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conte 60LECTURES

Rois en exil

En se promenant au Luxembourg, près du bassin, le poète Jean Sézary regarde le Cygne voguant lentement sur l’eau calme, et remarque sans peine qu’il a l’air fort triste. Bientôt, quoique nul bruit ne frappe réellement l’air, le poète écoute en lui une voix qui lui parle, et il ne doute nullement que cette mélodieuse voix soit celle du Cygne.
— Eh bien ! non, mon frère, dit le grand Oiseau de neige levant douloureusement sa tête, je ne puis m’habituer à cette petite maison peinte en vert, aux bonnes d’enfant, à ce gardien aux épaulettes rouges, et aux ridicules simulacres de navires que les enfants lancent avec joie sur ce flot endormi. Car je suis l’oiseau des Dieux, né pour m’étendre, à l’ombre des lauriers-roses, sur le sein frémissant de Léda ; je suis l’oiseau des chefs guerriers, fait pour voguer sur le sombre fleuve, devant le château baigné dans la brume du matin. Mais je ne puis me résigner à faire partie de cet ensemble vulgaire, et le cri du marchand de gaufres m’agace particulièrement, sans parler des statues dénuées de style qui se détachent, comme des bornes de marbre, sur la masse noire des feuillages !
Désolé de ne pouvoir venir en aide à l’oiseau lyrique, Sézary sort du jardin ; puis, dans la rue de Seine, il s’arrête et contemple à l’étalage d’un charcutier un beau Lys coupé, qui se dresse dans un vase de cristal. Mais la fleur lui parle, comme a fait l’oiseau.
— Je suis, dit-elle, le Lys du vallon sauvage, né pour être comparé à la blancheur de l’Épousée et au vêtement du roi Salomon, et je ne puis du tout me consoler de mourir au milieu de ces fausses rillettes de Tours et de ces langues à l’écarlate, cuites sans écarlate !
— En effet, ce Lys n’est pas heureux ! dit le poète qui voudrait, s’il le pouvait, consoler tous les êtres, et, plaignant la blanche Fleur et l’Oiseau sans tache, il s’en va corriger ses épreuves, – au journal.