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poésie 162LECTURES

Élégie première

Avide de richesses, qu'un autre entasse l'or en brillants monceaux, et possède de nombreux arpents d'un sol bien cultivé : il vivra dans les fatigues et les alarmes, toujours voisin de l'ennemi, et les accents guerriers du clairon chasseront le sommeil loin de ses paupières. Pour moi, que la pauvreté me laisse à mon oisive existence, pourvu qu'un feu modeste éclaire mon foyer. Simple habitant des champs, je planterai moi-même, dans la saison, la vigne délicate, ou, d'une main complaisante, je grefferai l'arbre fruitier. Puissent mes espérances n'être point trompées ! Puissé-je, chaque année, voir mes récoltes s'amonceler, et mes cuves se remplir d'un vin écumeux ! Car j'acquitte la dette d'une pieuse vénération, toutes les fois qu'une souche isolée dans la campagne, ou une pierre antique au milieu d'un carrefour, s'offre à ma vue, parée de guirlandes de fleurs, et tous les fruits que me donne l'année nouvelle, j'en dépose les prémices aux pieds du dieu des laboureurs. Blonde Cérès, tu auras une couronne d'épis cueillis dans mon champ ; je la suspendrai aux portes de ton temple. Rougi de vermillon, que Priape placé dans mes vergers en soit le gardien et effraye les oiseaux avec sa faux redoutable. Vous aussi, Lares, qui veillez sur un héritage aussi pauvre aujourd'hui qu'il était riche autrefois, vous recevez les présents qui vous sont dus. Alors une génisse immolée purifiait d'innombrables taureaux : maintenant pour un étroit domaine une brebis est une victime d'un grand prix. Une brebis tombera donc en votre honneur, et autour d'elle une jeunesse rustique s'écriera : Dieux ! donnez-nous de riches moissons et de bons vins ! Je puis enfin, naguère il n'en était point ainsi, je puis, content de peu, renoncer à de continuels et lointains voyages, et chercher un abri contre les feux de la Canicule à l'ombre d'un arbre, sur les bords d'une onde fugitive. Cependant je ne rougirai pas de tenir quelquefois le hoyau, ou, l'aiguillon en main, de gourmander un boeuf tardif. Je ne craindrai pas de prendre dans mes bras et de reporter à la maison une brebis ou le chevreau que sa mère aura, par oubli, laissé derrière elle. Et vous, loups et voleurs, épargnez mon petit bercail ; c'est à un grand troupeau qu'il faut demander votre proie.
Ici j'ai coutume de purifier chaque année mon berger, et d'arroser de lait l'indulgente Palès. Dieux ! soyez-moi propices. Ne dédaignez point les dons d'une table pauvre, offerts dans des vases d'argile, mais purs. C'est d'argile que l'antique laboureur fit ses premières coupes : il les forma d'une terre docile. Je ne regrette, moi, ni les richesses de mes pères, ni le produit des moissons que jadis mes aïeux renfermaient dans leurs greniers. Pour moi c'est assez d'une petite récolte ; c'est assez d'un lit pour goûter le repos, si les dieux me le permettent, et de ma couche ordinaire pour délasser mes membres. Quel plaisir d'entendre de son lit le souffle des vents furieux, et d'y presser tendrement sa maîtresse contre son sein ! ou, quand le vent de l'hiver verse une eau glacée, de s'endormir exempt de crainte au bruit de la pluie ! Puisse ce bonheur être le mien ! Qu'il garde ses richesses trop chèrement achetées, celui qui peut supporter les fureurs de la mer et les orages.
Ah ! périsse tout ce qu'il y a d'or et d'émeraudes, avant que mon absence fasse couler les larmes d'une jeune fille ! C'est à vous, Messala, de combattre sur terre et sur mer pour étaler dans vos palais les dépouilles des ennemis. Moi, je suis retenu dans les fers d'une jeune beauté, je suis attaché à sa porte par une chaîne plus dure que celle de l'esclave qui la garde. Oui, la gloire a pour moi peu d'attraits, ma Délie : pourvu que je sois près de toi, que m'importe d'être accusé de lâcheté et de mollesse.
Puisse mes regards te rencontrer, quand sera venue ma dernière heure ! Puissé-je en mourant te presser d'une main défaillante ! Tu pleureras, Délie, quand je serai placé sur le bûcher, près de s'allumer : aux larmes de la douleur se mêleront tes baisers. Tu pleureras : tes entrailles ne sont point scellées avec l'acier, ton tendre coeur ne recèle point un dur caillou. Il n'y aura ni jeune garçon, ni jeune fille assez insensible pour revenir de ces funérailles les yeux secs. Mais toi, crains d'affliger mes mânes : épargne ta chevelure flottante, épargne tes joues délicates, ô ma Délie. Cependant, tandis que le destin le permet, que l'amour unisse nos coeurs ; bientôt viendra la mort, la tête couverte d'un sombre voile ; bientôt se glissera la vieillesse paresseuse : l'amour et les doux propos ne nous siéront plus, quand nos têtes auront blanchi. C'est maintenant qu'il faut servir la folâtre Vénus, tandis qu'il n'y a pas de honte à briser des portes, et que les querelles ont des charmes. Là je suis aussi bon général que bon soldat. Pour vous, loin d'ici, enseignes et clairons, portez les blessures aux avides guerriers, portez-leur aussi la richesse : quant à moi, exempt de crainte dans ma modeste aisance, je rirai de l'opulence, je rirai du besoin.