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conte 391LECTURES

Plaisirs d'été

La baronne Edmée a longuement médité son coup et choisi l’heure où elle tendra ses filets. Elle sait que sa plus intime ennemie, la marquise Thaïs, a un très grand pied, comme la Vénus de Milo et comme la reine Berthe, et par avance elle savoure la joie de l’humilier devant la comtesse Hermine et la comtesse Jeanne. À Étretat, par une après-midi d’été où le soleil tache d’or les lames des persiennes baissées, dans le chalet de la comtesse Hermine d’où l’on entend chanter la mer, les quatre femmes sont à demi couchées sur les divans de soie du boudoir rose, et avec une astuce infernale, Edmée amène la conversation sur ces jolies gouaches du dix-huitième siècle où de roses Eglés comparent la blancheur de leurs seins et la finesse de leurs jambes. Enfin, elle parle de comparer les pieds, jette sa pantoufle, et dans le bas d’un bleu pâle montre le plus joli tout petit pied qui se puisse rêver.
Après elle, Hermine et Jeanne font voir aussi des pieds chaussés de soie qui n’ont rien de vulgaire, et voilà donc enfin le moment venu où la marquise Thaïs va subir une angoisse cruelle ! Mais Thaïs ne se trouble pas, car elle sait tout ce que la très jolie Edmée porte sur sa tête, et comme le coiffeur y entasse les boucles brunes achetées chez le marchand de Cheveux pour Dames. Et comme, d’un regard impérieux, Edmée semble lui dire :
— A votre tour, maintenant !
— Non, dit-elle avec un calme orgueil, moi je ne montre pas mes pieds. Voilà ce que montre !
Et, détachant son peigne, elle jette, délivre et fait rouler sur son dos une avalanche de lourds, épais et fins cheveux blonds, pleins de flammes extasiées et d’ombres transparentes. Et, comme il y a là, sur une table de laque rouge, le tas d’or d’une quête pour les pauvres, elle prend une pièce d’or, et, comme si elle était de plomb, la ploie en deux avec ses fortes dents, et, triomphalement, elle ajoute :
« Et ça aussi ! »
La baronne Edmée ne rit plus. Elle rentre honteusement sous sa robe ses tout petits pieds, d’un air penaud regarde l’ennemie avec ses prunelles vertes, et songe à part soi combien il serait doux de pouvoir la hacher menu comme chair à pâté.