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conte 98LECTURES

La terre

En vertu du plus légitime des caprices, madame Denise Valero s’est couchée dans son parc, renversée sur le dos parmi l’herbe molle. Dans les sombres allées pleines d’oiseaux courent les chevreuils et les biches effarées. C’est l’heure où le soleil s’enfuit, et où le ciel d’or s’emplit de rose et de vapeurs violettes. La Terre lassée soupire ; mille arômes s’échappent de son sein rafraîchi ; les ruisseaux murmurent et bruissent ; les feuilles frémissent. La tête appuyée parmi les verdures, il semble à la belle indolente qu’elle entend sourdre et circuler la sève et s’agiter mystérieusement les mille sources de la vie.
Oui, comme une robuste vache noire qui va donner à boire à ses petits, la Terre s’occupe d’abreuver les arbres, les plantes, les herbes folles, les ramures, les fleurs, tout ce qui émane d’elle. En sa plantureuse chair de nourrice attentive circule ce qui sera le sang de tous les êtres, et en elle bégaye déjà ce qui sera les cris, les chants, les soupirs, les respirations, les murmures, les innombrables voix des choses, des végétations, des luxuriantes solitudes. La belle jeune femme couchée s’enivre de ces parfums, de ces haleines, de ce mouvement de la sève éternelle, de cet éveil des mille bruits confus ; et en même temps, elle sent s’agiter en elle la petite âme qui veut naître et vivre, et elle tressaille des baisers qu’elle donnera plus tard à l’être chéri, – pareille elle-même à une Terre féconde !