les prétendus philosophes de Hollande qui ne l’entendaient pas mieux, et qui, voyant de plus près sa gloire, haïssaient davantage sa personne. Il fut obligé de sortir d’Utrecht ; il essuya l’accusation d’athéisme, dernière ressource des calomniateurs ; et lui qui avait employé toute la sagacité de son esprit à chercher de nouvelles preuves de l’existence d’un Dieu, fut soupçonné de n’en point reconnaître.
Tant de persécutions supposaient un très grand mérite et une réputation éclatante : aussi avait-il l’un et l’autre. La raison perça même un peu dans le monde à travers les ténèbres de l’École et les préjugés de la superstition populaire. Son nom fit enfin tant de bruit qu’on voulut l’attirer en France par des récompenses. On lui proposa une pension de mille écus ; il vint sur cette espérance, paya les frais de la patente, qui se vendait alors, n’eut point la pension, et s’en retourna philosopher dans sa solitude de Nord-Hollande, dans le temps que le grand Galilée, à l’âge de quatre-vingts ans, gémissait dans les prisons de l’Inquisition, pour avoir démontré le mouvement de la terre. Enfin il mourut à Stockholm d’une mort prématurée et causée par un mauvais régime, au milieu de quelques savants, ses ennemis, et entre les mains d’un médecin qui le haïssait.
La carrière du chevalier Newton a été toute différente. Il a vécu quatre-vingt-cinq ans, toujours tranquille, heureux et honoré dans sa patrie.
Son grand bonheur a été non seulement d’être né dans un pays libre, mais dans un temps où les impertinences scolastiques étant bannies, la raison seule était cultivée ; et le monde ne pouvait être que son écolier, et non son ennemi.
Une opposition singulière dans laquelle il se trouve avec Descartes, c’est que, dans le cours d’une si longue vie, il n’a eu ni passion ni faiblesse ; il n’a jamais approché d’aucune femme : c’est ce qui m’a été confirmé par le médecin et le chirurgien entre les bras de qui il est mort. On peut admirer en cela mais il ne faut pas blâmer Descartes.
L’opinion publique en Angleterre sur ces deux philosophes est que le premier était un rêveur, et que l’autre était un sage.
Très peu de personnes à Londres lisent Descartes, dont effectivement les ouvrages sont devenus inutiles ; très peu lisent aussi Newton, parce qu’il faut être fort savant pour le comprendre ; cependant, tout le monde parle d’eux ; on n’accorde rien au Français et on donne tout à l’Anglais. Quelques gens croient si on ne s’en tient plus à l’horreur du vide, si on sait que l’air est pesant, si on se sert de lunettes d’approche, on en a l’obligation à Newton. Il est ici l’Hercule de la fable, à qui les ignorants attribuaient tous les faits des autres héros.
Dans une critique qu’on a faite à Londres du discours de M. de Fontenelle, on a osé avancer que Descartes n’était pas un grand géomètre. Ceux qui parlent ainsi peuvent se reprocher de battre leur nourrice ; Descartes a fait un aussi grand chemin, du point où il a trouvé la géométrie jusqu’au point où il l’a poussée, que Newton en a fait après lui : il est le premier qui ait trouvé la manière de donner les équations algébriques des courbes. Sa géométrie, grâce à lui devenue aujourd’hui commune, était de son temps si profonde qu’aucun professeur n’osa entreprendre du l’expliquer, et qu’il n’y avait en Hollande Schooten et en France que Fermat qui l’entendissent.
Il porta cet esprit de géométrie et d’invention dans la dioptrique, qui devint entre ses mains un art tout nouveau ; et s’il s’y trompa en quelque chose, c’est qu’un homme qui découvre de nouvelles terres ne peut tout d’un coup en connaître toutes les propriétés : ceux qui viennent après lui et qui rendent ces terres fertiles lui ont au moins l’obligation de la découverte. Je ne nierai pas que tous les autres ouvrages de M. Descartes fourmillent d’erreurs.
La géométrie était un guide que lui-même avait en quelque façon formé, et qui l’aurait conduit sûrement dans sa physique ; cependant il abandonna à la fin ce guide et se livra à l’esprit de système. Alors sa philosophie ne fut plus qu’un roman ingénieux, et tout au plus vraisemblable pour les ignorants. Il se trompa sur la nature de l’âme, sur les preuves de l’existence de Dieu, sur la matière, sur les lois du mouvement, sur la nature de la lumière ; il admit les idées innées, il inventa de nouveaux éléments, il créa un monde, il fit l’homme à sa mode, et on dit avec raison que l’homme de Descartes n’est en effet que celui de Descartes, fort éloigné de l’homme véritable.
Il poussa ses erreurs métaphysiques jusqu’à prétendre que deux et deux ne font quatre que parce que Dieu l’a voulu ainsi. Mais ce n’est point trop dire qu’il était estimable même dans ses égarements. Il se trompa, mais ce fut au moins avec méthode, et avec un esprit conséquent ; il détruisit les chimères absurdes dont on infatuait la jeunesse depuis deux mille ans ; il apprit aux hommes de son temps à raisonner et à se servir contre lui-même de ses armes. S’il n’a pas payé en bonne monnaie, c’est beaucoup d’avoir décrié la fausse.
Je ne crois pas qu’on ose, à la vérité, comparer en rien sa philosophie avec celle de Newton : la première est un essai, la seconde est un chef-d’œuvre. Mais celui qui nous a mis sur la voie de la vérité vaut peut-être celui qui a été depuis au bout de cette carrière.
Descartes donna la vue aux aveugles ; ils virent les fautes de l’Antiquité et les siennes. La route qu’il ouvrit est, depuis lui, devenue immense. Le petit livre de Rohaut a fait pendant quelque temps une physique complète ; aujourd’hui, tous les recueils des académies de l’Europe ne font pas même un commencement de système : en approfondissant cet abîme, il s’est trouvé infini. Il s’agit maintenant de voir ce que M. Newton a creusé dans ce précipice.