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nouvelle 1322LECTURES

Dialogue entre un mourant et un homme qui se porte bien

Un citoyen était à l’agonie dans une ville de province ; un homme en bonne santé vint insulter à ses derniers moments, et lui dit :

— Misérable ! pense comme moi tout à l’heure : signe cet écrit, confesse que cinq propositions sont dans un livre que ni toi ni moi n’avons jamais lu ; sois tout à l’heure du sentiment de Lanfranc contre Bérenger, de saint Thomas contre saint Bonaventure ; embrasse le second concile de Nicée contre le concile de Francfort ; explique-moi dans l’instant comment ces paroles : « Mon Père est plus grand que moi » signifient expressément : « Je suis aussi grand que lui. » Dis-moi comment le Père communique tout au Fils, excepté la paternité, ou je vais faire jeter ton corps à la voirie ; tes enfants n’hériteront point de toi, ta femme sera privée de sa dot, et ta famille mendiera du pain, que mes pareils ne lui donneront pas.

LE MOURANT.

J’entends à peine ce que vous me dites ; les menaces que vous me faites parviennent confusément à mon oreille, elles troublent mon âme, elles rendent ma mort affreuse. Au nom de Dieu, ayez pitié de moi.

LE BARBARE.

De la pitié ! je n’en puis avoir si tu n’es pas de mon avis en tout.

LE MOURANT.

Hélas ! vous sentez qu’à ces derniers moments tous mes sens sont flétris, toutes les portes de mon entendement sont fermées, mes idées s’enfuient, ma pensée s’éteint. Suis-je en état de disputer ?

LE BARBARE.

Hé bien, si tu ne peux pas croire ce que je veux, dis que tu le crois, et cela me suffit.

LE MOURANT.

Comment puis-je me parjurer pour vous plaire ? Je vais paraître dans un moment devant le Dieu qui punit le parjure.

LE BARBARE.

N’importe ; tu auras le plaisir d’être enterré dans un cimetière, et ta femme, tes enfants, auront de quoi vivre. Meurs en hypocrite ; l’hypocrisie est une bonne chose : c’est, comme on dit, un hommage que le vice rend à la vertu. Un peu d’hypocrisie, mon ami, qu’est-ce que cela coûte ?

LE MOURANT.

Hélas ! vous méprisez Dieu, ou vous ne le reconnaissez pas, puisque vous me demandez un mensonge à l’article de la mort, vous qui devez bientôt recevoir votre jugement de lui, et qui répondrez de ce mensonge.

LE BARBARE.

Comment, insolent ! je ne reconnais point de Dieu !

LE MOURANT.

Pardon, mon frère, je crains que vous n’en connaissiez pas. Celui que j’adore ranime en ce moment mes forces pour vous dire d’une voix mourante que, si vous croyez en Dieu, vous devez user envers moi de charité. Il m’a donné ma femme et mes enfants, ne les faites pas périr de misère. Pour mon corps, faites-en ce que vous voudrez : je vous l’abandonne ; mais croyez en Dieu, je vous en conjure.

LE BARBARE.

Fais, sans raisonner, ce que je t’ai dit ; je le veux, je te l’ordonne.

LE MOURANT.

Et quel intérêt avez-vous à me tant tourmenter ?

LE BARBARE.

Comment ! quel intérêt ? Si j’ai ta signature, elle me vaudra un bon canonicat.

LE MOURANT.

Ah ! mon frère ! voici mon dernier moment ; je meurs, je vais prier Dieu qu’il vous touche et qu’il vous convertisse.

LE BARBARE.

Au diable soit l’impertinent, qui n’a point signé ! Je vais signer pour lui et contrefaire son écriture.