Temps de lecture
3
min
poésie 61LECTURES

Élégie cinquième

Je faisais le brave, je me vantais de pouvoir supporter une rupture ; et voilà que la gloire du courage m'échappe. Je suis plus agité que le sabot, qui, poursuivi par le fouet sur un sol uni, tourne rapidement au gré d'un enfant habile à ce jeu. Désole, tourmente un amant superbe, pour le guérir de la fantaisie des discours présomptueux ; dompte son langage farouche. Ou plutôt épargne-moi ; je t'en conjure par la couche qui reçut nos furtifs serments, par Vénus, par nos baisers. Quand une maladie cruelle t'enchaînait sur ton lit, c'est moi dont les voeux t'arrachèrent au trépas. Trois fois je promenai moi-même autour de toi le soufre purificateur, après qu'une vieille eut chanté ses vers magiques ; moi-même je pris soin d'empêcher les Songes funestes de te nuire, en leur offrant à trois reprises un pieux tribut de farine et de sel. Moi-même, voilé de lin, et la tunique flottante, j'invoquai neuf fois Hécate dans le silence de la nuit. Aujourd'hui que j'ai acquitté tous mes voeux, un autre possède ton coeur, et jouit, dans l'ivresse du bonheur, du fruit de mes prières. Je me promettais des jours pleins de charmes, si tu recouvrais la santé. Insensé ! l'Amour a trompé mon attente. Je cultiverai mes champs, me disais-je ; Délie sera là pour garder mes récoltes, tandis que l'on battra les gerbes sur l'aire à l'ardeur du soleil ; ou bien elle veillera sur mes cuves remplies de raisins ; sur la liqueur douce et limpide coulant de la grappe pressée d'un pied agile. Elle s'accoutumera à compter mon troupeau ; à écouter le babil du jeune esclave, qui, enhardi par les caresses d'une maîtresse qui l'aime, se jouera sur son sein. Elle saura offrir au dieu des laboureurs un raisin pour prix de ses vendanges, quelques épis pour prix de ses moissons, une brebis en reconnaissance des soins qu'il aura pris du troupeau. Que tous obéissent à ses ordres, que ses soins s'étendent sur tout ; je me plairai à n'être compté pour rien dans la maison. Dans ma retraite je recevrai mon cher Messala ; Délie cueillera pour lui sur des arbres de choix les fruits les plus savoureux ; dans son respect pour un si grand personnage, elle lui prodiguera les soins les plus attentifs, elle lui présentera elle-même les mets préparés par ses mains. Vaines illusions, qu'aujourd'hui les vents dissipent à travers l'Arménie embaumée ! Plus d'une fois j'ai essayé de noyer mes chagrins dans le vin ; mais toujours la douleur changeait mon vin en larmes. Plus d'une fois, je serrai une autre beauté entre mes bras, mais, quand j'allais goûter le plaisir, Vénus me rappelait ma maîtresse, et trahissait mon ardeur. Alors cette belle descendait de ma couche, en disant qu'on m'avait jeté un sort : maintenant, j'en rougis, elle raconte qu'elle sait un secret peu flatteur pour moi.
Mais ce n'était point l'effet des paroles magiques : ce qui ensorcèle, c'est la beauté de Délie, ses jolis bras, sa blonde chevelure. La fille de Nérée, Thétis, reine des mers, n'était pas plus belle quand un poisson docile la porta sur les côtes de la Thessalie, près de Pélée.
Voilà ce qui me glaçait près d'une autre. Si un riche aujourd'hui la possède, c'est une infâme séductrice dont les ruses ont causé mon malheur. Qu'elle se repaisse de chairs saignantes ; que sa bouche ensanglantée s'abreuve d'un fiel amer ; que les ombres des amants malheureux viennent voltiger autour d'elle en déplorant leur sort, et qu'en tout temps la chouette sinistre crie du haut de son toit ; pressée de l'aiguillon de la faim, qu'elle aille elle-même sur les tombeaux chercher des herbes et les ossements épargnés par la voracité des loups ; qu'elle coure nue par les villes en hurlant, et poursuivie de carrefour en carrefour par une troupe de chiens en fureur.
Mes voeux seront exaucés, un dieu me le promet : il est des dieux pour les amants ; Vénus sévit contre l'impie qui a violé ses lois.
Mais toi, Délie, hâte-toi d'oublier les conseils d'une avide séductrice ; les présents étouffent l'amour le plus tendre : et cependant un amant pauvre sera toujours prêt à recevoir tes ordres ; il les préviendra ; il sera fixé à tes côtés. Compagnon fidèle, au milieu de la foule qui se presse, il t'aidera de son bras, et t'ouvrira un passage ; un amant pauvre te conduira en secret chez des amis inconnus de tous, et détachera de sa propre main les liens qui serrent un pied plus blanc que la neige. Mais, hélas ! mes chants sont inutiles ; sourde à mes plaintes, la porte ne s'ouvre point : c'est l'or en main qu'il faut y frapper.
Et toi qui as la préférence aujourd'hui, crains un sort pareil au mien : la roue légère de la Fortune tourne avec rapidité. Ce n'est pas en vain qu'un autre amant empressé déjà s'arrête sur le seuil de la perfide, lui envoie de fréquents coups d'oeil, et disparaît ; qu'il feint de passer la maison, bientôt revient seul, et tousse cent fois devant la porte. Je ne sais ce que l'amour te prépare en secret ; mais jouis de ton bonheur, tandis que tu le peux ; tu vogues sur un perfide élément.