La bière

1 min
70
lectures
0

Théodore de Banville fut un ami intime de Charles Baudelaire, de Victor Hugo et de Théophile Gautier. Surnommé « le poète du bonheur », ses vers sont travaillés à l'extrême et tendent à la  [+]

Le célèbre Soiriste-Parisien Sabrazés a profité de l’entr’acte du deux pour aller boire rapidement une chope, dans la seule brasserie du quartier qui s’approvisionne sérieusement à Munich. Il s’est délecté à regarder le flot de topaze où le gaz se reflète ; il l’a bu et s’est senti rafraîchi et réconforté, voilà qui va des mieux ; mais le malheur a voulu qu’il eût oublié – de ne pas emporter sa pipe. Il la sent en mettant la main sur sa poche, et aussitôt éprouve un immense et impérieux besoin de ne pas retourner à la comédie. Il a, le guignon s’en mêle, d’excellent tabac sec ; il bourre sa pipe et l’allume, et la fume en buvant une autre chope, puis une autre, et comme dit mon maître, dans Le Parricide, « Une autre, une autre, une autre, une autre, ô cieux funèbres ! »
Et cette excellente bière nourrie et légère le rend absolument heureux. Il fuit le théâtre, il n’y retournera pas : le théâtre, c’est bon pour Sarcey ! Cependant il faut que le Soiriste écrive enfin sa Soirée ; comment fera-t-il ? Mais la fée Houblon n’est pas plus bête qu’une autre ; dans le flot d’or immobile que frange une blonde écume, elle montre distinctement au buveur la chevelure en or très pâle de la petite comédienne qui joue le principal rôle de la pièce, puis ses yeux d’ondine, ses lèvres un peu serrées, son visage de nacre, et enfin toute sa petite personne enfantine et bizarrement préraphaélique.
De verve, avec son modèle sous les yeux, Sabrazès improvise un excellent portrait de la petite actrice, qui serre de près la nature ; il l’embellit sans peine de deux ou trois nouvelles à la main, s’étant appris par principes à inventer les anecdotes. Puis, ayant mis sa copie dans sa poche, il vide son verre, avale le tout, chope et ingénue, et libre maintenant jusqu’à minuit, il demande une autre chope, qu’il boira en repos, sans aucune transposition anthropomorphique, et simplement – pour l’amour de la bière.

0
0